Au nom de mes quatre grands-parents, de mes quatre frères, de mes oncles et tantes assassinés dans la tourmente de la Shoah, au nom du combat que je mène chaque jour, non pas seulement dans un bureau mais sur le terrain, contre la haine et la violence qui fracturent notre société, je ressens le devoir de témoigner. Ce témoignage n’est pas seulement un acte de mémoire, c’est aussi une alerte face aux périls qui guettent notre monde et qui, trop souvent, sont ignorés ou minimisés par certaines sphères politiques et médiatiques. La mémoire de la Shoah n’est pas un simple exercice de commémoration, elle est une exigence de vigilance face aux manifestations contemporaines du mal.
Un antisémitisme protéiforme qui se dissimule et se réinvente
L’antisémitisme n’a pas disparu ; il a seulement changé de visage. Loin d’avoir été relégué aux confins de l’histoire, il se réinvente et s’insinue dans de nouvelles rhétoriques. Parfois, il se drape dans l’antisionisme militant, prétendant critiquer la politique israélienne alors qu’il sert de prétexte à une hostilité ouverte envers les Juifs. Il s’infiltre dans certaines franges du monde intellectuel et culturel, où il est désormais toléré sous couvert de dénonciation des « dominants ». Il se propage également dans des quartiers où l’islamisme radical exerce une influence grandissante, transformant certains territoires en foyers de haine où les actes antisémites explosent dans une relative indifférence.
Face à cette menace, on observe un paradoxe accablant : alors que les signaux d’alarme se multiplient, certains intellectuels et journalistes, trop souvent confortablement installés dans leurs certitudes idéologiques et leur confort social, détournent le regard. Pire encore, ils discréditent ceux qui, lucides et engagés, osent dénoncer ces nouvelles formes d’antisémitisme.
Izieu : l’incompréhension d’une fracture sociale et politique
Ainsi, il est regrettable que des figures de juifs connus aient exprimé leur indignation en découvrant que, à Izieu — village marqué par l’horreur de la déportation des enfants juifs de la Maison d’Enfants — une partie des habitants ait voté en faveur de Marine Le Pen plutôt que d’Emmanuel Macron. Leur réaction témoigne d’une incompréhension totale des réalités sociales et politiques qui traversent la France d’aujourd’hui.
Ayant moi-même vécu dans un village voisin, j’ai été caché par des paysans du Dauphiné pendant la guerre. Ces Justes, au péril de leur vie, ont refusé de céder à la barbarie nazie. Ces hommes et ces femmes qui ont sauvé des enfants juifs en 1942 ne sont ni antisémites ni nostalgiques du fascisme. S’ils votent aujourd’hui pour Marine Le Pen, ce n’est pas par adhésion à une idéologie extrémiste, mais parce qu’ils se sentent abandonnés par les élites et préoccupés par des défis bien réels : insécurité croissante, communautarisme, tensions identitaires, perte des repères culturels et nationaux.
L’aveuglement des élites face aux inquiétudes légitimes du peuple
Les élites politiques, médiatiques et intellectuelles portent une responsabilité immense dans cette fracture qui ne cesse de se creuser. Leur déconnexion avec le quotidien des classes populaires et rurales alimente un ressentiment profond. Trop souvent, elles méprisent les angoisses de ceux qui assistent, impuissants, à la transformation de leur cadre de vie et à l’érosion de leur mode de vie. Ce ressentiment n’est pas un caprice populiste irrationnel ; il est le symptôme d’un malaise profond que l’on ne peut pas balayer d’un revers de main au nom de dogmes idéologiques figés.
L’antisémitisme d’aujourd’hui ne prospère pas dans les campagnes du Dauphiné ou dans les petits villages ruraux. Il se développe ailleurs, dans des zones où l’islamisme étend son emprise sans entraves, où des discours de haine sont véhiculés sans être combattus avec la fermeté nécessaire. Il se nourrit de la complaisance de certaines franges de l’extrême gauche qui diabolisent Israël et les Juifs sous prétexte d’un anticolonialisme biaisé. Il est aussi entretenu par un relativisme dangereux, qui évite de nommer les vrais responsables des actes antisémites par crainte de heurter certaines sensibilités politiques ou communautaires.
Un combat à mener sans concession ni instrumentalisation
Le combat contre l’antisémitisme ne peut souffrir d’aucune ambiguïté ni d’aucune instrumentalisation. Il ne peut pas servir d’outil politique visant à discréditer certains camps tout en épargnant d’autres formes de haine par opportunisme idéologique. Il doit être mené avec une rigueur absolue, sans compromis, et avec un sens aigu de la responsabilité historique.
Honorer la mémoire de la Shoah signifie non seulement se souvenir des victimes, mais aussi refuser toute complaisance avec les nouvelles menaces qui pèsent sur les Juifs et sur l’équilibre démocratique de notre pays. Ce combat est celui de la justice, de la vérité et de la dignité humaine. Il est le combat de notre époque, et il nous appartient à tous de le mener avec courage et lucidité.
© Charles Rojzman
