Public Sénat, ou quand le service public instruit le procès en sorcellerie éditoriale
Sur le plateau de Public Sénat, la scène a duré 30 secondes. Il n’en fallait pas plus pour résumer trente ans de dérive Avec Oriane Mancini , la gaucho de service .
Boualem Sansal, 81 ans, écrivain franco-algérien, un an de prison en Algérie dans les os, un livre à paraître chez Grasset. Face à lui, Oriane Mancini, journaliste, qui dégaine la question qui tue : « Est-ce que ça ne fait pas de vous un auteur d’extrême droite, maintenant que vous êtes publié chez Bolloré? »
Traduction : Votre éditeur a le mauvais actionnaire. Donc vous avez les mauvaises idées. Donc vous êtes coupable.
Le nouveau délit : l’adresse éditoriale
On a donc inventé le délit de sale maison d’édition. Grasset appartient à Hachette. Hachette appartient à Bolloré. Bolloré est « réactionnaire ». CQFD : Sansal = extrême droite. Pas besoin de lire le livre. Pas besoin d’écouter l’homme. L’organigramme suffit.
Le raisonnement est tellement fainéant qu’il en devient insultant. On n’interroge plus un auteur sur ce qu’il écrit. On l’assigne à résidence idéologique en fonction du logo en quatrième de couverture. Le service public, payé par nos impôts, ne fait plus du journalisme. Il fait du contrôle de pedigree.
Sansal, le prétexte idéal
Pourquoi lui? Parce que Sansal coche toutes les cases de la panique. Il a osé critiquer l’islamisme. Il a osé dire que l’Algérie étouffait. Il a osé refuser le rôle de l’écrivain « arabo-musulman de service » qui récite la bonne leçon postcoloniale. Et maintenant, crime suprême, il ose se faire publier chez Grasset après que Gallimard l’a lâché.
Alors on lui colle l’étiquette qui dispense de réfléchir : « extrême droite ». Le mot magique qui clôt le débat avant qu’il ne commence. Le point Godwin du service public.
La « bien-pensance » en roue libre
Le plus obscène, c’est que ça se passe sur Public Sénat. La chaîne du débat parlementaire, de la démocratie, du contradictoire. Transformée en tribunal de la pureté militante. On n’informe plus, on épure. On ne questionne plus, on soupçonne.
Et le timing est parfait : au même moment, Olivier Nora, PDG historique de Grasset, est débarqué après 26 ans de maison. Officiellement remplacé. Officieusement, « l’estocade Sansal » aurait eu raison de lui. Il voulait prendre le temps de relire le manuscrit. La direction voulait une sortie en juin. La direction a gagné. L’indépendance a perdu.
Message reçu : chez Bolloré, on ne discute pas la ligne. Mais sur le service public, on vous fera quand même payer le fait d’y être.
Marre de nettoyer les caniveaux
Alors oui, il y en a marre. Marre de cette « bien-pensance » qui se croit en mission divine, qui distribue les brevets de respectabilité depuis des plateaux financés par le contribuable. Marre de voir des journalistes confondre micro et matraque, interview et inquisition.
On nous explique que le service public doit « éclairer le citoyen ». En l’occurrence, il lui apprend surtout que lire Grasset, c’est voter RN. Que Sansal, c’est Zemmour. Que la littérature, c’est un fichier S.
Pendant ce temps, les caniveaux débordent. Mais l’important, c’est de vérifier que personne n’a les mains sales pour avoir été publié par le mauvais milliardaire.
Le vrai scandale, ce n’est pas que Sansal soit chez Grasset. C’est qu’on ne puisse plus être chez Grasset sans passer pour un pestiféré sur Public Sénat. Et ça, c’est financé par tes impôts.
© Potier Christian
