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Yana Grinshpun est linguiste, Maître de Conférences en Sciences du Langage (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle), et fondatrice de l’Institut du Discours. Elle nous livre son analyse sur la manière dont la haine contre les juifs se diffuse et se normalise à travers le langage.
Propos recueillis par Cécile Audebert
Dans votre ouvrage, La haine en toutes lettres (Éditions FYP, octobre 2025), vous établissez une liste des agents de l’antisémitisme contemporain à travers leurs discours.
Pouvez-vous nous éclairer ?
Après le choc du 7 octobre, dont les massacres ont ravivé dans toutes les consciences l’extermination planifiée par les nazis, je me suis interrogée non pas tellement sur la persistance de la haine antijuive, millénaire et indéracinable. Je suis partie de l’idée très simple, naguère formulée par Georges-Elia Sarfati, historien des idées et philosophe du langage : « la vulgate judéophobe s’enracine dans les évidences du langage ».
C’est également l’idée développée par Viktor Klemperer, philologue juif allemand, auteur de LTI, la langue du Troisième Reich, qui montre comment l’empoisonnement de la langue par les prêcheurs de la haine a pu amener des masses à adhérer à une idéologie meurtrière qui a dominé les consciences, au point de considérer les Juifs comme un peuple à exterminer.
La haine collective, car la haine des Juifs en est une, n’est pas innée. Aucune destruction organisée ne peut se produire sans que le pouvoir des mots ne travaille ceux qui produisent des discours très hétérogènes, mais qui convergent vers un seul objectif : faire disparaître un peuple.
Or, aujourd’hui, je constate que le discours antijuif est aussi omniprésent qu’il y a 80 ans, et que, de surcroît, sa diffusion est planétaire. Comme si, à l’époque de la libération de la parole, la parole haineuse avait été la première à se libérer. Et qui plus est, elle a complètement encerclé les Juifs d’Occident. On ne désigne plus les Juifs à découvert ; on les assiège désormais par le langage diplomatique, médiatique, universitaire, militant, religieux, idéologique, jusqu’à faire de leur simple existence une question litigieuse.
Il y a une logique dans tous ces discours antijuifs que j’ai essayé d’identifier dans le livre. J’ai aussi été fascinée par le travail d’appropriation du langage de l’histoire juive par les antijuifs et par l’expulsion des Juifs de leur propre histoire. Je me suis surtout penchée sur cette logique de substitution langagière qui est toujours à l’œuvre dans la nébuleuse discursive antijuive aujourd’hui.
Pour vous, la haine des Juifs va-t-elle disparaître ou change-t-elle simplement de visage ?
Non. Selon toute probabilité, cette haine, aussi ancienne que le peuple juif, existera tant que ce peuple existera, voire au-delà.
Aujourd’hui, sa diffusion est bien plus massive et rapide qu’avant, grâce à des moyens de communication ultra-rapides, multiples et efficaces. Même si les Juifs partaient tous dans le cosmos, il se trouverait des armées de chercheurs, militants ou politiciens pour annoncer qu’ils l’ont colonisé et qu’il faut envoyer des escadrons de fusées pour sauver les aliens.
Plus sérieusement, la haine ne change pas de visage, elle change de langage. C’est précisément l’objet de mon livre : montrer comment ce changement s’opère dès le début du XXe siècle.
Mais, si je reprends votre métaphore, cette haine est comme un carnaval avec ses masques : certains sont franchement hideux, d’autres prennent l’apparence de figures sympathiques, mais tous dissimulent la même réalité.
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La libération de la parole antijuive dans les universités et grandes écoles françaises a atteint un sommet après les massacres du 7 octobre en Israël. Comment expliquer cette libération ?
Le terrain était déjà fertilisé pour que des bourgeons endoctrinés deviennent des fruits mûrs, bien nourris par la haine antijuive. Dans cette haine académique, il existe pourtant un faux-semblant de justification : les universités françaises et les grandes écoles se disent « antisionistes » et utilisent ce terme comme le faisaient les nazis et les communistes, même si, vu la grande inculture actuelle, on peut douter de la conscience qu’ont les universitaires de cette archive antijuive.
Pour les communistes soviétiques, soucieux au départ de distinguer leur rejet de l’État qu’ils accusaient successivement d’être suppôt de l’impérialisme américain ; suppôt du colonialisme occidental bourgeois ; allié des nazis.
Et pour les nazis les Juifs voulaient dominer le monde (on retrouve ces fantasmes dans certains discours de gauche et de droite aujourd’hui) ; ils formaient un danger pour l’humanité (comme le disent certains députés de gauche cités dans mon livre) ; ils ourdissaient des complots pour s’accaparer la propriété des autres. Les nazis ont également été instigateurs des boycotts des Juifs. Cet héritage nazi a été repris par le mouvement BDS, créé par Omar Barghouti, inspiré par l’idée du djihad, est très présent au sein de certaines universités de gauche.
Le discours universitaire, dès les années 68, a conservé les propriétés du discours communiste, sur lesquelles s’est greffée la version officielle de la colonisation de l’Algérie, qualifiée de « crime contre l’humanité », qui, par un phénomène de « contamination » historique, a été projetée (au sens psychanalytique) sur Israël. Il y a eu en effet la colonisation européenne des pays africains ou la colonisation américaine ou espagnole des terres appartenant aux indiens. Le « colonialisme » devient ainsi un terme à valeur axiologique péjorative. Il est associé également au terme « impérialisme » et renvoie aux empires coloniaux. Or, l’État d’Israël n’est pas une métropole qui tient sous sa tutelle les territoires étrangers sans aucun lien historique et à des fins économiques, n’impose pas sa culture à d’autres peuples. Depuis des millénaires le peuple juif dispersé après l’exil voulait rentrer sur sa terre, qui était colonisée par des vagues d’envahisseurs successifs, et il l’a fait au XX siècle. De surcroît, on ne peut pas être à la fois une métropole et une colonie. Mais la connaissance historique n’est pas le point fort du monde universitaire.
Enfin, deux autres paramètres doivent être pris en compte :
1. Le changement de la population universitaire : de nombreux musulmans, tant indigènes qu’immigrés, arrivent en France avec un bagage culturel antijuif. Une étudiante voilée m’a écrit un jour sur X qu’elle ne comprenait pas comment on pouvait être ce que je suis sans s’en cacher (j’y vois les restes très nets de l’intégration, dans la psyché musulmane, de la dhimmitude – la subalternité des Juifs).
2. L’infiltration d’agents propagateurs étrangers. En l’occurrence, les Iraniens et les jeunes gravitant autour des idéologies fréristes agissent à travers divers comités Palestine. Souvenez-vous que, lors du blocage de l’École normale et de Sciences Po, le groupe organisateur, avec des slogans antijuifs, était Samidoun, officiellement reconnu comme organisation terroriste affiliée au FPLP, et qui agissait en toute liberté au sein de ces institutions, sans être inquiétée. Les appels des étudiants juifs, qui cherchaient la protection de leur direction, sont restés sans réponse. Celle-ci s’est retranchée derrière la liberté d’expression, alors même que ces étudiants vivaient dans la peur de représailles de la part d’une minorité antisémite organisée.
On connaît les ravages de la cancel culture dans le monde universitaire et médiatique…
Oui, c’est vrai. Mais il faut aussi comprendre que la cancel culture ne s’est pas imposée seule. Elle a des complices : non pas seulement les idéologues, mais surtout ceux qui ne disent rien, qui ferment les yeux sur l’inacceptable et qui acceptent les règles du jeu totalitaires qui leur sont imposées.
Il est de bon ton d’être pro-palestinien, d’exiger la libération d’une Palestine « imaginaire », « de la mer jusqu’au fleuve », de hurler au « génocide » ; et des troupeaux de moutons universitaires suivent la doxa. En cela, l’université a conservé sa vieille tradition cléricale : elle a toujours été le suppôt de l’Église dominante. En 1968, l’année de « nouvelles libertés », les étudiants et les enseignants dans leur grande majorité soutenaient les idéologies les plus totalitaires : le maoïsme, le communisme, le trotskisme, le terrorisme palestinien. Ils n’ont trahi personne, c’était leur foi. Les clercs post-modernes, ceux qui siègent à Sciences Po ou ailleurs sont du même acabit, ils font leur travail de religieux. Ce n’est pas en vain que Jean-François Braunstein parle de la religion woke, c’est la nouvelle religion monothéiste des établissements supérieurs. Il s’agit des minorités actives, qui ne produisent pas de pensée, mais fabriquent de l’idéologie et de la propagande. Les établissements universitaires produisent des apparatchiks de nouvelles religions. Les âmes prétendument sensibles mais réellement terroristes, qui parlent de la justice, en commettant les pires injustices. Ceux qui prêchent l’inclusion sont les leaders et les followers de l’exclusion. On le voit très bien depuis le 7 octobre.
Par ailleurs, l’université est aujourd’hui le lieu où toutes les religions sont considérées comme l’opium du peuple, sauf l’islam. Son Église est désormais palestiniste, et elle lui voue le même culte qu’à d’autres idéologies autoritaires du XXIe siècle : genre, race, intersectionnalité, transhumanisme.
En quoi l’antisémitisme de gauche est-il différent de celui de droite dans sa rhétorique ?
Étonnamment, il ne l’est pas fondamentalement. Si certains fossiles de l’extrême droite continuent d’utiliser des notions chrétiennes d’avant Vatican II accusations de peuple déicide, théories du complot juif diffusées notamment par le faux des Protocoles des Sages de Sion, cette rhétorique se retrouve aisément dans certains discours de gauche aujourd’hui, très influencés par l’islam.
Il existe également un phénomène de contamination lexico-idéologique au sein de l’université. Celle qui prêche tant la diversité et l’inclusivité ne s’intéresse jamais aux fondements culturels et idéologiques de cet « autre » qu’elle glorifie. Je m’explique. Tout le monde a entendu la gauche invoquer la « résistance » contre « l’entité sioniste ». Les jeunes, souvent instrumentalisés par des mouvements islamistes, ne perçoivent pas la portée de ce terme, issu des luttes islamistes (FLN, OLP, Hamas, Hezbollah). Yasser Arafat, fin stratège, disait : « Nous sommes résistants comme vous l’avez été ». Le réflexe pavlovien opère : nous sommes à Israël ce que vous étiez face au nazisme. Les Israéliens deviennent alors des nazis.
Or, le terme « résistance » n’a pas le même sens dans ces contextes. Le Hamas lui-même se définit comme « mouvement de résistance islamique » (Harakat al-Muqawama), c’est-à-dire résistance à tout ce qui n’est pas musulman. La résistance est donc plutôt le terme de la gauche.
A droite, on parle du nationalisme. Mais là où ces discours convergent c’est dans la condamnation d’Israël et dans l’utilisation de la rhétorique de la gauche, tout en étant de l’extrême droite. Voici un exemple du site NRvox, revue antisémite et raciste de l’extrême droite :
« Même si, cela va sans dire, les NR ont plus d’affinité avec l’aile chrétienne ou laïque de la résistance palestinienne (FPLP, FDPLP-CG, etc.), il faut se souvenir qu’il fut affirmé clairement, en 2001, lors d’un congrès d’Unité radicale tenu à Bourges que : « À l’étranger, les islamistes représentent une force multiforme qui peut, dans certains pays et dans certaines circonstances, être une alliée contre l’impérialisme américano-sioniste. » Lutter contre l’islamisme sur la terre d’Europe n’induit nullement de refuser aux islamistes agissant sur leur terre l’appartenance à un mouvement de libération nationale que nous soutenons ». (https://www.voxnr.fr/les-nr-et-la-palestine)
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Comment se passe aujourd’hui la recherche sur l’antisémitisme ? A-t-on fait le tour de la question ? Ou quels seront les nouveaux champs d’exploration de cette discipline, d’après vous, dans les années à venir ?
Je pense que, pour notre époque, le tour de la question a été fait par les historiens, philosophes et psychanalystes. Je pense que les années à venir amèneront les chercheurs à se demander quel sera le nouveau visage d’une Europe Judenrein, car l’ère des Juifs en Occident touche à sa fin.
Comment peut-on rééduquer le regard des non-juifs sur le concept de sionisme, détourné par la propagande ? Notamment celui des jeunes passés par les bancs des universités ?
Il y a plusieurs réponses possibles à votre question.
On ne peut pas éradiquer une idéologie soutenue au plus haut niveau de l’État. Il faut être lucide : en France, l’antisémitisme a toujours existé (comme partout ailleurs). Mais après la guerre et les horreurs de la Shoah, le regard sur les Juifs, perçus comme victimes d’une extermination planifiée et industrielle uniquement en raison de leur appartenance à un groupe ethnique, culturel et religieux, s’est « attendri ».
Pendant des décennies, l’expression de la haine des Juifs, comme celle dirigée contre d’autres groupes, était considérée comme moralement, éthiquement et juridiquement inacceptable. L’antisémitisme et certaines de ses expressions sont d’ailleurs considérés comme des délits.
Mais lorsque la politique française, initiée par de Gaulle, opère un tournant anti-israélien, le rejet d’Israël et ses condamnations récurrentes par les instances officielles se transforment peu à peu en une doxa largement diffusée et, qui plus est, enseignée à l’école. Il suffit de consulter les manuels scolaires ou certaines encyclopédies pour la jeunesse pour s’en rendre compte. Je consacre un chapitre entier à ce phénomène.
Israël est un État des Juifs, et, par conséquent, la diffusion d’une image négative d’Israël rejaillit sur les Juifs, même si l’on entend souvent : « Je n’ai rien contre les Juifs, mais j’ai tout contre Israël ». Or, Israël est un État juif, qui, de surcroît, se comporte comme tous les États : il défend sa population, répond aux attaques contre ses frontières, punit les terroristes, etc.
Lorsque Emmanuel Macron affirme qu’Israël devrait être placé sous contrainte par l’ONU du fait même de sa création, il suggère que cet État n’est pas comme les autres, qu’il n’a pas pleinement droit à la souveraineté et qu’il devrait être placé sous tutelle. Cette attitude est caractéristique d’une tradition française ancienne. Si les Juifs ne sont pas reconnus comme souverains, indépendants et responsables de leur propre destin, alors tout ce qu’ils feront en dehors de ce cadre sera jugé répréhensible.
On pourrait penser qu’un enseignement honnête de l’histoire du sionisme, dispensé par des professeurs formés, pourrait modifier le regard des jeunes, aujourd’hui saturés de discours antijuifs. Mais, d’une part, le corps enseignant est largement ignorant de cette histoire et ne dispose d’aucune formation solide sur le sujet ; d’autre part, il n’existe pas de volonté politique collective pour y remédier.
On observe même l’inverse : réécriture de l’histoire, effacement de l’histoire juive au profit d’une bouillie révisionniste, fabrication de manuels scolaires qui diffusent un discours décolonial et, in fine, antijuif auprès des élèves.
Je ne parle même pas de l’effacement progressif de l’enseignement de la Shoah, qui heurte à la fois certains Européens et certains musulmans. Les premiers trouvent dans la haine de l’État juif une manière de se décharger de la culpabilité liée au rôle de l’Europe dans la Shoah (puisque « les nazis d’aujourd’hui seraient les Juifs ») ; pour les seconds, le sionisme a permis le retour du peuple juif sur une terre islamisée qui, selon certaines interprétations, ne pourrait appartenir qu’aux musulmans.
Ces deux dynamiques réunies montrent à quel point la tâche est presque impossible dans une Europe sans identité forte, traversée par une déstructuration profonde de ses institutions.
En ce qui concerne les universités, notamment les départements de sciences humaines, pour paraphraser Jules Monnerot, il faudrait les « dépalestiniser », ce qui me semble irréalisable.
En revanche, créer des structures éducatives parallèles, réunissant des chercheurs et des experts disposant d’un véritable savoir, est possible. Reste une question : qui cela intéresse ?
Vous avez mentionné en conférence que l’avenir de la lutte contre l’antisémitisme passera par les non-juifs. Comment faire, sachant que des entités comme l’amitié judéo-chrétienne de France présentent une moyenne d’âge assez élevée ? Comment mobiliser une jeunesse à la défense de leurs concitoyens juifs ?
C’est en effet un constat à la fois triste et juste, dans la mesure où toute tentative venant des Juifs est vouée à l’échec pour les raisons évoquées plus haut.
Combien de fois, lors de mes conférences ou de discussions portant sur l’histoire, les faits ou l’analyse linguistique, ai-je entendu : « Mais vous êtes juive », donc, par essence, non fiable. Face à ce type de croyance, aucun raisonnement ne peut véritablement agir.
Parmi les chrétiens engagés sincèrement dans la lutte contre la haine antijuive, ceux qui entretiennent un lien fort avec leur héritage juif sont souvent âgés. Ils constatent eux-mêmes que cette transmission ne se fait pas et que cela suscite peu d’intérêt.
Je me souviens d’un colloque consacré à la traduction de la description littéraire d’un pogrom chez l’écrivain russe Nikolai Gogol. Un collègue chrétien a fait une remarque révélatrice : alors que j’évoquais le sens des termes « youpin » et « youtre » en français, il soulignait que même le mot « juif » est aujourd’hui connoté négativement dans la langue courante, et que cette perception est largement banalisée.
Comment changer une telle habitude ? Je ne saurais vous dire.
Entretien mené par Cécile Audebert
Source: lediplomate.media
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