Brzezinski a gagné la guerre froide. Il a aussi semé le chaos pour cinquante ans. Ce n’est pas une contradiction. C’est le même mouvement.
En 1979, il voit juste sur l’essentiel : le communisme soviétique est moralement vide. Face à des gens qui croient, un appareil qui ne croit plus à rien s’effondre. Jean-Paul II en est la démonstration vivante. La Pologne tient debout parce que sa foi est une anthropologie de la liberté. Construite contre l’occupant nazi, contre le soviétisme, sur des siècles de résistance nationale. Un christianisme qui dit : la conscience de l’homme est inviolable. Le pouvoir a des limites. La vérité ne s’administre pas.
Brzezinski voit ça. Il en tire une formule générale. C’est là qu’il bascule.
Zbigniew Brzezinski. Polonais émigré aux États-Unis. Conseiller à la sécurité nationale de Carter. Faucon anti-soviétique dans une administration de colombes. Professeur à Harvard et Columbia.
Un homme qui avait vu le totalitarisme de l’intérieur. Il en avait tiré une haine froide, méthodique, du soviétisme. Cette haine était juste. Elle est devenue une doctrine. Et toute doctrine finit par aveugler celui qui la tient.
Il meurt en 2017. Il laisse derrière lui la chute de l’URSS — dont il revendique légitimement une part — et l’Afghanistan des Moudjahidines — dont il est comptable de tout.
L’histoire lui doit une reconnaissance. Elle lui présente aussi une facture.
Juillet 1979. Il convainc Carter d’armer les Moudjahidines afghans — avant l’invasion soviétique. Délibérément. Donner à l’URSS son Vietnam. Utiliser la foi islamique comme la foi polonaise a été utilisée. Même outil. Même logique.
Sauf que ce n’est pas le même outil.
Le catholicisme de Wojtyła combat pour que l’homme soit libre face à l’État. L’islam politique afghan combat pour que l’homme soit soumis à Dieu — et l’État avec lui. Une fois l’URSS disparue, la soumission reste. Elle cherche un ennemi. Elle en trouve un.
Brzezinski, interrogé en 1998, balaie la question. Quelques islamistes agités, dit-il. Le 11 septembre arrive trois ans plus tard.
L’Iran aurait dû tout arrêter. Il n’a rien arrêté.
Carter lâche le Shah pour trois raisons qui se contredisent.
Première raison : les droits de l’homme. Carter en a fait l’axe de sa politique étrangère. Le Shah torture. La SAVAK fait disparaître les opposants. Carter est sincère là-dessus. C’est sa force et son piège.
Deuxième raison : il ne croit plus à la survie du régime. Les rapports de la CIA sont contradictoires. Carter choisit de croire ceux qui annoncent la chute. Il préfère lâcher un allié condamné plutôt que de mourir avec lui.
Troisième raison : il espère. Il espère qu’après le Shah viendra quelque chose de raisonnable. Des libéraux iraniens. Une transition ordonnée. Il veut y croire.
Brzezinski, lui, veut tenir le Shah jusqu’au bout. Ce n’est pas la naïveté de Carter. C’est l’aveuglement du réaliste pur.
Pour Brzezinski, le Shah n’est pas un homme. C’est un verrou. Téhéran bloque la route soviétique vers le Golfe, vers le pétrole, vers l’océan Indien. Tout le reste — la torture, la rue en feu — est du bruit.
Son erreur n’est pas d’avoir surestimé l’importance stratégique de l’Iran. C’est d’avoir cru qu’un régime sans société pouvait tenir par la seule volonté américaine. Le Shah avait détruit toute alternative politique entre lui et l’islamisme. Brzezinski le savait. Il a choisi de l’ignorer.
Khomeini est à Paris. Il parle aux journalistes du monde entier. Il dit exactement ce qu’il va faire. La République islamique. La charia. La rupture totale.
Personne n’écoute.
Ce qui relie Carter et Brzezinski malgré leurs erreurs opposées : ni l’un ni l’autre ne croit ce qu’il voit.
Carter voit le Shah torturer — et croit qu’après lui viendra la démocratie. Brzezinski voit la société iranienne s’embraser — et croit que la géopolitique est plus forte que la réalité du terrain.
C’est l’erreur qui traverse toute la période. Hitler avait écrit Mein Kampf. On n’avait pas cru. Khomeini parlait aux caméras depuis Paris. On n’avait pas cru. Les Moudjahidines n’avaient jamais caché leurs fins. On n’avait pas cru.
Les hommes d’État voient ce qu’ils veulent voir. Leurs certitudes deviennent des filtres. Les filtres deviennent des angles morts. Et dans les angles morts, l’histoire s’installe.
Trente ans plus tard, Brzezinski choisit Obama.
Il est son principal conseiller en politique étrangère durant la campagne de 2008. Il l’endosse dès 2007. Il lui prête sa stature. Il lui fabrique une légitimité internationale.
Pressenti pour devenir conseiller officiel, il est écarté — ses positions sur Israël font peur aux parlementaires des deux partis. Il reste dans l’ombre. Conseiller informel. Voix écoutée sans titre.
Puis il regarde Obama gouverner. Et il désavoue ce qu’il a contribué à créer.
Dès 2010 il tranche : la politique étrangère d’Obama a perdu de l’élan. Après la réélection de 2012, il est encore plus dur : Obama doit abandonner les discours. Les discours ont promis beaucoup. Peu s’est concrétisé.
Le maître critique l’élève pour avoir poussé sa propre logique jusqu’à l’absurde. Brzezinski instrumentalisait la foi. Obama instrumentalisait le discours. Même erreur. Résultats encore plus creux.
Et en 2011, Brzezinski soutient l’intervention en Libye. La même Libye qui devient une fabrique d’armes pour le Sahel. Jusqu’au bout, il ne voit pas ce qu’il produit.
Obama au Caire en 2009 tend la main au monde musulman. Beau discours. Il suppose qu’une troisième voie démocratique attend d’être libérée dans les sociétés arabes. Comme en Europe centrale en 1989. Comme si la place Tahrir était Gdańsk.
Elle ne l’est pas. Gdańsk avait Solidarność, l’Église, Jean-Paul II, cinquante ans de résistance organisée. La place Tahrir a de la colère et des téléphones.
Puis vient janvier 2011. La rue tunisienne s’embrase. Ben Ali vacille.
C’est là qu’Obama commet sa faute propre — distincte de celle de Brzezinski, plus petite en apparence, lourde de conséquences.
Ben Ali n’est pas le Shah. La Tunisie n’est pas l’Iran. Le pays a une classe moyenne, une tradition laïque, un syndicalisme structuré, une société civile réelle. Il existe une troisième voie possible — à condition de l’accompagner. Cela supposait de faire pression sur Ben Ali pour qu’il lâche du lest, ouvre le jeu politique, négocie une transition ordonnée. Recadrer un allié plutôt que l’abandonner.
Obama lâche Ben Ali. Sans condition. Sans plan. Sans interlocuteur désigné pour l’après.
Ce qui était gérable devient un vide. Et dans le vide tunisien comme dans le vide égyptien — où Moubarak tombe trois semaines plus tard, lâché en dix-huit jours — ce qui est organisé prend la place. Ennahda en Tunisie. Les Frères musulmans en Égypte.
Ce qui est organisé, enraciné, prêt à gouverner — ce ne sont pas les libéraux des réseaux sociaux. Ce sont les islamistes qui ont fait le travail de terrain pendant cinquante ans.
Obama le sait. Il se tait. La suite est connue.
De Brzezinski à Obama, la faute change de visage. Elle ne change pas de nature.
Brzezinski traite la foi comme carburant universel. Il ne distingue pas la foi qui libère de la foi qui soumet. Faute froide. Des millions de morts.
Obama traite la foi comme décor. Il voit dans l’islam une civilisation blessée en attente de réconciliation avec la modernité. Faute chaude. Tout aussi coûteuse.
Jean-Paul II avait tout montré. Personne n’a tiré la leçon.
Une foi peut être alliée de la liberté. Mais à une condition : qu’elle soit le produit d’une histoire précise — grecque, romaine, judaïque, chrétienne — qui a fabriqué l’idée de personne humaine, de conscience individuelle, de limite du pouvoir.
Ce n’est pas exportable. Ce n’est pas universel. Ce n’est pas une formule.
Washington a cru tenir une clé universelle. C’était une clé qui n’ouvre qu’une seule serrure.
La guerre froide a été gagnée par des hommes qui ne comprenaient pas ce qui les avait fait gagner. Ils ont semé en croyant récolter.
La facture est toujours en cours de règlement.
© Paul Germon
