Tribune Juive

La haine est une réaction nucléaire. Par Jean Mizrahi

J’ai écrit ce texte à la suite d’une publication d’Hussein Aboubakr Mansour (https://x.com/HusseinAboubak/status/2042235212923371602), qu’il a intitulée « l’antisémitisme a un bel avenir ».

Dès le lendemain du 7 octobre 2023, la parole antisémite s’est considérablement libérée en Occident. Il y a eu un déclic, quelque chose que beaucoup n’ont pas perçu : en réalité, les Juifs surtout, directement concernés, ont compris de quoi il retournait, et il ne s’agit pas de paranoïa. L’expression de la haine antijuive n’a pas attendu l’entrée en guerre de l’armée israélienne à Gaza pour surgir : elle a été immédiate, avec une explosion de propos et d’actes antisémites dans tout le monde occidental, y compris dans des pays que l’on pensait vaccinés, comme l’Allemagne. On se souvient de cette manifestation à Sydney, en Australie, le 8 octobre, où la foule criait « gas the Jews »…

Je ne suis pas naïf : l’antisémitisme n’a jamais disparu. Je ne fais évidemment pas référence ici à l’antisémitisme des pays musulmans, où il est endémique pour des raisons essentiellement religieuses, mais aussi réactionnelles : les Palestiniens sont devenus les symboles de la décadence musulmane depuis la chute de l’Empire ottoman ; ils sont les instruments d’une revanche qui les dépasse largement, et qui, au final, aura surtout fait leur malheur. La cohabitation aurait pourtant été tout à fait possible si le conflit naissant n’avait pas été nourri — ou plutôt empoisonné — par des fantasmes excédant largement le cadre de la Palestine mandataire.

En Occident, donc, il n’avait jamais disparu. Je me souviens de la fille de la seconde épouse de mon père — plus âgée que moi, non juive, et qui n’était pas ma sœur puisqu’elle était née bien avant leur rencontre. Elle avait voulu se fiancer avec un jeune homme de « bonne famille », mais au moment de réaliser les faire-part, la belle-famille refusa que le nom de mon père y figure. Ma « presque sœur » choisit la loyauté envers mon père, et elle eut raison : elle a ensuite trouvé l’homme qu’il lui fallait. J’ai d’autres anecdotes de ce type, comme ces cadres de la BNP, au début des années 2000, qui ironisaient sur l’un de leurs contacts en expliquant qu’avec un nom comme Lévy, il devait « bien se débrouiller avec l’argent ». Bref, les fantasmes étaient toujours là, mais ils restaient socialement peu respectables, exprimés à voix basse ou dans des cercles restreints.

Ce qui se passe depuis deux ans est d’une nature différente. On le voit aux États-Unis, où des « influenceurs » comme Tucker Carlson, Candace Owens, Nick Fuentes ou Ana Kasparian, entre autres, rencontrent des audiences considérables avec des discours complotistes ouvertement antijuifs. Mais les États-Unis disposent du premier amendement, qui protège ce type d’expression. En France, on a pu assister aux dérapages quasi quotidiens de LFI, avec son obsession d’un « génocide » fantasmé, là où il n’y en a aucun. Depuis le 7 octobre, la parole s’est décomplexée, freinée seulement — et partiellement — par des lois qui sanctionnent les propos explicitement racistes ou antisémites : on peut se montrer antisémite à condition de rester elliptique.

Ce que je remarque, c’est que, de plus en plus souvent, mes publications, comme celles d’autres Juifs ou de personnes qui les soutiennent face aux agressions — Sophia Aram, par exemple — recueillent un nombre croissant de commentaires ouvertement antisémites, sans ambiguïté. Très commentaires très crus, direct, voire violents. Il y a une véritable libération de la parole. Et la justice ne fait rien : elle ne le peut pas, tant c’est devenu volumineux, et parce que notre système judiciaire fonctionne de plus en plus mal, engorgé et peu efficace.

Il se produit, de mon point de vue, un phénomène comparable à une réaction nucléaire. Dans ce type de réaction, le feu couve sans véritablement prendre tant qu’une masse critique n’est pas atteinte. Dans une réaction de fission, par exemple, tant que la densité de matériau fissile reste peu importante, les neutrons émis par les quelques fissions spontanées ne suffisent pas à entretenir le phénomène en allant casser d’autres atomes. Mais lorsque cette densité augmente, celle des neutrons augmente également, et la probabilité d’un emballement devient réelle : la réaction s’accélère, jusqu’à pouvoir provoquer une explosion si elle n’est pas contrôlée — notamment grâce à des barres de graphite dans les centrales nucléaires civiles. C’est le principe même de la première bombe atomique.

L’antisémitisme fonctionne de la même manière : tant que les propos et les actes restent diffus, ils passent relativement inaperçus et n’encouragent pas les plus hésitants à s’exposer. Mais ce qui se passe aujourd’hui est différent : la densité des actes et des propos a augmenté, encouragée par les propos racoleurs certains acteurs publics, comme LFI en France. Dans le monde occidental, un facteur supplémentaire entre en jeu : l’Holocauste avait jusqu’ici agi comme une cocotte-minute — ou comme des barres de graphite — en contenant cette haine, rendue moralement inacceptable par l’ampleur de l’horreur. Mais les générations passent, la mémoire s’estompe, et beaucoup ne se sentent plus concernés — c’est « trop ancien ». L’humanité, pourtant, reste en quête de boucs émissaires ; et les Juifs en sont des candidats idéaux : peu nombreux mais visibles, car souvent plus performants que la moyenne.

La haine des Juifs peut désormais s’exprimer sans vergogne, portée par un effet d’entraînement puissant: voir quelqu’un exprimer ouvertement une haine que l’on n’osait pas formuler libère les inhibitions et incite à l’imitation. Comme dans une réaction nucléaire, une fois la masse critique atteinte, et en l’absence de « barres de graphite », la réaction en chaîne peut s’emballer.

Je crains, malheureusement, qu’Hussein Aboubakr Mansour ait raison : l’antisémitisme a un bel avenir.

© Jean Mizrahi

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