Jean-Pierre Faye. © Louis Monier
Lorsqu’une personne décède, il est d’usage dans la tradition hébraïque d’établir un rapprochement entre cette date toujours particulière, et le moment correspondant du calendrier. Jean-Pierre Faye, penseur et artiste polymathe, né à Paris en 1925, s’est éteint à Toulouse le 26 mars 2026, dépassant un siècle d’une existence fertile. Cette existence, aux multiples accomplissements humains et culturels, s’est déroulée sous le signe des signes, signes scrutés ou exaltés, en théorie du langage, en expressions romanesques et poétiques, nuancées d’innovations philosophiques, ce qui ne laisse de surprendre par sa rareté. La sympathie dont l’homme fit toujours preuve à l’endroit de la destinée d’Israël, mérite le bref hommage que je me sens tenu de lui rendre, à une époque où l’oubli passe vite, tandis que la finitude est occultée.
Entre la fin de Pourim et le début de Pessah, c’est-à-dire entre deux épisodes de l’histoire demeurés marquants pour symboliser l’un comme l’autre le triomphe de la justice et l’accomplissement de la liberté, Jean-Pierre Faye a cédé le pas à la mémoire du patrimoine spirituel qu’il a constamment enrichi des différents visages d’une œuvre aussi marquante qu’originale.
A cet esprit fort et flamboyant, sensible et chaleureux, attentif et combatif, l’Europe dont il chérissait l’héritage – on relira L’Europe une. Les philosophes et l’Europe (1992) – lui demeurera redevable de l’une des plus grandes entreprises intellectuelles de défense de l’éthique, et de mise en garde contre le phénomène totalitaire, dont il perçut très tôt, quelle tentation constante il représentait. L’originalité jusqu’alors inédite de sa réflexion, consista à montrer l’indélébile primauté du discours, aussi bien dans l’édification des logiques de domination, que dans l’affirmation des pouvoirs, en incluant dans sa perspective la redoutable question, concrète entre toutes, des effets du discours.
J.-P. Faye comprit vite l’intérêt de la grammaire générative de Noam Chomsky qui lui offrait un modèle pour penser les transformations du langage et la fabrication des récits. S’inspirant de cette vision dynamique du langage, soucieuse d’identifier les transformations et les dérivations, cherchant à mettre en lumière comment des structures profondes produisent des formes de surface, ce penseur exigeant fit de cet objet complexe son principale domaine d’investigation, montrant pas à pas comment se construisent, mais aussi comment agissent, les discours idéologiques. Et, sous l’impulsion de ces processus, comment se dégage l’acceptabilité des énoncés moralement inacceptables.
La formule de sa pensée se résume tout entière dans le concept de change, amplement mis au travail dans le laboratoire de la revue Change (1968-1983), visant à illustrer, à l’initiative d’un collectif fidèle à son programme de recherche, que « la langue, en se changeant, change les choses », manière directe de souligner que, loin d’une conception de la langue-reflet du monde ou reflet des mouvements de la conscience, les discours ne sont pas un miroir du réel, mais constituent des opérateurs de transformation.
La perspective développée par J.-P. Faye – à partir de la thématisation du mouvement des formes- visait aussi à valoriser l’espace de passage qu’il appelait « l’entrelangues », permettant d’explorer les liens entre disciplines (de la poésie aux mathématiques, de la théorie littéraire à la psychiatrie, de la linguistique aux mathématiques). La volonté philosophique de changer les formes pour changer le réel procède dans toute son œuvre de la conscience aigüe que les formes du discours produisent des effets politiques. En son temps, l’initiative durable de Jean-Pierre Faye définit une alternative au structuralisme français, dont les principaux tenants se tournèrent ensuite vers la déconstruction.
La rencontre d’abord livresque que nous fîmes de Jean-Pierre Faye, connut par la suite un prolongement personnel. C’est dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, qu’un jour de l’hiver 1981, Claude Tresmontant dont je suivais l’enseignement, nous distribua le texte du discours que Martin Heidegger prononça en sa qualité de recteur de l’Université, au moment de l’avènement d’Hitler au pouvoir. La traduction de ce texte portait la signature de Jean-Pierre Faye[1]. Je saisis ce jour-là quel désarroi avait pris possession d’un penseur dont j’ignorais encore tout : quelques années plus tard, son indignation philosophique devait porter ses fruits dans une enquête où il exposait ses raisons : Le piège. La philosophie heidegerienne et le nazisme (1993).
Cette première découverte devait éveiller ma curiosité, et tandis que je menais de front des études de linguistique, je consacrais plusieurs mois à la lecture de ses travaux : Langages totalitaires (1972, réédité en 2004), Le langage meurtrier (1972), Terreur, tolérance, violence. Dictionnaire politique portatif (1982), auxquels plus tard s’ajoutèrent Le siècle des idéologies (1993). Cette œuvre nouvelle me permit d’envisager et de promettre aux développements d’une linguistique, par trop restreinte, des questions et des préoccupations qui avaient été jusqu’alors le domaine réservé de la philosophie politique, de l’histoire ou de la sociologie. Une ample théorisation conférait à ces solides explorations un fondement tout aussi robuste, depuis La critique du langage et son économie (1975), La raison narrative (1990), jusqu’à Transformat et transformant (2014).
Loin de se cantonner à l’étude du seul discours totalitaire, la réflexion de J.-P. Faye s’attache au sortir de cette prodigieuse exploration, au mutations et variations du discours antisémite, auxiliaire indissociable des entreprises d’asservissement. Au-delà des sommes historiographiques consacrées à ce phénomène idéologique persistant (Léon Poliakov, Raoul Hilberg), Jean-Pierre Faye apportait la démonstration de ce que la pérennité de l’antisémitisme, – qu’il prenne pour cible le peuple juif dispersé, ou l’Etat d’Israël- tient avant tout à la persistance de constantes sémantiques. Ce fut une seconde révélation, non seulement quant à la définition d’une méthode de travail qui fondait l’analyse du discours sur une linguiste d’orientation éthico-politique – fait sans précédent depuis le journal de guerre de Viktor Klemperer- mais encore sur la nécessité de tenir cet objet pour un invariant de l’histoire universelle, comme nous le montre aussi bien Migration du récit sur le peuple juif (1983) qu’à une décennie d’intervalle, La déraison antisémite et son langage (1993). Ces deux études témoignent, chacune à leur manière, de l’incoercible actualité de la plus ancienne haine doctrinale de l’histoire. Cette préoccupation au long cours conduira aussi J.-P. Faye à s’aventurer dans les terres sensibles de la théologie, proposant une lecture inédite, apaisante et pacifiée, des relations judéo-chrétiennes (Paul de Tarse et les Juifs : La sortie de l’esclavage, 2012).
Il était inévitable que je croise la route de Jean-Pierre Faye. C’est l’ouverture du Collège International de Philosophie, en 1985, où j’assurai l’un des premiers séminaires, qui m’en donna l’occasion. Une rivalité intellectuelle l’opposait alors à Jacques Derrida, qui en fut le premier président. Leur querelle portait précisément sur la place de la déconstruction dans la nouvelle institution. Au cœur de la polémique, la fameuse ‘’Abau’’ d’Heidegger, dont Faye ne manquera pas de rappeler, en germaniste émérite, que ce mot désigne surtout la destruction, ancré sur la récusation du ‘’logocentrisme’’, que le national-socialisme tenait, tout comme la conscience, pour une ‘’invention juive’’. Querelle paradoxale en vérité, puisque dans la lecture et la réception très françaises de cet héritage biaisé, Derrida lui-même semble avoir manqué d’y percevoir le plus grand danger.
Il y eut scission entre les deux philosophes, lorsque, dans les mêmes locaux de l’ancienne Ecole Polytechnique, sise sur la Montagne Sainte Geneviève, J.-P. Faye décida de la fondation du Collège Européen de Philosophie. Le différend était tenace, et le théoricien des transformations du langage n’oubliera pas ce qu’il avait vécu comme une posture attentatoire à la raison d’être même de la philosophie (Lettre sur Derrida : Combats au-dessus du vide, 2013).
Pendant cette période, je progressais dans mes recherches : je retrouvais dans la pensée du théoricien des dynamiques narratives l’intuition fondamentale de la philosophie du langage ordinaire, axée sur la fonction pragmatique de toute énonciation. Je dialoguais dans le même temps avec Léon Poliakov, et je m’interrogeais sur les nouvelles manifestations de l’antisémitisme. L’usage renouvelé de la propagande antijuive, sous le nom d’antisionisme – cette fois portée par ce qui deviendra le décolonialisme et l’indigénisme- m’amena à transposer ma nouvelle perception de l’histoire dans le cadre d’une recherche renouvelée sur l’histoire des discours. L’affinité intellectuelle aidant, avec la dette que j’avais contracté vis-à-vis de Jean-Pierre Faye, me conduisit ‘’tout naturellement’’ à lui demander la préface de l’un de mes livres, consacré à l’étude de ‘’la représentation des Juifs et du judaïsme dans les dictionnaires et les encyclopédies de langue française, du Moyen Age au XXè siècle’’[2].
Les années passèrent et nous nous rencontrions régulièrement à son domicile parisien de la rue Vaneau, ou dans l’un des cafés du quartier ; je me trouvais en face d’un géant de la pensée, intensément présent, intensément artiste, élégamment inquiet du devenir humain. Quelle idée les médias se sont donc fait et se font de l’actualité culturelle pour n’avoir pas mis plus souvent – dans la lumière qu’il appelait – la parole rayonnante de ce veilleur impénitent ? Peut-être son œuvre méritait-elle de toute façon davantage que d’éphémères coups de projecteur, puisqu’elle fait trace pour notre temps et témoignage pour le futur. Pour moi, qui ne détient ni le pouvoir d’influencer, ni celui de décider de la fortune de qui que ce soit, je crus bon cependant, lorsque l’une de mes activités d’enseignant me le permirent, de faire entrer, en 2010, le nom de Jean-Pierre Faye dans le Petit Robert des Noms propres. Il faudra désormais compléter la notice.
La pensée ainsi que l’écriture multiforme de Jean-Pierre Faye continueront d’éclairer la nécessaire vigilance philosophique dans une histoire constamment en proie aux involutions civilisationnelles. L’œuvre à laquelle leur inspiration a donné le jour demeure et demeurera celle d’un esprit animé par le souci de la transmission (Qu’est-ce que la philosophie ? 1997 ; La philosophie désormais 2004 ; Les voies neuves de la philosophie. Philosophie du transformat, 2008), et pour lequel l’exercice de la fonction critique ne se limite pas à une activité d’interprétation, mais consiste d’emblée en une intervention sur le cours des évènements, en particulier des nouvelles formes de violence qui leur donne naissance dans le bouillonnement incessant des signes.
Georges-Elia Sarfati
_________
Notes
[1] Discours du rectorat (Die Selbstbehauptung der deutschen Universität, 1933 : « L’auto-affirmation de l’Université allemand », Arguments, n° 24, année 1961. Il faut savoir gré à son fils, le philosophe Emmanuel Faye, d’avoir prolongé cette entreprise de démystification (Cf. L’introduction du nazisme dans philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Paris, Albin Michel, 2005, repris dans Le livre de Poche, 2007).
[2] Discours ordinaire et identités juives, Paris, Berg International, 1999.
