Un an d’application de la doctrine Monro
avr. 03, 2026
Au cours de l’année 2025, l’administration Trump a ordonné 44 frappes militaires contre des navires chargés de cocaïne et autres stupéfiants dans les Caraïbes et dans l’océan Pacifique-Est.
Le 5 mars 2026, Stephen Miller, un responsable de la Maison Blanche, a déclaré à des chefs militaires latino-américains que seule la force militaire pouvait vaincre les cartels de la drogue.
Le 6 mars, Sean Parnell, responsable de la communication au ministère américain de la Guerre, a diffusé sur son compte X une saisissante vidéo du bombardement militaire d’un site de narcotrafiquants dans une zone rurale de l’Équateur.
Le 7 mars 2026, Donald Trump a proclamé que les États-Unis allaient « démanteler à la fois les cartels et les organisations terroristes opérant dans l’hémisphère occidental ».
Le même 7 mars, Pete Hegseth, ministre de la Guerre, a inauguré la « Coalition américaine contre les cartels », soit 17 chefs militaires et ministres de la Défense d’Amérique latine et de la zone Caraïbe qui se sont engagés à agir, y compris avec des moyens militaires, contre les mêmes cartels de la drogue et les mêmes organisations terroristes.
Le même 7 mars, cette « Coalition » militaire contre les cartels a été sanctifiée par un sommet politique. Donald Trump a réuni en Floride 12 chefs d’État latino-américains résolus à s’unir dans une alliance baptisée « Shield of the Americas » (« Bouclier des Amériques »). Le State Department a présenté la réunion ainsi : « Cette coalition historique de nations œuvrera de concert à l’élaboration de stratégies visant à mettre un terme à l’ingérence étrangère dans notre hémisphère, aux organisations criminelles et narcoterroristes, aux cartels et à l’immigration clandestine et massive. » Le New York Times a remarqué que « les dirigeants de gauche – Mexique, Colombie, Brésil, soit les plus grands pays de la région – n’avaient pas été invités ».
Doctrine Monroe
Cette mobilisation militaro-diplomatique est une application de la doctrine Monroe (1823), qui a été remise au goût du jour par le National Security Strategy (NSS) de novembre 2025 ; un document qui défini les orientations stratégiques de l’actuelle administration américaine. Pour Donald Trump désormais, toute puissance extérieure à l’hémisphère américain sera interdite de posséder ou contrôler des actifs stratégiques dans la région. Le 5 mars 2026, Pete Hegseth, ministre de la Guerre de Donald Trump, a réitéré devant ses homologues latino-américains la « sagesse » de feu le président Monroe qui disait : « Nous devons considérer toute tentative de pays malveillants d’étendre leur système à une quelconque partie de cet hémisphère (américain) comme une menace pour notre paix et notre sécurité. » Et Pete Hegseth a ajouté : « Aucune puissance extérieure n’interviendra dans cet hémisphère. »
La doctrine Monroe contre la Chine
Tout au long de l’année 2025, la doctrine Monroe s’est appliquée alternativement contre la Chine et contre les narcotrafiquants..
- Dès janvier 2025, Donald Trump a trouvé anormal que les ports à l’entrée et à la sortie du canal de Panama – axe stratégique s’il en est – soient aux mains d’une société chinoise, CK Hutchison (Hong Kong). Après une intense pression politique, un consortium américain, BlackRock, a repris le contrôle des ports. Panama s’est également engagé à sortir du programme chinois des nouvelles routes de la soie.
- De décembre 2024 à janvier 2026, Donald Trump n’a cessé d’évoquer une annexion du Groenland. Ce territoire glacé et semi-désertique proche des États-Unis est riche en « terres rares » et risquait – Donald Trump l’affirmait – de passer sous contrôle russe ou chinois. Après un an de polémique avec le Danemark et l’Union européenne, le 21 janvier 2026, à Davos, le président américain a annoncé un « accord-cadre » avec le Danemark et une levée des menaces douanières et militaires.
- Les pressions subies par le Danemark ont été exercées également sur le président argentin Milei. Là encore, la Chine était en cause. Washington a, un an durant, incité le gouvernement argentin à rompre les accords miniers qu’il avait avec des entreprises minières chinoises exploitant une demi-douzaine de sites de terres rares en Argentine. Il ne semble pas que l’Argentine ait rompu avec la Chine, mais début 2026, un accord stratégique sur les minéraux critiques a été signé entre les États-Unis et l’Argentine.
- Le kidnapping, le 3 janvier 2026, du président vénézuélien Nicolás Maduro par des forces spéciales américaines est également une opération d’éviction (indirecte) de l’influence chinoise sur le continent américain. Vu de Washington, le Venezuela apparaissait comme un nœud où se croisaient intérêts chinois, réseaux criminels et connexions avec l’Iran. Le pétrole vénézuélien — dont la Chine achetait 76 % — est désormais sous influence américaine. Marco Rubio, secrétaire d’État, a déclaré que le Venezuela ne peut plus « se rapprocher du Hezbollah et de l’Iran dans notre propre hémisphère ».
- L’épisode Maduro est évidemment un signal pour Cuba. Privé de pétrole vénézuélien subventionné, subissant un blocus naval américain renforcé, Cuba, plateforme militaire chinoise et nœud du trafic de drogue, est en fâcheuse posture. « Je serais inquiet si je vivais à La Havane », a déclaré Marco Rubio. « Je ne pense pas que nous ayons besoin d’agir — Cuba va tomber tout seul », a déclaré Donald Trump.
Stratégie d’ensemble
Pris ensemble, ces épisodes montrent que l’administration américaine ne se contente pas d’éliminer des menaces ponctuelles. Elle cherche à reconfigurer son espace stratégique en combinant pression économique, pression politique et pression militaire.
La grille est claire : repousser la Chine, l’Iran, les trafiquants de drogue hors du continent américain.
En assimilant cartels mafieux, organisations terroristes et États hostiles dans une même grille de lecture, l’administration Trump a redéfini également le champ de la guerre. C’est un même ennemi qui est ciblé. Un ennemi civilisationnel.
Là où le droit international et la doctrine stratégique distinguaient différents niveaux d’acteurs et de menaces, la nouvelle approche américaine les agrège dans une catégorie unique, définie autant par leur capacité d’association que par leur opposition supposée à un ordre civilisationnel occidental.
Dès lors, la guerre ne se mène plus par catégories (États contre États, États contre groupes terroristes ou contre narcotrafiquants ou contre migrants illégaux) ; elle devient diffuse, permanente, et multiple. Dans cette logique de confrontation générale, la frontière entre sécurité intérieure et politique étrangère tend à s’effacer.
Ce brouillage des catégories permet également de légitimer un élargissement des moyens d’action : sanctions économiques, opérations clandestines, frappes ciblées, voire interventions indirectes… frappent des acteurs hétérogènes. En retour, cela génère de l’incompréhension chez des alliés potentiels. Notamment européens. Lesquels, faute d’explication, pourraient considérer que les États-Unis sont devenus leur ennemi.
