Tribune Juive

La France se perd en perdant ses français juifs. Par Marc Hellebroeck

Je ne suis pas juif. Je ne suis pas davantage chrétien, musulman, bouddhiste, pastafariste ou adorateur de la Licorne Rose Invisible. Je suis athée irréductible, laïque militant et anticlérical convaincu.

Par ailleurs, je suis Charlie et partisan résolu du droit à l’irrévérence et au blasphème. Ainsi, je confesse, si j’ose dire, une prédilection pour les blagues salaces mettant en scène des curés davantage préoccupés par Priape que par le Dieu de la Bible. De même, si je croise un rabbin, je ne peux pas m’empêcher de sourire car je l’imagine aussitôt déchaîné et virevoltant en pleine danse hassidique, tel Louis de Funès (alias Rabbi Jacob) dans le chef-d’œuvre comique de Gérard Oury. Enfin, si j’aperçois un imam au système pileux particulièrement développé, je dois résister à l’envie de lui conseiller malicieusement de ne pas trébucher sur sa barbe.

Quant aux bigots -je parle des bigots, pas des croyants- de toutes obédiences qui prétendent doctement, mythes et légendes à l’appui, détenir la Vérité Suprême et me l’imposer à grands coups de phrases sentencieuses, ils m’exaspèrent et me terrifient en même temps. Constatant le nombre de conflits interreligieux qui ensanglantent le monde, je ne peux que faire mienne cette phrase de l’humoriste juif new-yorkais Woody Allen : « je n’ai rien contre Dieu, c’est son fan club qui me fait peur ! ».

La fraternité à l’égard des Français juifs : un devoir moral et républicain

Mais être libre-penseur n’interdit pas la fraternité républicaine à l’égard de ceux qui sont discriminés pour leur foi. Être Charlie exige de surcroît une intransigeance absolue quant au strict respect de la liberté de pensée. C’est pourquoi, à l’heure où l’on assiste à la résurgence virulente d’un antisémitisme dont la justice ne semble pas avoir pris la mesure -puisqu’elle élude le mobile antisémite dans nombre d’affaires criminelles- je me sens par principe solidaire des Français juifs dont la situation me touche, m’attriste et me blesse profondément.

Je suis notamment consterné de constater que les antisémites (qu’ils soient d’extrême droite, d’extrême gauche ou islamistes) tiennent les Français de confession juive comme comptables de la politique du gouvernement israélien. Comme si Benjamin Netanyahou, qui poursuit un agenda personnel, avait une quelconque considération pour les Français juifs et les consultait avant de prendre une décision !

Alors qu’une extrême gauche « passionnément antisémite » (pour reprendre l’expression du philosophe Raphaël Enthoven) prétend grotesquement que la France devrait ses cathédrales à Saladin, il faut marteler que quiconque est encore antisémite dans la France de 2026 s’exclut irrémédiablement du champ républicain et national. Et ce point ne souffre d’aucune nuance ni d’aucune discussion.

Et l’on voudrait faire passer les Français juifs pour des dangers publics…

Les Français juifs représenteraient-ils un danger pour la laïcité républicaine ?

Le judaïsme n’est pas prosélyte, c’est la foi la moins intrusive et la plus discrète qui soit. En d’autres termes, plus crus, le judaïsme « n’emmerde » personne !

Jamais vous ne verrez un Français juif sonner chez vous, coincer son pied dans votre porte entrouverte et insister lourdement pour vous vendre une Torah !

Jamais vous ne verrez des parents d’élèves juifs venir à l’école publique pour contester le contenu scientifique des enseignements en vociférant que la Terre est plate ! D’ailleurs, au XIIème siècle, Maïmonide affirmait que notre planète est une sphère.

Jamais vous ne verrez des élèves juifs tenter d’imposer le port de la kippa au sein de cette même école publique et hurler au racisme si on leur demande de respecter la laïcité républicaine !

Les Français juifs représenteraient-ils un danger pour la sécurité nationale ?

Ce ne sont pas des Français juifs qui constituent le gros des troupes de narcotrafiquants.

Ce ne sont pas des Français juifs qui ont tué Thomas, Lola, Philippine, Elias et Mathis.

Ce ne sont pas des Français juifs qui ont assassiné les enseignants Samuel Paty et Dominique Bernard.

Ce ne sont pas des Français juifs qui ont massacré la rédaction de Charlie.

Ce ne sont pas des Français juifs qui ont mitraillé les spectateurs du Bataclan.

Ce n’est pas un Français juif qui a écrasé les piétons sur la promenade des Anglais à Nice.

En revanche, ce sont des Français juifs qui ont été assassinés lors de la tuerie de l’école Ozar Hatorah de Toulouse et lors du carnage de l’Hypercasher porte de Vincennes…

Les Français juifs représenteraient-ils un danger pour la culture française ?

Il serait superfétatoire de citer ici les innombrables noms de français juifs, scientifiques, médecins, artistes, écrivains, cinéastes, militaires ou hommes d’État (j’en passe et des Meyer !), qui ont contribué à bâtir notre pays, à le rendre prospère et à le faire rayonner internationalement. En citer un seul dans un seul domaine reviendrait à en oublier mille !

La France sans ses Français juifs ne sera plus la France !

A chaque fois que j’apprends qu’une famille de français juifs a fait le choix de l’aliyah – estimant se sentir davantage en sécurité dans un pays étranger en guerre que dans sa France natale – je ressens un sentiment de perte irrémédiable. Je ne connais pas ceux qui sont partis, mais ils me manquent quand même.Je sais qu’ils sont en vie et je sais qu’ils se sentent sans doute rassurés ; mais je sais aussi qu’ils sont à jamais perdus pour la France, pour une France qui n’a pas su les retenir, pour une France qui les a trahis, pour une France qui s’est trahie elle-même et qui n’a pas été « Juste » en n’osant pas les protéger avec fermeté.

« Mère, Mère, pourquoi nous as-tu abandonnés ? », disent-ils peut-être, en pensant à leur patrie française…

Comme la République, la nation française est « une et indivisible ». A chaque français juif qui part, c’est la nation qui se divise, c’est la France qui perd une goutte de son sang et qui s’affaiblit. La France sans ses français juifs, ce serait comme la France sans ses français bretons, basques ou « ch’tis », ce serait une France incomplète car ce serait une France amputée d’une partie de son peuple.

Si loin de nous…

J’espère que là-bas, en Israël, dans cette enclave occidentale au milieu de l’immense Orient, les Français juifs exilés feront survivre un petit bout de France. Eux ont pu trouver un refuge pour fuir les persécutions.

Où donc irons-nous nous réfugier, nous qui ne sommes pas juifs, quand viendra notre tour d’être systématiquement persécutés ? Où irons-nous ?

Il n’y aura pas d’Israël pour accueillir ceux qui n’appartiennent pas à la « nouvelle France ».

Pour ceux qui, quelles que soient leurs origines et leurs croyances, s’identifient en tant que français héritiers des révolutionnaires de 1789, des fondateurs de la IIIème République laïque et des Résistants, les Français juifs ne sont pas seulement des concitoyens et des compatriotes, ce sont des frères et sœurs en francité, ce sont les nôtres. Ce sont les miens.

© Marc Hellebroeck

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