Tribune Juive

Porte de Clignancourt: violence au quotidien ou quand la France a des air d’Orange mécanique. Par Anne Reinaud

Il y a des endroits dont la réputation n’est plus à faire, et puis il y a la Porte de Clignancourt, qui semble s’appliquer, semaine après semaine, à ne jamais la démentir. Ce soir encore, je m’y rendais comme à mon habitude pour donner un cours particulier. Une routine, presque un rituel. À ceci près que hier, une effroyable agression au couteau y avait laissé un homme poignardé à sept reprises, son pronostic vital engagé. Un fait divers de plus, diront certains. Une alerte de plus, penseront d’autres.

En sortant du métro la première fois que je m’etais rendue dans le coin j’etais restée assez sidérée dans le sens négatif du terme et passablement effrayée; difficile de ne pas ressentir cette atmosphère si particulière, mélange d’agitation permanente et de tension diffuse. Les vendeurs à la sauvette sont là, fidèles au poste, scandant leur désormais célèbre « bled, bled, bled » comme une bande-son ininterrompue. Ici, tout semble fonctionner selon ses propres règles, à la lisière de l’ordinaire.

Mon élève, Wahel, adolescent au regard sérieux, m’attendait comme chaque lundi. Il y a deux mois à peine, il avait lui aussi été la victime directe de la violence quotidienne. Ce soir de février, en arrivant à son immeuble, je l’avais vu devant la résidence, lui qui d’habitude m’attend chez lui. Un peu surprise je lui avais lancé  » Ha tiens Wahel, tu es là ?! Comment ça va? » Il avait commencé à me répondre « Ben heu, ça va ; enfin moyen.. » quand j’avais réalisé qu’alors qu’il ne faisait pas plus de 5° il se trouvait en tee-shirt dans la rue… « Ho mais au fait, dis; t’es pas très très couvert; t’as pas froid comme ça ?! » , songeant, amusée, que ce pouvait être une fantaisie d’ado… Et mon « petit  » Wahel ( 1,85m quand même !) de m’expliquer « Ben justement; je me suis fait taxer ma doudoune, là y a pas 10 minutes!! ».

Il s’était fait dépouiller de sa doudoune sous la menace d’un couteau, à quelques mètres seulement de chez lui!

Je repensais à cet épisode aujourd’hui et évidemment à l’horreur de l’agression d’hier… J’avais donc emprunté le funèbre t3b, scène de la terrible agression au couteau de la veille, avec plus d’appréhension que jamais, n’ayant pas omis de glisser comme tous les jours où je suis amenée à me déplacer dans Paris une petit bombe lacrymo…

Et puis, il y a eu ce moment, en repartant. Presque surprenant. Presque… calme. Étrangement, l’ambiance semblait différente. Moins de monde. Moins de bruit. Moins d’insistance. Là où, d’ordinaire, une dizaine de vendeurs à la sauvette m’interpellent tour à tour, je n’ai été abordée que par deux d’entre eux. Deux seulement. Une forme de répit inattendu, presque suspect.

Faut-il y voir l’effet immédiat de l’agression de la veille ? Une présence policière accrue ? Ou simplement une coïncidence passagère dans un quartier habitué aux soubresauts ? Difficile à dire. Mais ce léger vide, cette accalmie inhabituelle, avait quelque chose d’ironiquement inquiétant.

Car à la Porte de Clignancourt, même le calme semble provisoire.

© Anne Naurei

Anne Naurei est professeur deFrançais/ Anglais FlE auprès de particuliers

Quitter la version mobile