Tribune Juive

Moyen-Orient : entre espoir et avenir incertain…Par Philippe Mocellin

Le président Donald Trump a accepté, le 8 avril 2026, une trêve bilatérale au Moyen-Orient d’une durée de 15 jours, à la condition, annoncée, parmi d’autres mesures clé, d’une réouverture du détroit d’Ormuz, où 800 navires attendent de pouvoir être « libérés »… Une heure avant l’expiration de l’ultimatum, la Maison Blanche a donc renoncé à détruire les centrales électriques et les ponts de l’Iran. Et a accepté, sous son patronage, d’ouvrir, à partir du 11 avril, à Islamabad, des négociations avec l’Iran, dans la perspective de conclure un éventuel accord de paix. Si cette fenêtre diplomatique atténue, au moins temporairement, les effets de la crise énergétique mondiale, associée à des risques économiques multiples, les questionnements demeurent plus nombreux que les réponses fermes et tangibles. D’un côté, un espoir de retour hypothétique à la stabilité et d’un autre, des incertitudes géopolitiques majeures, mettant au défi l’ensemble du monde occidental.

Une trêve temporaire….

Le Pentagone a fait savoir, dès le 9 avril dernier et parce que soucieux de rassurer l’opinion publique américaine, « qu’une victoire militaire avait été remportée », en rendant compte de la réalité de la destruction « quasi-totale » des sites de production de missiles, de drones, de la flotte et du complexe militaro-industriel iranien.

Qui plus est, la prise des 440 kilos de stock d’uranium enrichi pourrait faire l’objet d’une opération particulière ultérieure, avec des moyens adaptés. Et en ajoutant que les forces armées américaines sont prêtes, en cas de nécessité et d’interruption du cessez le feu, à reprendre le combat…

Restons cependant prudents…avant de conclure à un succès définitif, tant les contours de la négociation apparaissent encore peu lisibles et parfois contradictoires.

A ce stade, chaque partie défend sa propre vision de sortie du conflit.

Vu de Téhéran, cette trêve ne serait en effet que le résultat de « l’échec stratégique » des Etats-Unis, démontrant, par là-même, la capacité des forces militaires iraniennes à résister sur la longue durée, notamment au travers des frappes « horizontales » contre les pays du Golfe et donc, à augmenter les coûts de la guerre pour l’adversaire…

Pour preuve, la circulation commerciale dans le détroit d’Ormuz – sujet au cœur du processus diplomatique en cours – est devenu un véritable instrument de chantage pour la République islamique d’Iran.

Ce point de passage, toujours contrôlé par le régime des Mollahs, permet à l’Iran de « choisir » les navires susceptibles de franchir l’obstacle sans encombre (ceux qui livrent en l’occurrence le pétrole aux chinois…) et de négocier le passage d’autres cargaisons, en envisageant, sur la route maritime du nord, un « droit de péage »…

Cette position est jugée, à raison, inacceptable par la communauté internationale, au regard de la liberté de navigation s’appliquant sur toutes les eaux internationales, principe garanti par une convention de Nations-unies, non ratifiée, au demeurant, par l’Iran et les Etats-Unis.

Un espoir diplomatique

Ce moment de trêve semble, en tout état de cause, consacrer le succès des manœuvres diplomatiques, menées en coulisse, par le Pakistan, l’allié des Etats-Unis, de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et de la Chine… 

Islamabad, en dépit du scepticisme ambiant, s’est, en effet, imposé comme « terre » d’accueil des négociations à venir, sur la base d’un plan « en 10 points », dans lequel figure les exigences de Téhéran, alors que les Etats-Unis cherchent à s’en éloigner le plus possible, en mettant en avant leurs propres demandes…

En dehors des questions cruciales touchant à la libre navigation au sein du détroit d’Ormuz, à l’avenir du programme nucléaire iranien et à la zone de conflit au sud Liban, nous savons que la République islamique d’Iran fait aussi de la « levée des sanctions » et le « déblocage de ses actifs » un enjeu vital pour son économie.

Il n’en demeure pas moins que les relations personnelles nouées récemment entre Donald Trump et le maréchal pakistanais Asim Munir, permet au Pakistan, comptant près de 20 millions de musulmans chiites, de faire valoir sa prétention, à faire le lien… :

 – au premier chef, avec l’Iran, fondé sur des frontières communes (900 kilomètres) et des amitiés culturelles et religieuses, alors que les Pakistanais sont effectivement chargées, en l’absence d’ambassade, de défendre les intérêts diplomatiques des Iraniens aux Etats-Unis ;

– avec l’Arabie Saoudite, scellant ainsi une entente entre chiites et sunnites, sur fond d’un accord de défense, signé en 2025, qui intègre – aspect quelque peu occulté depuis le début du conflit -, le « parapluie » nucléaire pakistanais qui pourrait alors être activé si la pétromonarchie décidait d’entrer en confrontation directe contre le régime des Mollahs ;

– avec la Chine, ayant manifestement donné sa confiance au gouvernement pakistanais pour mener les pourparlers et qui reconnaît la place particulière du Pakistan dans cette phase diplomatique, encore très fragile à bien des égards…

Autant de contacts privilégiés positionnant ainsi le Pakistan, fortement dépendant, par ailleurs, des importations de pétrole qui transitent par le détroit d’Ormuz, comme force d’apaisement pour un retour à la paix dans la région.

Ce succès diplomatique temporaire d’Islamabad récompense aussi les importants efforts déjà entrepris, les 29 et 30 mars derniers, au moment où le ministre des Affaires étrangères pakistanais avait lancé une série de consultations en faveur d’une désescalade du conflit, auprès de ses homologues saoudiens, turques et égyptiens.

Le Pakistan, conscient de ses atouts et de ses faiblesses, pratique, comme l’indique à juste titre Manoj K. Channan, « consultant défense » indien, la « realpolitik » : une attitude d’opportunité utile quand il s’agit d’éviter le chaos général….

C’est bien évidemment, pour ce pays, en conflit avec l’Inde et l’Afghanistan, le moment idéal pour occuper un véritable espace sur la scène mondiale, en qualité d’interlocuteur raisonnable et donc incontournable…

La bataille « existentielle » d’Israël

Dans ce contexte, l’État hébreu soutient ce « cessez le feu », en précisant cependant que celui-ci devra se manifester, très concrètement, par un arrêt effectif des attaques iraniennes sur le territoire israélien. 

Et plus encore, que la lutte contre le Hezbollah, dans le sud du pays du Cèdre, demeurait plus que jamais, d’actualité, inscrivant alors, a priori, le sujet, hors de cette parenthèse diplomatique…

Pour preuve, les raids israéliens au Liban se sont poursuivis, quelques heures seulement après l’accord, dans le but de maintenir une « zone de sécurité » viable pour protéger le nord de l’État Hébreu.

Benjamin Netanyahou a, cependant, accepté, cédant, en cela, aux pressions de son allié et aux sollicitations répétées du Président Aoun, d’engager, dès le 14 avril prochain, des « négociations directes » avec l’Etat libanais, tout en faisant observer que le soutien militaire et financier, aujourd’hui accordé par Téhéran à ses proxys, n’est pas évoqué explicitement dans l’actuel plan de négociation.

L’opposition au Premier ministre israélien en profite, d’ailleurs, pour porter ses critiques, en dénonçant les décisions unilatérales des Etats-Unis, qui amputent la marge de manœuvre de Tsahal et la réalisation de ses propres objectifs de guerre.

Indépendamment des affres d’un débat démocratique légitime, force est de reconnaître que le gouvernement israélien ne peut réellement se satisfaire de la situation actuelle, alors que l’Etat hébreu avait fait de ce conflit sans concession, l’occasion, grâce à un nouveau soulèvement du peuple iranien, de renverser le régime islamiste, inspirateur de la haine antisémite dans la région et le monde.

Israël, à portée permanente des agressions de l’ennemi, se bat toujours pour sa survie.

Ne pas vouloir l’intégrer pleinement, c’est renoncer à l’essentiel et surtout à une paix durable au Moyen-Orient.

Craintes et incertitudes

Ce cessez le feu, reposant sur des fondements plus que précaires, fait naître à la fois un espoir sans pour autant préserver un avenir sûr pour cette région arabo-persique… : théâtre d’enjeux pour le monde entier.

Retenons, à cette heure, deux considérations majeures, en guise, avec la plus grande humilité, de recommandations ultimes, en ce moment si singulier dans ce conflit…

En premier lieu, ne pas sacrifier, sur l’autel d’une paix souhaitable, le peuple iranien en souffrance, subissant les conséquences de la guerre et qui caressait, dans le même temps, l’espoir d’une libération politique.

La diaspora iranienne craint un abandon au milieu de gué, faisant fi alors des milliers de martyrs des manifestations du début d’année et supplie la coalition de poursuivre les offensives contre le régime des Mollahs.

La République islamique aura même la tentation de profiter de cette trêve pour durcir la répression envers ses opposants.

Pour autant, le régime est objectivement affaibli, du fait de la perte de dirigeants historiques et parce que confronté à des difficultés économiques sans précédent.

Ne plus être en mesure de pouvoir payer ses propres fonctionnaires et d’assurer une véritable reconstruction d’après-guerre constituerait autant d’éléments « psychologiques » qui pourraient précipiter la chute de la République islamique.

En second lieu, ne pas laisser le Liban en lambeaux qui s’est vu entraîner, contre sa volonté, dans ce conflit, en payant une très lourd tribut humanitaire.

En clair, conserver, dans le cadre de discussions franches, comme but ultime, le désarmement complet du Hezbollah… : « en finir » avec ce proxy, condition impérative pour reconstruire un Liban souverain et libre.

« L’ordre mondial » en question

Cette guerre menée avec détermination par les Etats-Unis et Israël ne visait pas, pour le moins, à conforter cet « axe de résistance » désireux d’accélérer le mouvement déjà engagé de « désoccidentalisation » du monde…

Bon nombre de géo politologues admette que l’offensive, depuis les années 2000, des puissances du « Sud global », dont la Chine et la Russie, fait entrer, progressivement, la gouvernance planétaire dans une « ère post-occidentale ».

L’entente « américano-israélienne » ne peut donc, à rebours des objectifs de guerre affichés le 28 février, se contenter de compter les points…

Un danger guette, en effet, « l’ordre énergétique » en vigueur : à savoir, la constitution d’un « front » associant, l’Iran, persuadé de leur « bon vouloir », la Chine et la Russie, en capacité de gérer, à eux seuls, la production et le flux commercial d’un tiers des hydrocarbures monde.

Dès lors, la Chine, pourtant vulnérable du fait de sa dépendance au pétrole, tend, dans ce climat de confusion, à renforcer son propre statut international, prêt à contester l’hégémonie américaine, en sécurisant ses approvisionnements.

A utilisé, depuis le début du conflit, toute son influence diplomatique, en qualité de « client » des pays Golfe et d’allié naturel de l’Iran.

De son côté, la Russie profite directement de l’augmentation des cours du pétrole brut, alimentant financièrement sa guerre contre l’Ukraine, au détriment des Etats-Unis.

A Islamabad, se joue aussi, dans un rapport de force assumé, l’avenir géopolitique du monde… ou plus précisément, une guerre civilisationnelle.

© Philippe Mocellin


Docteur en Science Politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, Philippe Mocellin est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et de contributions géopolitiques concernant la situation au Moyen-Orient.

Auteur de L’Iran, enfin libre… ou la construction d’une nouvelle ère géopolitique ? (Tribune Juive du 4 mars 2026) ; Moyen-Orient : quels buts de guerre ? (Tribune Juive du 8 mars 2026) : Le cri du peuple iranien ! (Tribune Juive du 14 mars 2026) et Liban : le combat pour la souveraineté ! (Tribune Juive du 21 mars 2026)


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