« Fascistes », et donc aussi « racistes » : c’est ainsi que sont stigmatisés les citoyens qui s’inquiètent publiquement de l’insécurité croissante dans la société française, des effets négatifs d’une immigration de masse non contrôlée ou de la multiplication des territoires conquis par les islamistes, ce qu’il est convenu d’appeler l’« islamisation » de la France. La « fascisation » de l’adversaire demeure un geste rhétorique ritualisé auquel ont recours, en dépit de son inefficacité croissante, la plupart des acteurs politiques et des intellectuels d’extrême gauche.
Depuis qu’il fonctionne comme une catégorisation négative, voire comme une injure hyperbolique, le mot « fascisme » est mis à toutes les sauces idéologiques. Il est employé comme une arme symbolique, destinée à disqualifier tout opposant ou contradicteur. « Fasciste » est un mot qui exclut, salit, criminalise, rend infréquentable, un mot qui tue socialement quiconque est ainsi étiqueté. N’importe quel adversaire politique peut être traité de « fasciste », toute violence politique peut être perçue et dénoncée comme une expression du « fascisme », et donc brandie comme une preuve de l’existence persistante du « fascisme ».
Or, nous ne savons plus ce qu’est le « fascisme » à force de mésusages polémiques du mot, dont le sens s’est altéré au point de devenir obscur. Un terme d’insulte ne peut pas fonctionner, sans engendrer des malentendus, comme un concept descriptif ou une catégorie classificatoire. Pour distinguer clairement l’antifascisme historique des années 1920-1945 de la configuration idéologique qui lui a succédé, je désigne cette dernière par l’expression « néo-antifascisme ». J’appelle ainsi l’ensemble formé par les discours idéologiques et les comportements politiques des partis ou des mouvements des gauches se présentant comme les héritiers des antifascistes des années 1920-1945. Ils ont de fait hérité du monopole stalinien de l’antifascisme et de sa stratégie de diabolisation de l’adversaire par sa « fascisation ». Récemment, le parti-mouvement fondé, dirigé et incarné par le démagogue Jean-Luc Mélenchon a intégré le combat « antifasciste » dans son programme d’action.
Dans la vision néo-antifasciste du monde, fondamentalement manichéenne, la « bête immonde » à abattre est dotée de multiples visages : libéral ou néolibéral, conservateur, réactionnaire, social-démocrate, nationaliste, « sioniste », raciste, colonialiste ou néo-colonialiste, sexiste, anti-LGBTQIA+, etc.
Aujourd’hui, alors que les régimes fascistes ont disparu depuis 80 ans, les néo-antifascistes, qui militent à La France insoumise (LFI) ou dans des groupuscules baptisés « antifas », postulent que « le fascisme » reste une menace, voire la première menace, et se présentent comme membres de tel ou tel « groupe d’autodéfense populaire » en lutte contre l’« extrême droite », dite aussi « droite radicale », « ultra-droite » ou « extrême droite radicale », expression employée comme synonyme de « fascisme » ou de « néofascisme ».
C’est le cas pour le « collectif antifasciste » La Horde qui, créé en 2012, se propose de « déconstruire les idées toutes faites sur l’antifascisme », ou pour le groupuscule de gauche radicale cofondé à Lyon en janvier 2018 par le militant du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) Raphaël Arnault, la Jeune Garde antifasciste, dite encore la Jeune Garde, groupuscule violent dissout le 12 juin 2025 en Conseil des ministres. Quelques mois après sa dissolution, la Jeune Garde s’est rebaptisée « Génération antifasciste – Éteignons la Flamme ». Marquant symboliquement l’alliance entre LFI et les néo-antifascistes, Mélenchon était présent à Lyon aux côtés du député LFI Arnault lors du lancement, le 13 janvier 2026, de ce nouveau groupuscule « antifa ». Les « antifas » prétendent combattre les « discours de haine », sans voir la haine qui les anime.
Le choix de l’expression « extrême droite » pour définir l’ennemi est significatif : c’est la droite qui est la cible, sous la présupposition qu’elle est vouée à s’extrémiser. L’axiome idéologique est qu’il est dans la nature de « la droite » de se droitiser sans limites et dans la nature des citoyens crédules ou influençables de se laisser « séduire », « contaminer » ou « intoxiquer » par les « idées de l’extrême droite ». Et l’extrême-droitisation se confond avec la « fascisation ».
L’antifascisme ne cesse de renaître de ses cendres. Mais il ne renaît que pour remplir une fonction de diversion, en occultant les véritables menaces pesant sur les sociétés libres, à commencer par l’islamisation des esprits et des comportements, qui s’accomplit en instrumentalisant la « lutte contre le racisme » après l’avoir réduite à une « lutte contre l’islamophobie ». Évacué l’antisémitisme, jugé « résiduel » par le démagogue en chef.
© Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, directeur de recherche au CNRS, est l’auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages. Il vient de publier sous sa direction : LFI. Anatomie d’une perversion (Paris, David Reinharc Éditions, 2026).
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