Tribune Juive

𝐈𝐬𝐫𝐚𝐞̈𝐥 𝐛𝐨𝐮𝐜 𝐞́𝐦𝐢𝐬𝐬𝐚𝐢𝐫𝐞. Par Marc Reisinger

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane incite Trump à poursuivre la guerre contre l’Iran, où il voit une « occasion historique de remodeler la région ». Cet encouragement inattendu à renverser le régime des mollahs donne à réfléchir sur le rôle d’Israël, moteur de cette guerre indispensable à sa survie : la preuve en est que ceux qui souhaitent (ouvertement ou secrètement) la disparition d’Israël s’y opposent (au nom du « droit international… »). 

Ces négationnistes potentiels n’ont qu’à relire les paroles de Mahmoud Ahaminejad en 2005 : « Quiconque reconnaît Israël brûlera dans le feu de la colère de la nation musulmane. Reconnaître le régime sioniste, c’est reconnaître la défaite du monde musulman. Ce point infecté doit être effacé de la surface de la Terre ».

Ces menaces sont mises aujourd’hui à exécution, non seulement contre Israël, mais contre les pays du Golfe ou contre des bases françaises et britanniques aux Emirats Arabes Unis et à Chypres. L’Iran peut même envoyer des missiles à 4.000 km de distance – ce qui met Londres et Paris à leur portée. Sans être suspecté de bellicisme, on peut estimer que l’attaque américano-israélienne a une justification géopolitique sérieuse.

Rôle salvateur du bouc émissaire

Je voudrais approfondir ici le rôle historique de l’Etat juif en tant que bouc émissaire. Les philosophes ont émis l’idée qu’un groupe social victime d’injustice pouvait devenir le vecteur de la liberté et des valeurs humaines universelles. Hegel théorise la « lutte du maître et de l’esclave », où le vaincu devenu esclave (comme en Grèce ou à Rome), change le monde et l’homme grâce à son travail et à une conscience de soi plus profonde, tandis que le maître s’avachit et dépend de l’esclave pour sa jouissance.

Alexandre Kojève a donné une lecture marxiste de cette théorie où l’esclave, en prise directe avec la réalité, devient le véritable maître. Chez Marx, le prolétaire est le moteur de l’humanité, tandis que le maître est condamné à une forme de parasitisme. Par la « lutte des classes », les « damnés de la Terre » deviendront maîtres d’un monde juste et égalitaire. La révolution prolétarienne crée un monde sans maîtres ni d’esclaves, où Marx et Kojève voyaient la fin de l’Histoire. 

Pour Réné Girard, cette vision marxiste est trop violente ; elle ne fait que répéter le mécanisme d’élimination du « bouc émissaire ». La rivalité entre individus menace tout groupe social ; un bouc émissaire désigné (marginal, étranger) est désigné, comme source de tous les maux. Son exclusion restaure (temporairement) la paix. Selon Girard, le message chrétien permet d’en sortir par le sacrifice du Christ apportant un principe d’amour, d’égalité universelle, et de refus du sacrifice. 

Marxisme et christianisme s’appuient sur un schéma où l’humilié devient Sauveur de l’humanité, par une sorte de coup de baguette magique. Orwell a montré ce qu’il en était dans le monde communiste, où « tous sont égaux, mais certains plus que d’autres ». Quant au message évangélique, il n’a pas empêché les Croisades, l’Inquisition ni les guerres de religion…

Les Juifs boucs émissaires

Enfin le philosophe américain contemporain Eric Gans, ancien disciple de René Girard, voit le peuple juif comme le vrai bouc émissaire de la société occidentale. Jésus n’ fait que reprendre un précepte biblique : « Aime ton prochain comme toi-même », principe universaliste, ancré dans l’expérience de l’esclavage et de l’Exode, qui rend le peuple juif porteur d’un principe égalitaire dépassant le tribalisme généralisé. Pas étonnant que les retours de flamme de violence tribale frappent particulièrement les Juifs : bûchers, pogromes, génocide nazi, massacres du 7 octobre, menaces iraniennes… 

Pour Gans, l’antisémitisme contemporain, déguisé en antisionisme, fait d’Israël et des Juifs les boucs émissaires, accusés eux-mêmes de génocide parce qu’ils refusent le rôle de victime passive et défendent la souveraineté d’Israël.

Pour le philosophe franco-israélien Pierre Lurçat, « le judaïsme se préoccupe de l’humanité et de la rédemption universelle ». Dans une victoire espérée contre l’Iran et ses proxys, il salue une « victoire du judaïsme, qui éclaire et embellit notre monde sur les barbares de l’islam le plus rétrograde, victoire du peuple qui sanctifie la vie contre ceux qui sanctifient la mort, et qui inaugurera peut-être une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité ».

Dans une vision plus laïque et sans tomber dans l’idéalisme qui fait du prolétariat ou du Christ les Sauveurs de l’humanité, la simple nécessité de survivre amène aujourd’hui le peuple juif à jouer un rôle dans la sauvegarde de l’éthique contre la barbarie, et de la paix au Moyen Orient.  « Aucun pays n’est tenu de transformer sa sécurité en cause universelle, un État menacé se défend… » note pertinemment la chroniqueuse israélienne Yael Bensimhoun. 

Chaque guerre visant à éradiquer Israël a engendré un traité de paix durable avec ses voisins : Egypte (1979), Jordanie (1994). Les accords d’Abraham, avec les Emirats Arabes Unis, le Bahreïn et le Maroc, initiés pendant le premier mandat de Donald Trump en 2020, seront certainement élargis après une guerre où l’Iran bombarde ses voisins. Sans constituer la fin de l’Histoire, ce sera un progrès notable vers la paix, pour le développement de la région et contre le fanatisme religieux. 

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© Marc Reisinger

Marc Reisinger est psychiatre et anthropologue. Il est notamment l’auteur de « Lacan l’Insondable » ou « Opération Merah »

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