Tribune Juive

Une interview exclusive avec le scientifique qui dirigea le programme du missile antimissile « Arrow », M. Uzi Rubin, pour TJ. Par Frédéric Sroussi

         Interview réalisée par Frédéric Sroussi 

Tribune Juive : Uzi Rubin, vous êtes une sommité  mondialement reconnu dans le domaine des missiles antimissiles, et vous avez – en tant qu’ingénieur – dirigé le programme de développement du célèbre système Arrow de missiles antimissiles dont le monde entier parle. Quand a commencé cette aventure scientifique et militaire qui sauve tant de vies en Israël ? 

Uzi Rubin : Le premier test date en fait de 1990, et il a échoué… Notre premier succès est arrivé en 1994. En fait, nous avons construit le missile antimissile Arrow en cinq ans. Nous avons utilisé des solutions israéliennes particulières pour y arriver par rapport aux exigences de Tsahal, mais aussi à cause des circonstances spéciales dans lequel se trouve l’État d’Israël. 

T.J : Un colonel français disait il y a quelques jours sur une chaîne d’informations que si la France était attaquée par un missile, Paris n’aurait pas la capacité de l’intercepter comme Israël.  

U.R : La France possède des missiles de défense, mais pas à longue distance comme le Arrow. 

T.J : Qui a décidé à l’échelle politique de lancer le programme Arrow ? 

U.R : Cela a commencé dans les années 1980 quand Itzhak Rabin était ministre de la Défense pour la première fois, mais Rabin eut une position très équivoque concernant ce système car il désirait un développement expérimental et non un développement complet du système. En fait, il était très prudent car l’armée était contre cette idée. C’est Moshe Arens qui, lorsqu’il devint ministre de la Défense en 1990, se fit le champion du programme antimissile bien que l’armée n’en voulait toujours pas.

T.J : Cela s’est reproduit avec le Dôme de fer (N.D.L.R intercepteur de roquettes et obus de courte portée) dont Tsahal et en particulier l’armée de l’air (Heyl Haavir) ne voulait pas entendre parler au début. 

U.R : Oui, le Dôme de fer naquit 10 ans plus tard, et en effet la situation fut très similaire avec une très forte résistance de l’armée. 

T.J : Pourquoi ? 

U.R : L’armée était contre les ingénieurs civils comme moi… Il y avait donc une grande controverse, mais qui n’existe plus aujourd’hui. 

T.J : Pouvez-vous expliquer pourquoi les systèmes de défense israéliens (Dôme de fer, Fronde de David et Arrow) qui possèdent pourtant une capacité d’interception exceptionnelle de 93 %, échouent parfois à détruire leurs cibles en vol ? 

U.R :  Il n’y a pas de système infaillible. Parfois il manque sa cible.

T.J : Existe-t-il une intervention humaine qui entre en ligne de compte dans le tir du missile antimissile ?

U.R : Il existe une décision humaine en effet, et parfois cette décision peut ne pas être la bonne décision, mais parfois c’est juste dû à un problème technique : un mauvais fonctionnement du missile par exemple. 

T.J : Donc ce n’est pas un problème systémique qui est en cause.

U.R : Non, en effet. 

T.J : Bientôt une nouvelle génération de Arrow, le Arrow 4, va entrer dans sa phase de production. Pouvez-vous nous dire comment on peut développer un meilleur système que le Arrow 3 qui est déjà le meilleur des systèmes au monde ?

U.R : Cela mériterait une conférence de 3 heures pour l’expliquer (rire)… Le but est de corriger les problèmes avec une nouvelle conception de missile. 

T.J : Lorsqu’Avigdor Liberman était ministre de la Défense en 2018, il avait décidé de créer une unité de missiles sol-sol (comme ceux que les Iraniens lancent sur Israël par exemple), or nul missile sol-sol n’a été lancé par Israël depuis le début de cette guerre. Qu’en est-il de cette unité ?

U.R : Je n’en sais rien. Je suis un ingénieur, c’est une question politique et militaire.

T.J : Oui, mais pourquoi Israël a l’air d’avoir abandonné cette idée selon vous ? 

U.R : La question est de savoir ce qui est le plus intéressant pour nous : des missiles tirés depuis le sol ou des missiles tirés depuis nos avions de combat. Il existe différentes stratégies concernant les missiles: les Iraniens n’ont pas d’aviation militaire donc ils utilisent des missiles sol-sol. De notre point de vue, avec ce genre de missiles, il n’existe pas la flexibilité nécessaire que nous exigeons. Notre aviation de combat possède donc ainsi une grande flexibilité car nos avions sont multitâches. Mais, il existe toute une série de discussions concernant cela .

T.J : Mais, ne peut-on pas envisager pour Israël un « mix » ? Des missiles tirés depuis des avions et des missiles sol-sol tirés depuis le territoire israélien ? 

U.R : Oui, c’est possible. Tout est une question de décision politique, militaire, mais aussi économique. 

Uzi Rubin, merci 

Un entretien mené par Frédéric Sroussi depuis Israël, dans les conditions que l’on sait

Quitter la version mobile