Il y a des sondages qui informent et les sondages qui accusent. Celui publié par l’IFOP pour la LICRA* appartient d’évidence à la seconde catégorie. Il accuse parce qu’il est irréfutable et livre une donnée brute : être juif, c’est être exposé.
Près de 80 % des Juifs de France déclarent avoir été victimes de racisme. Ce chiffre ne dit pas seulement qu’il existe de l’antisémitisme. Il dit qu’il est expérientiel, répété, quasi structurel. Qu’il ne s’agit pas d’incidents, mais de climat.
Pourtant, voyez-vous, le cœur du scandale est ailleurs. Le chiffre décisif n’est pas celui-là. C’est celui-ci :
81 % des Juifs adoptent des stratégies d’évitement. Ils contournent. Renoncent. Ils vont, choisissant leurs rues, retirant leurs signes, filtrant leurs mots. Ils ne vivent plus simplement en France: ils s’y adaptent comme à un environnement hostile.
Ce que mesure ce sondage, au-delà de la haine, c’est son effet le plus profond : la transformation des comportements. Quand une population apprend à se cacher, à anticiper le danger, à moduler son identité, elle entre dans une logique bien connue des historiens : celle des minorités sous pression durable.
Et puis il y a ce chiffre, presque insoutenable : plus d’un Juif sur deux ayant subi des actes antisémites a envisagé de quitter la France. Ce n’est pas une émotion passagère: c’est une hypothèse de vie, qui témoigne de la rupture du lien national.
Bien sûr, d’aucuns viendront me dire que d’autres minorités souffrent aussi.
C’est vrai. Mais ce réflexe comparatif a une fonction très précise : neutraliser la singularité du phénomène antisémite.
Or ce que montre ce sondage, c’est précisément l’inverse : les Juifs sont parmi les populations les plus exposées, et, surtout, parmi celles les plus affectées psychologiquement et qui intériorisent le plus fortement la menace.
S’instaure alors une chaîne: exposition élevée, adaptation comportementale, désengagement psychologique, projection de départ.
En réalité, ce sondage pose la question simple de savoir ce que devient un pays dans lequel des citoyens apprennent à être invisibles.
La France? Elle est devenue ce lieu où l’on reste en attendant de savoir si l’on pourra encore y vivre.
Rejoignez-nous le 26 avril: le Colloque du BNVCA duquel Tribune juive est partenaire est consacré à ce sujet qui nous étreint tous, nous Juifs, et les quelques amis que nous comptons désormais. « Peut-on encore penser l’Europe sans penser la place des Juifs? » – Avec Jean-Claude Milner, Bat Ye’Or, Sydney Touati, Marie-Laure Brossier. Un Colloque modéré par Yana Grinshpun
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© Sarah Cattan
