Tribune Juive

Pâques à Jérusalem. Par Richard Prasquier

Au Saint Sépulcre de Jérusalem, le 29 mars 2026, deux personnalités catholiques majeures du Moyen Orient, le cardinal patriarche Pierbattista Pizzabballa et le custode de Terre Sainte Francesco Patton, n’ont pas pu célébrer la messe du dimanche des Rameaux. Rappelons que ce jour qui marque le début de la Semaine de Pâques commémore l’entrée de Jésus dans la ville pour y célébrer la fête de Pessah. Comme on sait, il y fut arrêté par les Romains et crucifié le vendredi, au lendemain même de la Cène, c’est-à-dire du Seder.

Aux deux dignitaires religieux et à leurs accompagnants parvenus à un checkpoint près de la porte de Jaffa, il fut signifié que suivant une directive émise deux jours auparavant par le Commandement de la sécurité civile ( l’organe militaire qui s’occupe de la sécurité de la population israélienne contre les missiles), les rassemblements de plus de 10 personnes étaient interdits dans ce secteur de la vieille ville.

Comme toutes les manifestations religieuses depuis la guerre d’Iran, la procession des Rameaux qui chaque année conduit des dizaines de milliers de chrétiens du Mont des Oliviers jusqu’au Saint Sépulcre avait déjà été interdite, de la même façon que les rassemblements de foule des temps forts du Ramadan, qui drainaient jusqu’à 200 000 personnes avaient été strictement limités y compris la dernière journée, Aid el Fitr, qui eut lieu le 20 mars. De même le mont du Temple est resté fermé aux visites.

A la Birkat Kohanim qui doit avoir lieu lundi 6 avril, au lieu des dizaines de milliers de fidèles, seules 50 personnes devraient être admises cette année. C’est une autorisation spéciale qui autorise ce nombre, alors que la délégation catholique au Saint Siège se serait vu refuser l’accès car elle était composée de 14 personnes. En cas de chute de missile un espace ouvert comme l’esplanade devant le Mur serait plus facile à gérer sur le plan médical qu’une ruelle étroite de la vieille ville….

Les installations religieuses ne bénéficient pas d’abris collectifs et les rassemblements de foule sont la hantise des responsables de la sécurité.La guerre n’a pas épargné Jérusalem: le 16 mars et le 20 mars des fragments de missiles iraniens ont percuté des zones toutes proches du Saint Sépulcre et de la Mosquée al-Aqsa.

A Jérusalem, c’est le Magav, une unité de police militaire spécialisée dans le contrôle des frontières, qui applique les instructions du Commandement de la Sécurité civile . Il a évité les débordements redoutés pour le Ramadan mais son refus de laisser entrer les dignitaires catholiques a déclenché un scandale et la polémique a failli devenir planétaire.

Georgia Meloni a fait convoquer l’Ambassadeur d’Israel en Italie et, alors même que le Pape Leon XIV dans son homélie du dimanche s’est limité à des généralités sur les communautés chrétiennes d’Orient prises dans l’engrenage de la guerre, le Président Macron, jamais en panne de déclarations inutiles, a condamné une décision de la police israélienne s’ajoutant ( je cite), «à la multiplication préoccupante des violations du statut des Lieux Saints de Jérusalem».

Une heure plus tard, Jean Luc Mélenchon, dans une déclaration d’un cynisme digne du personnage, accuse Benjamin Netanyahu de «persécuter les chrétiens d’Orient au Liban, en Palestine occupée et même à Jérusalem dans la semaine centrale du christianisme»….

Le Premier Ministre israélien a mis du temps avant de réagir, mais il l’a fait sans ambiguïté dans la soirée en reconnaissant l’excès de zèle de la police.

De fait après accord avec les autorités sécuritaires, les journées du jeudi au dimanche (le triduum de Pâques) ont été célébrées au Saint Sépulcre avec une assistance réduite compte tenu des circonstances, mais sous la direction du cardinal Pizzaballa.

Ce dernier, un franciscain, est un hébréophone érudit et il est respecté de tous pour sa hauteur de vue et son impartialité. Il n’a jamais versé, comme l’a fait Michel Sabbah, l’un de ses prédécesseurs, vers une critique systématique de l’Etat israélien. S’il a mis un keffieh à Bethléem et s’il rappelle la souffrance de la population gazaouie, il n’avait jamais oublié de parler des otages et n’a pas utilisé à l’égard d’Israel les termes de génocide ni même de punition collective, contrairement à certains représentants ecclésiastiques de la région tels le pasteur luthérien de Bethléem.

L’épisode pourrait être considéré comme une tempête dans un verre d’eau, due au zèle excessif de jeunes soldats appliquant sans nuance des directives émises quelques jours auparavant. Celles-ci ont semblé exagérément strictes à des responsables catholiques habitués à la solennité et à la ferveur populaire du dimanche des Rameaux à Jérusalem et ils auraient refusé d’entrer au Saint Sépulcre en catimini.

Faut-il y voir plus, une arrogance administrative israélienne visant à «montrer qui est le maitre aujourd’hui» dans la vieille ville? On pense à l’influence de Itamar Ben Gvir, qui en tant que Ministre de la sécurité nationale exerce une tutelle administrative sur le Magav à Jérusalem, non sans conflit avec le Commandement de la sécurité civile, émanation de l’armée. On pense aussi aux incidents, crachats, insultes, etc…envers les religieux chrétiens, en provenance de certains ultra-orthodoxes ultra-nationalistes juifs, qui érodent depuis quelques années le sentiment de pérennité du statu quo.

On pense enfin à l’exploitation qui a été faite de la protestation du patriarcat pour évoquer le retour de l’antisémitisme chrétien. Alors que le communiqué officiel utilisait envers «les sensibilités de milliards de personnes» le mot modéré de «disregard», manque de considération, ce terme a été traduit par «mépris» qui se dit pourtant «contempt» en anglais. Une façon de soulever chez les chrétiens la colère contre les Juifs et en retour chez les Juifs les accusations de retour d’antisémitisme chrétien.

L’instrumentalisation des sentiments est le maitre mécanisme de manipulation de l’opinion. Les protestations mondiales qu’a générées cette mesure dont le principe est sécuritaire, ne doivent rien au hasard…

A nous qui tenons l’amitié judéo-chrétienne pour un bien fragile mais précieux de ne pas nous laisser emporter dans un tourbillon émotionnel aux conséquences désastreuses. En ce dimanche de Pâques, en plein Khol HaMoed de Pessah, rappelons nos origines communes et encore plus nos objectifs conjoints pour un monde d’ici-bas où prévalent la liberté d’expression et de croyance et où l’émotion n’interdise pas la lucidité. Dans la guerre qui se déroule aujourd’hui contre les mollahs iraniens et leurs affidés du Hezbollah, ces valeurs nous sont un patrimoine à chérir en commun avec les hommes et femmes de bonne volonté…

© Richard Prasquier

Quitter la version mobile