Tribune Juive

« Ils nous appellent fils de singes et de porcs »: un Israélien infiltre l’inconscient arabe

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Mouri Alberli a passé dix ans à converser, sous couverture, avec des centaines de musulmans aux quatre coins du monde. Ce qu’il a découvert sur leur vision des Juifs — leurs sources coraniques, leurs mythes fondateurs, leurs certitudes identitaires — est à la fois édifiant et dérangeant. Rencontre avec l’auteur de Beïni Ouveïnahem (« Entre eux et moi »), dans l’émission « HaSaneghor » animée par Elad Shaoul.

Émission HaSaneghor, épisode 037. Animateur : Elad Shaoul. Invité : Mouri Alberli.

« Je voulais comprendre ce qu’on disait dans mon dos »

Elad Shaoul : Commence par te présenter et par nous expliquer ton lien avec le monde arabe.

Mouri Alberli : Tout a commencé il y a environ dix ans, quand je déambulais dans les rues de Jérusalem. Je suis né à New York, mais j’ai étudié dans une yeshiva à Jérusalem. La yeshiva se trouvait dans le quartier chrétien, les dortoirs dans le quartier musulman — chaque jour, on traversait toute la Vieille Ville, de la porte de Naplouse à la porte des Fleurs. On était en contact quotidien, très proche, avec les Arabes. C’était en 2016-2017, la période de l’Intifada des couteaux. Il y avait des attaques à la voiture-bélier, des attaques au couteau — presque chaque jour en traversant la porte de Naplouse, on entendait parler d’un attentat. Je me suis dit : si je comprends l’arabe, je pourrai peut-être détecter quelque chose à l’avance, m’en prémunir. Même au niveau de l’autodéfense. Et je n’imaginais pas où ça allait me mener.

Shaoul : Et le livre, Beïni Ouveïnahem, décrit justement ces conversations avec des musulmans du monde entier.

Alberli : Ces conversations ont surgi comme par hasard. Une fois que j’ai eu une base suffisante pour dire Salam alaïkoum (la paix soit sur vous) et quelques formules de politesse, j’ai découvert une application qui s’appelle HelloTalk — une plateforme d’échange linguistique. Comme j’ai grandi aux États-Unis, j’ai créé un profil en tant qu’Américain, anglophone, souhaitant apprendre l’arabe. Ça m’a permis de discuter avec des Arabes du monde entier qui voulaient apprendre l’anglais. Très vite, ils oubliaient qu’ils voulaient apprendre l’anglais, et on se mettait à parler en arabe. Et ça m’a conduit dans des endroits que je n’aurais jamais imaginés — au cœur de leur inconscient, de leur représentation de nous en tant que Juifs.

Sous couverture : l’identité comme outil d’infiltration

Shaoul : Tu te cachais ?

Alberli : Au début non. Et j’ai vite compris que c’était une erreur, parce que ça fermait toutes les portes. Je commençais une conversation, elle s’arrêtait en quelques

secondes. Je disais que j’étais israélien, et immédiatement : « Je ne peux pas te parler. » C’était même avant que la situation se durcisse encore davantage.

Alberli : J’ai alors commencé à dissimuler ma nationalité. Je me présentais comme Américain, parfois comme étudiant en échange venu apprendre dans la région. Je ne disais pas « Israël » — je disais « Palestine ». Et là, les gens se détendaient, les conversations s’ouvraient.

Alberli : Parfois, après deux ou trois mois de discussions, l’autre me racontait tout de sa vie, et moi je lui déroulais toute ma légende. Alors je lui disais : « Tu sais quoi, il faut que je t’avoue quelque chose — je suis en fait juif. » Et là, il me répondait : « Je ne peux pas te parler. » Je lui disais : on discute depuis trois mois, on est presque amis ! Il répondait : « Tu es juif, tu es israélien, tu soutiens les sionistes. Il n’y a rien entre nous. » Peu importe qu’il habite Ramla, Naplouse ou même Gaza — j’ai parlé avec des gens de Gaza. Rien sur le plan personnel. Pourquoi ? Simplement une haine si forte qu’ils ne pouvaient pas la surmonter.

Alberli : Il y avait quelques rares exceptions. Un garçon de Gaza m’a dit un jour : « Laissons la politique de côté, concentrons-nous sur l’apprentissage des langues. » On discutait bien — jusqu’à l’événement de 2017, l’installation des portiques de sécurité sur l’esplanade des Mosquées, après l’attentat où deux policiers druzes avaient été tués. Là, il m’a écrit : « Vous, les Israéliens, vous tuez nos femmes et nos enfants et vous volez notre terre. Je ne peux plus te parler. » Je lui ai répondu : mais de quoi tu parles ? Ce n’est pas du tout ce qui vient de se passer. J’ai compris qu’il y avait là une désinformation massive — une vision de la réalité radicalement différente de la mienne.

La légende du « Syrien revenant à la foi »

Alberli : Je vais te donner un exemple plus récent. Après les frappes sur le Hezbollah au Liban, quand on a décapité toute la direction de l’organisation, il y avait plein de Syriens qui postaient sur les réseaux en tenant des panneaux : « Merci Bibi », fêtant ça dans les rues. Logique — ça servait leurs intérêts à eux de voir les chiites affaiblis.

Alberli : Je me suis dit : allons chercher ces gens-là, peut-être que les choses ont changé. Sur l’application, j’ai filtré par pays : Syrie. Mais je ne pouvais évidemment pas me présenter comme Américain, ni comme Israélien. J’ai alors construit une nouvelle légende : je suis un Syrien arabe né aux États-Unis, mes parents ont émigré de Syrie, et ils m’ont élevé à l’américaine — sans islam, sans arabe, sans religion. Je suis en train de « revenir à la foi ». Ce qu’on appellerait chez nous une techouva (retour au religieux). Cette identité me donnait une légitimité pour poser toutes les questions que je voulais, sans paraître suspect.

Alberli : Un de ces Syriens — je lui dis : en tant que Syrien sunnite, tu dois être content qu’Israël ait tué Nasrallah et toute la direction du Hezbollah. Ils étaient tes ennemis. Israël a combattu ta guerre. Il me répond : « Oui, bien sûr que je suis content qu’ils partent, le Hezbollah, les chiites… » Alors je lui dis : donc tu soutiens Israël sur ce point ? Et là, il coupe court : « Holà, holà. N’exagère pas. Ne fais pas de moi un sioniste. »

Shaoul : Le mot « sioniste » est une insulte pour eux.

Alberli : Une khlalé — une injure. Je lui demande pourquoi ne pas soutenir Israël si Israël combat ta guerre ? Il me répond : « Attends, quelque chose ne va pas ici. Tu ne peux pas être vraiment musulman. » Et il dit : « Impossible d’être musulman et de soutenir les sionistes, les Juifs sionistes. » Je lui explique que je cherche la vérité, que j’apprends depuis le début. Il n’est pas convaincu. J’attendais alors sa réponse classique : le génocide, la guerre illégale, l’apartheid — tout ce qu’on entend en boucle sur les réseaux. Mais ce n’est pas ce qu’il a dit. Il m’a dit : « Parce que les Juifs sont des kuffar (incroyants) maudits. »

Shaoul : Il t’a ramené directement au Coran.

Alberli : Exactement. Et il a ajouté : ils sont tueurs de prophètes. Dans l’islam, Jésus

— Issa en arabe — est un prophète musulman. Et dans la logique islamique, Moïse était musulman, Abraham était musulman, Salomon était musulman. Jésus était même, selon eux, palestinien — et pas seulement palestinien, mais musulman et prophète. C’est là que j’ai compris l’importance cruciale d’étudier leurs sources.

Bani Israël et les Juifs : deux catégories distinctes dans le Coran

Alberli : Voici ce qui est fondamental à comprendre. Dans leur vision, toutes les figures que nous connaissons de la Torah — Adam, Abraham, Moïse, David, Salomon, les Bani Israël (enfants d’Israël) — étaient des musulmans. Le mot « musulman » signifie littéralement « celui qui se soumet à Dieu ». Donc les Bani Israël étaient les premiers porteurs du drapeau de l’islam.

Alberli : Le problème, c’est que nous, les Juifs, nous avons dévié. Quand je citais le Coran à mes interlocuteurs en disant : « Regarde, le mot Israël apparaît des dizaines de fois » — ils me répondaient : « Il n’a jamais existé d’État israélien. » Mais dans le Coran, il est écrit Bani Israël d’innombrables fois. Il est écrit que Dieu les a fait entrer dans la Terre sainte qu’Il leur avait promise. Ce qui, théoriquement, prouverait que selon l’islam, la Terre d’Israël appartient au peuple d’Israël…

Alberli : Sauf que non. Selon leur logique, la Terre sainte appartient aux Bani Israël musulmans — ceux d’avant. Nous, les Juifs d’aujourd’hui, nous n’avons aucun lien avec ces Bani Israël d’autrefois, ni religieusement, ni génétiquement. Ils affirment que les Juifs seraient des descendants des Khazars, qui n’auraient qu’à retourner en Europe.

Alberli : J’ai eu une conversation avec une femme du Yémen, de Sana’a. Je lui dis : ma belle-famille est originaire de là-bas. Elle me demande : « Ils sont musulmans ? » Non, juifs. Et là : « Comment ça, juifs ? Il n’y a jamais eu de Juifs au Yémen. » C’est la propagande que reçoit la nouvelle génération. Ils ne les ont jamais vus, donc dans leur réalité construite, ils n’ont jamais existé. Le judaïsme serait une religion inventée, apportée d’Europe, sans aucun lien avec les Bani Israël historiques, la Terre d’Israël, le Temple.

Shaoul : C’est un peu la théologie de la substitution — l’idée que le peuple élu aurait été remplacé.

Alberli : Oui, et les musulmans ont fait quelque chose de très sophistiqué. Ils ont repris cette logique de substitution, mais en la formulant de façon à sembler inclusive. L’imam avec qui j’ai discuté — sur un site internet où l’on peut dialoguer avec des

imams — me l’a dit clairement : « Nous ne venons pas vous remplacer. Vous vous êtes égarés en chemin, et nous sommes là pour vous rappeler la voie juste. »

Alberli : C’est le génie de la démarche. En l’an 610, le christianisme était déjà établi depuis plus de 300 ans, les récits de la Torah circulaient partout — chez les Juifs et les chrétiens, jusque dans la péninsule arabique. Quand Mahomet est apparu et a raconté les mêmes histoires, les gens lui ont dit : « On a déjà entendu ça quelque part.

» Des critiques de son époque — les Asatir al-Awwalin (les légendes des Anciens) — l’accusaient d’avoir simplement repris les textes juifs en les réarrangeant. Sa réponse a été : « Je ne copie pas. Je continue. » Plutôt que d’affronter frontalement le judaïsme et le christianisme, il dit : « Je ne combats pas votre vérité, je la prolonge. Vous vous êtes simplement trompés de route. » Comme un père qui dirait à son enfant : « Je sais que tu as de bonnes intentions, mais laisse-moi te guider. »

Doit-on encore nous appeler « Juifs » ?

Alberli : Il y a quelque chose d’important que j’aime soulever : je pense qu’on devrait arrêter de se désigner comme « Juifs ». D’où vient ce terme ? Il découle de la scission entre le Royaume de Judah et le Royaume d’Israël pendant la période du Premier Temple. Après l’exil assyrien, le Royaume d’Israël est parti en exil, seul le Royaume de Judah est resté — et leurs descendants se sont appelés Yehoudim, Juifs. Nous sommes la continuation de ce Royaume de Judah.

Alberli : Mais nous devrions revenir à nous appeler Beni Israël — les enfants d’Israël. Parce que le terme « Juif » est connoté galoutique, diasporique. Qu’est-ce que le judaïsme en exil ? Une religion réduite à des pratiques extérieures — est-ce que tu mets une kippa, est-ce que tu gardes le Shabbat, est-ce que tu es casher. C’est ce que le judaïsme est devenu en exil, parce qu’il n’y avait pas de centre national, pas de Temple, pas de Sanhédrin.

Alberli : La moitié de nos mitsvot (commandements) est liée au Temple et aux institutions nationales. On ne peut pas accomplir la moitié de notre religion. Et les musulmans nous tendent un miroir : ils disent, qui êtes-vous ? Une religion coupée de la terre, coupée de la nation, coupée du centre spirituel ? Quelque chose de privé, de personnel ? Alors vous n’avez pas de place ici. Et si nous nous regardons de cette façon, ils ont raison.

Shaoul : C’est dans ce sens que tu parles de sionisme dans son sens originel — Tsion, le retour à Jérusalem, le Temple comme centre du monde.

Alberli : Exactement. Qu’est-ce que le sionisme ? Établir un État en Terre d’Israël, dont le centre est Jérusalem, dont le centre est le Temple — qui est un centre pour le monde entier. Il est écrit : « Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. » Il est écrit : « Car de Sion sortira la Torah, et la parole de l’Éternel de Jérusalem. » Ce sont les nations qui diront ça — pas nous. Il est écrit que les nations viendront et nous diront : « Conduisez-nous à Jérusalem, au Temple, car nous voulons apprendre. » Si vous mettez tout ça de côté et que vous dites : le judaïsme c’est juste une religion, juste des rites, alors oui, les musulmans ont raison. Vous avez trahi votre propre vocation.

Dhimmi, jizia, Daesh : les degrés de la coercition religieuse


Alberli : L’imam m’a expliqué qu’il y a une distinction importante. Les kuffar — les incroyants purs qui pratiquent l’idolâtrie — ceux-là, on peut les contraindre par la force à embrasser l’islam. En revanche, les Ahl al-Kitab — les gens du Livre, c’est-à-dire les Juifs et les chrétiens — on ne peut pas les forcer à se convertir. On peut les persuader, on peut leur dire qu’ils brûleront en enfer s’ils ne s’islamisent pas, mais on ne peut pas les contraindre. Cependant, dans ce monde, ils seront traités en dhimmi (protégés soumis) : ils payeront la jizia (taxe de soumission), marcheront dans le caniveau dans la rue, et toutes les conditions humiliantes de ce statut. Mais on ne les force pas.

Alberli : Évidemment, tout dépend de qui tu interroges. Si tu demandes au Hamas, la réponse sera différente. Et Daesh a carrément pris ça au niveau supérieur — pour eux, même les Juifs et les chrétiens peuvent être contraints et décapités s’ils n’obéissent pas. J’ai parlé une fois avec une femme de Jordanie. Je lui ai demandé ce qu’elle pensait de Daesh. Elle m’a répondu : « Ce ne sont pas des vrais musulmans.

»

Shaoul : Comment ça, pas de vrais musulmans ? Ils sont juste plus extrémistes que toi.

Alberli : Exactement. Et là on touche quelque chose de fondamental : chacun dit que celui qui est plus extrémiste que lui n’est pas un vrai musulman — et que par conséquent il est permis de le tuer. Et chacun dit aussi que celui qui est moins pratiquant que lui n’est pas un vrai musulman non plus. C’est pour ça qu’il y a autant de musulmans qui tuent des musulmans. La frontière du « vrai islam » se déplace en permanence selon l’interlocuteur.

« Fils de singes et de porcs » : ce que dit réellement le Coran

Shaoul : Il y a aussi la question des singes et des porcs — quelque chose que tu as souvent entendu ?

Alberli : Oui, et avec plaisir. C’est écrit explicitement dans le Coran. Il existe une interprétation modérée : il s’agirait d’un groupe particulier de Juifs qui ne respectaient pas le Shabbat, et Mahomet les aurait admonestés en disant que celui qui ne garde pas le Shabbat est « fils de singes et de porcs ». Appelons ça l’interprétation progressiste.

Alberli : Mais l’interprétation dominante, la plus répandue, est que ce passage désigne les Juifs en général. Et là encore, il y a une distinction fondamentale dans le Coran entre Bani Israël et Juifs. Ce qui est dit des premiers est extrêmement positif :

« Nous vous avons accordé les bénédictions, la sagesse, la Torah, la Terre sainte. » Sur les seconds : vous êtes maudits et avilis. Mahomet s’adresse aux Juifs de son époque et leur dit en substance : « Souvenez-vous de ce qu’étaient les Bani Israël, et revenez à cette voie. Abandonnez le chemin tortueux du judaïsme pour retrouver l’islam des Bani Israël. »

Alberli : Il y a même un religieux saoudien que j’ai regardé sur Internet, qui dit : les Bani Israël sont sacrés, il est interdit de leur nuire. Ils sont restés dans leur voie, et nous avons continué dans la nôtre — mais eux aussi sont enfants de Dieu et il ne faut pas les toucher. Voilà une interprétation avec laquelle je peux vivre. Le problème, c’est que si un homme du Hamas l’entend, il lui coupera la tête. Parce que pour eux, c’est une hérésie.

Alberli : Un musulman, pour être considéré comme tel selon la doctrine, doit croire en tous les prophètes — y compris Issa (Jésus) et Mahomet. Si un seul manque, il n’est plus musulman. Les Juifs ne croient ni en Jésus ni en Mahomet — donc ils sont kuffar, incroyants. Les chrétiens croient en Jésus mais pas en Mahomet — ils sortent également du récit. Celui qui rejette un prophète rompt la chaîne.

La désinformation comme fondement : Wikipedia en arabe, TikTok et Neturei Karta

Alberli : J’ai discuté avec une femme jordanienne qui savait que j’étais juif et israélien. On s’entendait bien. Un jour, elle m’a dit qu’elle cherchait des informations sur le sionisme et sur la Shoah. Elle m’a envoyé une capture d’écran — de Wikipedia en arabe. Elle avait cherché « sionisme » et avait lu que Theodor Herzl avait pour objectif principal la conquête du monde, en commençant par la Palestine.

Shaoul : Sur Wikipédia.

Alberli : Sur Wikipédia en arabe. C’est ce qui est écrit. Pour quiconque cherche dans cette langue, c’est la source de référence. Et le Dr Mordechai Kedar a raconté qu’il avait un jour regardé une université ouverte sur la télévision jordanienne — un professeur d’histoire y débitait exactement la même version, sans que personne ne pose de question. C’est simplement la vérité établie.

Alberli : Ajoutez à cela les algorithmes de TikTok. J’ai un ami à Jérusalem-Est qui m’envoie régulièrement des vidéos en me disant : « Regarde, voilà les vrais Juifs. » C’est des vidéos de Neturei Karta qui serrent la main des Iraniens. Ce dernier millième des Juifs du monde, dont personne ne sait vraiment quoi penser — mais pour lui, ce sont les vrais Juifs, parce qu’ils sont dans son camp.

L’épisode de la boutique de tissus : la « vraie » histoire de la Déclaration Balfour

Alberli : Voici ce qui m’a le plus marqué, ce dont je me souviens avec le plus de force. À l’époque où j’étudiais à la yeshiva, nos dortoirs se trouvaient près de la porte des Fleurs, dans la Vieille Ville. Il nous était formellement interdit de sortir sans escorte de deux gardes du corps — c’était la période de la vague de terreur, les attaques au couteau. Un jour, j’ai un peu transgressé les règles. Je me suis déguisé en Américain

— pour moi c’est facile avec mon anglais, j’ai mis un short, un T-shirt, une casquette de baseball — et je suis sorti seul me promener dans le quartier.

Alberli : Je me suis présenté comme un étudiant américain venu faire une recherche académique sur les liens des Juifs avec la Palestine. Les réponses que j’ai reçues étaient évidemment que les Juifs n’ont aucun lien avec cette terre. Puis je suis entré dans une grande boutique de tissus. Le vendeur ne parlait pas anglais — il m’a dit : monte au premier étage, mon père est dans son bureau là-haut.

Alberli : Je monte. Un beau bureau, une table en bois, un tapis arabe, le Coran posé sur la table — comme il se doit. Le père m’accueille chaleureusement : ahlan wa sahlan, bienvenue, assieds-toi. Je lui raconte mon histoire de couverture, je lui pose mes questions. Et là, j’ai eu une question nouvelle : pourquoi les Britanniques ont-ils

promis un État juif précisément ici, en Terre d’Israël ? Pourquoi pas l’Ouganda ? Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi ici ?

Alberli : Il me répond : comment, on ne vous a pas appris à l’université ? Sur la Déclaration Balfour ? Je lui dis : peut-être, mais je n’ai pas tout retenu… Il me dit : je vais t’expliquer. La vraie raison de la Déclaration Balfour, c’est que les Juifs en Angleterre étaient des meurtriers, des violeurs, des voleurs, ils faisaient tout ce qu’il y a de pire. Les Britanniques ne voulaient plus d’eux. Et justement, ils venaient de s’emparer d’un nouveau territoire pendant la Première Guerre mondiale — alors ils ont dit : allez, on leur fait une faveur, on les jette en Palestine. Voilà la vérité.

Shaoul : Et maintenant vous mangez les conséquences de tout ça.

Alberli : Exactement. J’étais en état de choc. Je transpirais. Je ne savais pas quoi faire. Est-ce que c’est une invention isolée ? Est-ce que c’est répandu ? Plus tard, le Dr Kedar a confirmé avoir vu exactement cette version exposée à la télévision jordanienne, par un professeur d’université, comme un fait établi. Cet homme dans la boutique n’était pas jeune — il avait dans les cinquante, soixante ans, le Coran sur la table, visiblement pratiquant. Quelqu’un, à un moment de sa vie, lui a fermé la boucle

: pourquoi les Juifs sont-ils vraiment venus ici ? Ah, parce que ce sont des criminels que les Britanniques ont expulsés. Question réglée.

La fillette bédouine : « Tu crois en Satan ou en Dieu ? »

Alberli : Il y a une autre histoire que je dois raconter. Quand j’étais à l’armée, on est allés faire du bénévolat pour enseigner l’anglais à des enfants bédouins à Rahat — des classes de CM1-CM2. Des enfants adorables. La condition posée par le commandant qui avait monté le projet, c’était qu’on arrive en uniforme militaire. On voulait montrer quelque chose à ces enfants, créer un lien positif. Il était d’ailleurs difficile de trouver une école qui accepte de nous recevoir en uniforme — c’était justement la condition imposée.

Alberli : On s’est assis avec les enfants, on parlait moitié arabe, moitié anglais. Une petite fille m’a demandé : pourquoi tu as ce truc sur la tête ? Je lui ai dit : c’est une kippa, je suis religieux. Elle me demande : ah, tu es religieux ? Tu es musulman ? Je lui dis : non non, je suis juif. Elle me dit : je ne comprends pas. Puis elle m’a demandé

— et c’est ça qui était stupéfiant — Shoua aslek ? D’où tu viens, quelle est ton origine

? Je lui dis : français, égyptien, palestinien.

Shaoul : Attends, palestinien ?

Alberli : Je voulais dire que je viens d’ici, qu’on est ici à Rahat. Elle me dit : alors tu es palestinien. Et là une camarade à côté d’elle fait : mais qu’est-ce que tu racontes ? On est en Israël ! La première n’avait jamais intégré le nom du pays dans lequel elle vivait. Deux fillettes assises côte à côte dans la même classe, au même âge — mais vivant dans deux pays différents, avec deux éducations différentes.

Alberli : Et puis la première m’a demandé : attends, je ne comprends toujours pas — tu crois en Satan ou en Dieu ? Je lui ai dit : nous, les Juifs, on croit en Dieu, comme les musulmans. Et là on voit l’éducation qu’elle avait reçue. Quelqu’un lui avait dit que les Juifs croient en Satan. Ce n’est pas de l’ignorance au sens où l’enfant ne sait rien

— c’est de l’ignorance au sens où quelqu’un lui a mis quelque chose dans la tête. Ce n’est pas un vide. C’est un contenu fabriqué.

Shaoul : Ce sont deux mots différents — ignorance et endoctrinement.

Alberli : Exactement. Je dirais même que c’est avant tout de la hasata (incitation à la haine). S’il y a un vide, il faut le remplir de quelque chose. Et chez eux, l’éducation fonctionne très bien. Pour le pire, mais elle fonctionne.

Générations, pays, niveau de pratique : une haine qui traverse tout

Shaoul : As-tu observé des différences selon les générations, les pays, les niveaux de pratique religieuse ?

Alberli : Honnêtement, pas de différence majeure. J’aurais aimé pouvoir dire que les plus âgés sont plus mesurés. Malheureusement, non. J’ai discuté avec des hommes de cinquante, soixante ans qui tenaient des discours identiques aux plus jeunes. Et on voit régulièrement des parents de cet âge, interviewés aux actualités après la mort d’un fils auteur d’un attentat, se dire soulagés — fiers même — qu’il soit devenu chahid (martyr), qu’il ait accompli une sanctification du nom de Dieu selon leur conception. Ce n’est pas un phénomène limité aux jeunes.

Shaoul : Et parmi les moins pratiquants ? Les « laïcs » ? J’ai ma propre discussion avec le Dr Mordechai Kedar sur la question de savoir s’il existe seulement un musulman laïc.

Alberli : Ceux qui sont très loin de la pratique religieuse, qui vont parfois à l’extrême gauche, cherchent seulement la paix et l’amour — mais je n’en ai presque jamais rencontré dans la réalité. Il y en a quelques-uns. J’ai eu une relation de plusieurs années avec une jeune femme de Bethléem. Elle savait que j’étais juif. Elle m’a fait visiter la ville, j’ai rencontré sa famille, j’ai été chez elle. Elle se définissait comme modérée : elle priait cinq fois par jour, jeûnait pendant le Ramadan, ne buvait pas d’alcool, mais s’habillait en jean et T-shirt, sans hijab (voile islamique). Elle me disait : pour moi, je rêve juste d’aller vivre en Suisse et d’oublier toute cette histoire.

Alberli : Depuis le 7 octobre, plus rien. Je lui ai envoyé un message — une seule coche. Elle m’avait bloqué. En cherchant son profil depuis un autre téléphone, j’ai vu sa photo de profil : avec le hijab. Elle avait épousé quelqu’un de Naplouse. Ce qu’elle pensait avant — je ne sais pas si ça a changé, ou si elle ne peut tout simplement plus l’exprimer.

Shaoul : Et parmi les athées ?

Alberli : J’ai eu une longue relation avec un garçon de Jénine, réfugié en Allemagne, athée — dont le frère était en prison et le père dans un parti. Athée, déconnecté de l’islam — mais la haine envers nous restait entière, canalisée cette fois à travers une idéologie ultra-gauchiste, une sorte de communisme radical. La déconnexion de l’islam ne change pas le résultat.

La thèse : propagande iranienne ou islam authentique ?


Shaoul : Il y a des gens qui affirment que tout ça, c’est de la propagande iranienne qui influence les jeunes — mais que ce n’est pas le vrai islam. Tu as entendu cet argument ?

Alberli : Oui. Des gens m’ont dit ça — des Arabes israéliens même, des gens que je connais. Mais ça ne tient pas. Il n’y a aucune base pour cette affirmation. L’antisémitisme théologique que j’ai décrit ne vient pas d’Iran — il vient directement du Coran et des hadiths. L’Iran a peut-être amplifié et armé politiquement certaines choses, mais la matrice théologique est antérieure de 1400 ans à la République islamique.

Notre existence invalide leur récit — et c’est le cœur du conflit

Shaoul : Il y a une thèse qui dit que la haine islamique envers nous vient de ce que notre seule existence invalide la leur. Si nous sommes là, si nous accomplissons le projet sioniste en Terre d’Israël, alors toute leur théologie s’effondre.

Alberli : Je suis totalement d’accord. Et c’est quelque chose que, malheureusement, le système de défense, le système judiciaire, le gouvernement ne semblent pas vraiment avoir intégré. Parce que si on le comprenait vraiment, on changerait les règles du jeu.

Alberli : On ne peut pas parler de deux États pour deux peuples, de coexistence, quand leur existence est fondée sur la prémisse que nous ne devrions pas exister — parce que si nous existons, leur récit s’effondre.

Alberli : Quand on parle de donner la Judée-Samarie — Naplouse, où est le tombeau de Joseph, Hébron, où sont enterrés les Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob et les Matriarches, le tombeau de Rachel, tous les lieux les plus saints pour nous — que croient-ils entendre ? Ils entendent : « Ces Juifs que nous avons toujours dit n’avoir aucun lien avec cette terre — non seulement ils sont prêts à y renoncer, mais ils le crient à tue-tête. Ils nous donnent raison. Ils n’ont pas de lien historique, pas de lien religieux, et visiblement pas de lien avec Dieu non plus. Voilà, vous nous avez convaincus. »

Alberli : Et les trois choses les plus puissantes dans leur système de valeurs, c’est le lien à Dieu, le lien à la terre et le lien à la tradition. Nous, d’un seul geste, nous leur signalons que ces trois choses ne nous concernent pas. C’est notre faiblesse la plus profonde.

Coexistence en Europe, colons de Tel Aviv : ce que les Arabes entendent vraiment

Shaoul : La plupart de nos spectateurs jonglent avec ça quelque part dans leur tête. Mais j’espère aussi que les systèmes de défense et d’éducation commencent à intégrer une certaine lucidité — parce qu’en fin de compte, nous sommes occidentaux, nous voulons des costumes et des montres connectées et tout ça, mais il faut comprendre que la coexistence telle qu’on l’imagine n’existera probablement pas ici dans toute sa splendeur. On voit déjà ce qui se passe en Europe.

Alberli : Exactement. Et là il faut dire quelque chose de politique, mais tant qu’on y est : beaucoup de gens pensent que les implantations en Cisjordanie sont le problème. Alors définissez-moi qui sont les colons.

Shaoul : Tout le monde.

Alberli : Voilà. Si tu demandes à un Arabe, il te dira clairement que ceux de Tel Aviv aussi sont des colons. Et quand tu lis leurs journaux, leur Telegram, et qu’il y a un attentat à Modi’in, à Tel Aviv ou n’importe où en Israël — c’est des « colons ». Le mot

« colon » signifie pour eux : Juif présent en Terre d’Israël.

Shaoul : Je peux te dire que quand j’ai discuté avec des Arabes — dont certains sont mes clients — les plus libéraux d’entre eux, ceux qui sont si libéraux et si aimables qu’ils semblaient presque amis, m’ont dit : quand l’État d’Israël sera effacé de la carte

— parce qu’ils y croient — tu auras le droit de vivre dans l’État palestinien, à condition d’être soumis à la loi islamique et de te comporter en conséquence. Marcher avec l’étoile jaune au bras, en quelque sorte.

Alberli : C’est ça les plus libéraux. Ils ne soutiennent pas qu’on te jette à la mer. Il y aura un État musulman, et tu pourras y vivre en tant que Juif soumis. C’est leur version de la tolérance.

Le guide touristique, le chahid et le mensonge des origines du conflit

Alberli : Il y a quelqu’un que je connais d’un cours de guide touristique que j’ai suivi. Un Arabe israélien. Un jour, il est arrivé en retard au cours en disant : excusez-moi, il y avait les funérailles d’un chahid (martyr). Qu’est-ce que c’est que les funérailles d’un chahid ? Il explique : tout s’arrête, tout le quartier est là, tu ne peux pas ne pas y aller. C’est une obligation sociale totale.

Alberli : Et il me dit : je ne veux pas que quelqu’un meure. Ni Juif, ni Arabe, ni personne. Mais quand il y a un chahid, je ne peux pas ne pas être là. Et si c’est un Juif qui a été tué — eh bien, je ne vais pas aux funérailles non plus, mais je ne peux pas dire que je suis triste. Ce sont deux poids deux mesures dans sa tête, et il en est parfaitement conscient.

Alberli : Et ensuite il me dit la chose classique : tout ça c’est la faute des Britanniques. Avant eux, Arabes et Juifs vivaient en harmonie, il n’y avait aucun problème. C’est un mensonge. Un mensonge confortable qui permet de ne pas regarder en face ce que j’ai décrit tout à l’heure — la matrice théologique qui précède de très loin la Déclaration Balfour.

Nael Zoabi et la minorité pro-israélienne : exception ou illusion ?

Shaoul : Il y a des Arabes israéliens qui soutiennent Israël. Nael Zoabi, par exemple

— sans lien avec Haneen Zoabi de la Knesset, c’est même l’exact opposé — qui s’exprime en arabe pour défendre Israël.

Alberli : Je lui ai raconté tout ce que j’avais vécu. Il m’a répondu : ce sont des bêtises, de la propagande. Il m’a dit : ouvre le Coran, regarde tous ces versets positifs sur les Bani Israël… Je lui ai dit : d’accord, mais les Bani Israël dont il est question là, ce n’est

pas nous. Ce sont ceux d’avant, les musulmans d’alors. Il m’a répondu : non, ça c’est de l’interprétation. Je lui ai dit : c’est une interprétation écrite depuis le début. C’est l’interprétation centrale, majoritaire. Toi, tu es l’exception. Je ne cherche pas à le convaincre qu’il a tort. J’espère de tout cœur qu’il a raison. Mais la réalité dure, c’est que la majorité absolue voit les choses de façon très négative, précisément à travers le prisme de l’islam.

Apprendre l’arabe : un impératif stratégique, pas une capitulation

Shaoul : Je suis personnellement un peu sceptique sur l’arabe. D’un côté c’est un outil extraordinairement important. Mais de l’autre, j’ai peur que si des Israéliens de gauche apprennent l’arabe et consomment directement al-Jazeera et al-Arabiya, ils partent encore plus loin dans leur délire idéologique. Qu’est-ce que tu penses de ça ?

Alberli : Je pense l’inverse. Si tu consommes directement le contenu arabe depuis la source, tu deviendras beaucoup plus à droite. Parce que tu entendras en boucle, sans filtre, qu’il faut détruire Israël, que nous n’avons aucun lien avec cette terre, que nous n’avons pas d’histoire ici. Tout ce que tu croyais — que le conflit vient de l’occupation, des implantations, de ce qu’on ne leur donne pas assez — tout ça va s’effondrer quand tu entends leurs vrais arguments. Ils ne te parlent pas des implantations en premier. Ils te parlent du fait que tu es un fils de singe et de cochon qui a abandonné l’islam au VIIe siècle.

Shaoul : À toi qui maîtrises la langue — qu’est-ce qu’un Israélien qui ne parle pas arabe rate au quotidien ?

Alberli : Énormément de choses. D’abord, la capacité à comprendre ce que l’autre pense réellement — c’est la chose la plus précieuse que j’ai retirée de toute cette expérience. Des amis qui vivent en Judée-Samarie, dans la région de Binyamin, dans des implantations, font partie de l’équipe de sécurité de leur village. Ils me font parvenir des vidéos qui circulent dans des villages arabes voisins, et je les traduis. Ça leur permet d’agir concrètement, de prévenir, de prendre des décisions opérationnelles.

Alberli : Il y a aussi le quotidien : les gens qui font leurs courses dans des supermarchés mixtes comme Rami Levy et qui se sentent mal à l’aise quand des employés arabes parlent entre eux. La plupart du temps, c’est une banale bénédiction ou un commentaire anodin. Quelqu’un met son statut WhatsApp — ça semble très religieux, très mystérieux — mais c’est juste « quelle belle journée quand le soleil se lève ». Tu vois un drapeau vert, tu penses Hamas — c’est la couleur de la foi, rien de plus. Pouvoir distinguer ça, c’est précieux des deux côtés.

Shaoul : Tu enseignes l’arabe dialectal, pas la fosha — l’arabe classique. Quelle est la différence ?

Alberli : C’est presque deux langues. La fosha, c’est ce qu’on entend à la radio, dans les journaux, dans les discours officiels. Dans la rue, personne ne parle comme ça. Si tu t’adresses à quelqu’un en arabe littéraire, il va te regarder avec perplexité. L’arabe dialectal, c’est celui qui ouvre les portes, qui crée la connexion humaine. Quand tu places le bon mot, le bon salut, les gens s’illuminent. Ils voient que tu es enraciné ici, pas un touriste de passage.

Alberli : Il y a une histoire que je raconte souvent, celle de Tsevhi Zakaï qui s’est rendu à Hébron avec un seau d’olives à vendre au marché. Une vieille femme a examiné ses olives, puis celles de l’Arabe à côté, est revenue vers lui et a dit : « Tu es soit juif, soit voleur. » Il lui a avoué qu’il était juif. Elle lui a répondu : « Un Juif qui cultive des olives dans cette terre est plus dangereux que tous les chars du monde. » Parce que c’est ça, le vrai enracinement.

Shaoul : Combien de temps faut-il pour commencer à parler ?

Alberli : Ça dépend de ton investissement quotidien. Je préconise dix minutes par jour plutôt qu’une grosse session hebdomadaire — le cerveau retient mieux avec la régularité. En trois à quatre mois, tu peux commencer à avoir des échanges basiques. Mon cours digital est structuré en courtes leçons de cinq à dix minutes, avec des exercices et des tests. Le vocabulaire vient ensuite naturellement.

Khawaja, ibn haram : ce qu’ils disent quand ils croient qu’on ne comprend pas

Shaoul : Il y a un mot que les Arabes utilisent entre eux pour parler d’un Juif sans qu’il le sache ?

Alberli : Oui — khawaja. Ça signifie « monsieur », « le maître ». Si tu entends deux Arabes parler et qu’ils utilisent ce mot, sache qu’ils parlent de toi.

Shaoul : Et les insultes ?

Alberli : Traiter quelqu’un de « juif » est déjà une insulte en soi dans ce contexte. Il y a aussi ibn haram — littéralement « fils de l’interdit », soit : bâtard. Et puis des termes comme pachel dans certains milieux de Jérusalem-Est. Et bien sûr bnou al-qirada wal-khanazir — les fils de singes et de porcs — qu’on entend régulièrement et qui vient directement du Coran.

Questions finales : sans filet

Shaoul : Les musulmans nous haïssent-ils ?

Alberli : Oui.

Shaoul : Tous ?

Alberli : Dans leur immense majorité.

Shaoul : Le mythe le plus étrange qu’ils croient sur nous ?

Alberli : Peut-être les fils de singes et de porcs. Mais il y a tellement de choses…

Shaoul : Apprendre l’arabe, ce n’est pas concéder qu’on a perdu ?

Alberli : C’est l’inverse. Ça montre qu’on est ici chez nous, et qu’on respecte celui qui est sur notre terrain.

Shaoul : Une paix réelle avec les musulmans — possible ?

Alberli : Pas dans l’état actuel des choses. Je prie pour que ça change un jour.

Shaoul : Tu es vraiment délicat.

Alberli : Écoute, après tout ce qu’on vient de dire — pour l’instant, c’est là où nous en sommes. Je suis très optimiste de nature, mais…

Shaoul : On n’a pas vraiment le choix.

Shaoul : Qu’est-ce qui devrait se passer pour qu’une vraie paix advienne ?

Alberli : D’abord, nous devons croire en nous-mêmes. Renforcer notre foi, notre lien à la Terre d’Israël, notre histoire, notre avenir. Comprendre pourquoi nous sommes ici. Quand nous vivrons pleinement notre vérité, ils le verront d’eux-mêmes. Je ne pense pas qu’il faille essayer de les changer — il faut se concentrer sur nous-mêmes. Quand nous enfoncerons nos racines ici, ils nous accorderont le respect qui nous est dû. Et d’ailleurs nous les invitons à faire partie de notre histoire sur cette terre. Ce n’est pas une question d’ego. Le peuple élu — ça semble arrogant dit comme ça. Mais le Kuzari l’explique : nous avons été choisis pour être le cœur. Le cœur du monde. Et le rôle du cœur, c’est d’envoyer du sang à tout le corps — pas d’être supérieur aux autres organes. C’est notre fonction. Notre mission ici, c’est d’être or lagoyim — une lumière pour les nations. Celui qui veut recevoir de la lumière est le bienvenu. Mais pour donner de la lumière, il faut d’abord être solidement planté ici.

Shaoul : Si la gauche israélienne comprenait l’arabe, sa vision changerait-elle ?

Alberli : Je pense que oui — et dans le bon sens.

Shaoul : Vers la droite ou vers la gauche ?

Alberli : Vers la droite. Parce qu’ils entreraient dans la tête arabe et musulmane, et ce qu’ils y découvriraient les effraierait. Ils comprendraient qu’ils n’ont aucune chance de changer quoi que ce soit avec les outils qu’ils croient efficaces. Pas avec des concessions territoriales. Pas avec des gestes symboliques. Le problème est bien plus profond que ça. Ce n’est pas politique. C’est théologique. Et ça remonte à l’an 610.

Mouri Alberli est l’auteur de Beïni Ouveïnahem (« Entre eux et moi »). Il enseigne l’arabe dialectal en ligne. L’émission HaSaneghor est animée par Elad Shaoul (épisode 037).

Merci à David Germon

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