Tribune Juive

« Not in my name » : de l’imposture au « djihad masqué ». Par Anas Emmanuel Faour

Depuis les attentats contre Charlie Hebdo, des musulmans d’Occident réaffirment régulièrement, via le phénomène « Not in my name », que les actes terroristes commis au nom de l’islam ne les représentent pas. Ce phénomène revient presque automatiquement à chaque attentat, tentative d’attentat ou procédure judiciaire liée, comme lors du procès de Samuel Paty.

Cependant, la principale faiblesse : aucune réforme doctrinale ou juridique au sein de la jurisprudence islamique, seulement une déclaration simpliste « pas en mon nom ». Cette position demeure essentiellement déclarative, sans réflexion juridique ni théologique approfondie.

Pourtant, l’histoire de l’islam a connu des tentatives de réflexion critique ou de réforme. Dès le VIIIe siècle apparaissent des courants intellectuels et théologiques cherchant à repenser la doctrine islamique. On peut citer, par exemple, la figure de Ghaylân de Damas, qui s’inscrit dans le courant qadarite, lequel développe une réflexion sur la responsabilité humaine dans le mal.

On peut également mentionner Wasil ibn Ata, père fondateur des mutazilites, qui développaient des approches philosophiques novatrices, visant notamment à considérer le Coran comme une création, afin de le soumettre à la critique en tant que tel.

On peut aussi évoquer, dans un contexte socio-théologique, le mouvement karmate, qui a formulé des critiques sociales et religieuses dans le cadre des tensions politiques et sociales apparues dans les sociétés issues des conquêtes islamiques.

À l’époque moderne, d’autres trajectoires ont vu le jour, certaines allant jusqu’à une prise de distance radicale avec l’islam, comme dans le cas d’écrivains et d’intellectuels contemporains à l’image de Salman Rushdie et Boualem Sansal.

Par ailleurs, il existe depuis le XIXe siècle des courants réformistes islamiques. Parmi leurs représentants figurent notamment Khayr al-Din al-Tunisi ou encore, au XXe siècle, des intellectuels comme Tayeb Salih, Ali Abdel Raziq et d’autres penseurs engagés dans une relecture critique de la jurisprudence islamique.

Toutefois, ces courants réformistes ont souvent été réprimés par les pouvoirs politiques ou religieux, qu’il s’agisse de l’Empire ottoman ou des régimes apparus après la Seconde Guerre mondiale, y compris parfois sous les yeux des autorités mandataires, comme en Égypte. Plusieurs intellectuels ont subi l’exil, l’emprisonnement ou la censure, et certains ont même été victimes de violences politiques, allant jusqu’à être assassinés par des groupes islamistes.

En comparaison avec ces traditions intellectuelles critiques ou réformistes, le discours associé au phénomène « Not in my name » apparaît dépourvu de véritable cadre conceptuel. Il ne propose ni réforme doctrinale ni réinterprétation systématique des textes religieux. Il se présente plutôt comme l’expression d’une identité religieuse affirmée : celle d’un musulman croyant et pratiquant, attaché à l’islam tel qu’il est, sans chercher à le réformer, et qui refuse de renier sa religion tout en se dissociant du terrorisme.

Ainsi, ce discours ne s’inscrit ni dans une démarche d’apostasie ou de rejet de l’islam, ni dans un projet de réforme théologique. Il se limite à une affirmation identitaire, souvent accompagnée de formules valorisant la « culture musulmane » ou l’« identité musulmane ».

Or, la tradition juridique islamique elle-même possède des outils interprétatifs permettant d’adapter les textes. Parmi eux figure notamment le concept de Naskh (abrogation), qui permet de suspendre l’application de certains versets sans les supprimer du texte coranique. Historiquement, ces mécanismes juridiques ont servi à résoudre des tensions internes à la jurisprudence islamique.

En l’absence d’une telle réflexion herméneutique, le phénomène « Not in my name » se contente d’affirmer que les attentats n’ont aucun fondement dans l’islam. Pourtant, la question de l’interprétation des textes religieux demeure centrale dans le débat théologique.

En définitive, ce discours tend à présenter l’islam comme une religion intrinsèquement pacifique et à considérer les attentats comme de simples déviations individuelles, sans rapport avec les textes ou les traditions interprétatives. Cette position peut apparaître comme une forme de déni du problème théologique, dans la mesure où elle évite d’affronter directement les tensions internes présentes dans les sources religieuses.

Ainsi, le phénomène « Not in my name » s’est transformé en rituel médiatique, réactivé après chaque attentat, sans produire de réflexion doctrinale ou politique durable. Il fonctionne alors davantage comme un geste symbolique destiné à répondre à l’émotion publique que comme un véritable projet de réforme intellectuelle.

Malgré la stérilité de ce phénomène, il a bénéficié d’un renforcement positif skinnérien dans certains médias occidentaux, par naïveté ou par calcul, qui ont parfois marginalisé les voix apostates, réformistes, ainsi que certaines minorités intellectuelles issues de l’Orient.

Dans le même temps, certains médias des régimes islamiques, parfois eux-mêmes liés à des politiques ambiguës vis-à-vis du terrorisme, ont également contribué à entretenir ce discours. Ainsi, les petits ruisseaux font les grandes rivières : non pas pour se protéger de l’islamisme, mais pour désamorcer toute riposte étatique et civile efficace face à la violence islamiste.

Le pire est qu’il n’est pas certain que ces musulmans continuent d’affirmer « Not in my name » lors de leurs séjours dans leurs pays d’origine. Ce qui rappelle une parole attribuée à Lénine dénonçant l’arrivisme de certains étudiants dans l’URSS, « révolutionnaires jusqu’à l’obtention du diplôme ». De la même manière, certains pourraient être « Not in my name jusqu’à l’aéroport ».

© Anas Emmanuel Faour

Né à Damas en 1974, Anas-Emmanuel Faour est philosophe et ingénieur en informatique, ancien professeur en Syrie, ancien secrétaire général de l’Union générale des étudiants de Palestine et ancien membre du Conseil national du Parti de Gauche

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