Deux dates. Deux samedis. Deux expériences de la guerre. Le 7 octobre a été subi. Le 28 février a été décidé.
D’un côté, la sidération. De l’autre, la stratégie.
Entre ces deux moments, ce n’est pas seulement la guerre qui change, c’est la place qu’une société y occupe.
Le 7 octobre n’a pas seulement attaqué un territoire. Il a fissuré un monde. En quelques heures, le sentiment de sécurité s’est effondré, la confiance a vacillé, l’ordre du quotidien s’est dissous dans la violence et le chaos de l’événement.
Le 7 octobre a ouvert une double fracture. Celle de la violence subie, et celle, plus déroutante encore, d’un récit international qui s’est rapidement retourné, accusant Israël de génocide à Gaza. Du jour au lendemain, le 7 octobre a agi comme un rappel brutal, faisant ressurgir des images que beaucoup ont comparées à la Shoah. Israël s’est retrouvé dans la peau du Juif isolé, à la fois vulnérable et accusé, comme si l’histoire s’était inversée, et qu’une fois encore, il était pointé du doigt au moment même où il était victime.
Aucune société ne peut tenir dans une telle sidération.
Le choc ne se contente pas de frapper — il désorganise en profondeur ce que la durée exige : du sens, de la cohérence, une capacité à se projeter. Il défait les repères, brouille les priorités, suspend les enchaînements ordinaires de la vie.
Dans cet état, le temps lui-même se dérègle. Il n’y a plus d’horizon, plus de continuité possible. Le trauma suspend l’action. Il fige les corps autant qu’il entrave la pensée. Il ne produit pas l’endurance, il en suspend les conditions mêmes.
Et pourtant, quelques mois plus tard, la société israélienne tient. Malgré les pertes, malgré la fatigue, malgré les divisions. Elle tient, mais pas de la même manière.
La nécessité d’être ensemble s’impose. De faire corps, collectivement, face à ce qui est perçu comme une menace existentielle. Les liens se resserrent entre les gens. Quelque chose se reconstruit, au cœur même de la guerre, une forme de paix presque invisible, qui circule entre les êtres.
Le 28 février marque un changement radical de position. Après un premier essai insuffisant en juin, Israël engage une opération d’envergure contre les cibles stratégiques en Iran, franchissant un seuil dans la confrontation et déplaçant le conflit vers sa source. Le samedi 28 février, un autre jour de Shabbat, au petit matin, plus de deux cents avions de chasse israéliens atteignent leurs objectifs avec succès et sans dommages. Le Guide suprême et ses sbires sont assassinés. Les Gardiens de la Révolution islamique peuvent enfin commencer à faire leur dernière prière. Le terrain pour la prochaine libération du peuple Iranien se prépare…
Quelques minutes plus tard, les sirènes retentissent à travers le pays.
Dans les synagogues, au même instant, est lu le passage de Shabbat Zakhor, où est énoncée la mitsva de se souvenir de ce qu’Amalek a fait à Israël, se souvenir de tout mettre en œuvre pour effacer le souvenir d’Amalek. Cette guerre totale et obligatoire, c’est justement en ce samedi 28 février, qu’elle a commencé.
Le passage d’une guerre subie à une guerre assumée est inscrit dans une logique stratégique. Reprendre l’initiative, c’est déjà reconstruire du sens. Une guerre subie épuise. Une guerre comprise se supporte. L’endurance commence lorsque la guerre devient lisible. Mais cette lisibilité ne suffit pas. Une société ne tient pas seulement parce qu’elle comprend. Elle tient parce qu’elle est organisée pour tenir.
Israël est, de ce point de vue, une société préparée à la guerre. Le service militaire, la réserve, la mobilisation collective font partie des trajectoires de vie. Il n’est pas une génération qui n’en ait fait l’expérience. On n’apprend pas la guerre le jour où elle éclate. Elle est déjà inscrite dans les corps, dans les réflexes, dans les institutions. Cette préparation ne supprime ni la peur ni la douleur et ni le stress. Mais elle rend possible une réponse collective rapide.
À cette préparation s’ajoute une cohésion qui se manifeste avec une intensité particulière en temps de guerre. Mobilisation des réservistes, réseaux d’entraide, bénévolat massif, mais aussi plus discrètement, on observe des gestes de sociabilité plus présents à l’échelle
micro-sociale. La société israélienne se recompose peu à peu en un tissu solidaire. Car la cohésion n’est pas seulement un sentiment, c’est une ressource. On ne tient pas seul. On tient parce que d’autres tiennent avec nous.
Mais au cœur de cette endurance se trouve une condition décisive : le sens.
Ce que la société accepte, ce n’est pas la guerre — c’est son sens. Ce n’est pas une hypothèse abstraite. Les données récentes le confirment : près de 78 % des Israéliens juifs continuent de soutenir la guerre contre l’Iran, malgré son coût humain, les alertes quotidiennes et l’usure psychologique. Une guerre peut durer si elle promet de ne pas recommencer. Ce n’est pas la durée qui épuise le plus. C’est l’absence d’issue. Après le 7 octobre, ce qui est en jeu n’est pas seulement la sécurité immédiate, mais la possibilité de rompre avec la répétition — ce « plus jamais ça » qui devient une exigence du présent. Le refus du retour à l’identique devient un moteur puissant. Une partie de la société accepte le coût parce qu’elle croit qu’il peut transformer la réalité.
Entre le 7 octobre et le 28 février, il ne s’est pas seulement écoulé du temps. Il s’est construit une manière de tenir.
Une société ne dure pas dans la guerre parce qu’elle est forte. Elle dure parce qu’elle croit encore à l’utilité de durer. Elle tient tant qu’elle peut inscrire l’épreuve dans un horizon, fragile, contesté, mais encore partageable. Un horizon qui n’efface ni la douleur et l’angoisse, ni les pertes, mais qui donne une direction. Qui permet de relier ce qui est vécu à ce qui pourrait advenir : la paix, de celles qui durent, et la libération des peuples de la dictature islamique.
Cet horizon de paix stable et de libération du joug politique, c’est le point d’appui.
C’est lui qui permet de continuer.
Non pas parce qu’il rassure, mais parce qu’il évite que l’épreuve ne soit réduite à une pure répétition du chaos.
Car on ne tient pas dans la guerre par habitude.
On tient dans la guerre parce qu’en s’attaquant au régime iranien, c’est à la source même de la menace que l’on tente de répondre.
On tient à condition que la trêve à venir ne soit pas une pause de plus, une accalmie fragile appelée à se briser six mois plus tard, mais l’ouverture d’un véritable changement.
On tient dans le temps et dans la fatigue, parce que ce n’est plus dans l’attaque éclair que se joue l’issue, mais dans la durée. C’est dans cette durée, et en elle seulement, que peut s’esquisser une paix qui ne soit pas provisoire, une paix réelle, et avec elle, la possibilité d’une stabilité durable.
Cette stabilité durable n’est pas un acquis. Elle est ce à quoi l’on aspire.
Ce qui, au bout de l’épreuve, pourrait revenir, non comme une évidence, mais comme quelque chose de gagné, de bien mérité, de reconquis.
Peut-être, alors, la récompense possible pour une société autant exsangue que résiliente, autant mise à l’épreuve que méritante, bien amplement méritante.
© Joanne Sarah Ankri
Écrivain et enseignante.

Les sociétés européennes ont tenu dans des conditions bien pires en 14-18 et en 39-45 avec infiniment moins de confort et de résistance spirituelle. Alors, la guerre actuelle peut bien durer sans que la population et l’armée s’effondrent.