J’ai été abolitionniste sans exception. Le 7 octobre m’a fait comprendre qu’il existait des crimes pour lesquels refuser de trancher n’est plus une position morale mais un aveuglement.
J’ai été abolitionniste. Absolument. Sans fissure. J’en ai livré, des combats via des cours de rhétorique et d’argumentation, pour convaincre mon auditoire que l’abolition, par principe, ne pouvait souffrir d’exception. L’État, répétais-je enflammée, ne doit jamais tuer. La justice doit rester irréductiblement distincte de la destruction. Et céder sur ce point, c’était céder sur tout, que je répétais fiévreusement.
Puis il y a eu le 7 octobre.
Avec cette forme d’horreur inédite que le 7 octobre a introduite, cette forme d’horreur qui ne demande rien, qui ne négocie rien, qui ne revendique même pas un objectif intelligible. Cette barbarie déchainée qui tue et filme. Qui profane. Qui massacre et célèbre. Qui promet de recommencer. Qui se réjouit.
Les crimes du 7 octobre furent une rupture. Une sortie délibérée du monde commun. Ils ont fait éclore en moi un sentiment insoupçonné: la colère sourde. La haine, osons l’écrire.
Dès lors, ils nous obligent, posant une question simple, longtemps tenue à distance, et qui revient, brutale, nue, presque obscène dans sa simplicité : que vaut un principe qui refuse de voir ce qu’il a devant lui ?
Celle qui pendant des années a rejeté toute exception parce que l’exception ouvrait la porte à l’arbitraire et rongeait le droit de l’intérieur s’est heurtée au danger fou d’un principe qui, à force de vouloir rester pur, deviendrait inapte à juger.
Refuser la peine de mort en toutes circonstances supposait que tous les crimes relevaient du même univers moral. Je ne le crois plus.
En Israël, cette question n’est plus théorique. Une loi vient d’être votée qui institue la peine de mort pour les terroristes. Elle rompt avec des décennies de retenue, depuis l’unique exécution civile de l’histoire du pays : celle d’Adolf Eichmann, pendu en 1962 à l’issue de son procès à Jérusalem, puis incinéré, ses cendres dispersées en mer, hors des eaux territoriales.
Ce précédent marquait un abîme, Et c’est précisément ce seuil que la loi actuelle a décidé de retraverser.
Aujourd’hui, je soutiens cette loi. Sans joie. Mais sans détour. Je refuse de faire comme si. Comme si toutes les morts se valaient. Comme si tous les crimes se jugeaient de la même manière. Comme si tous les assassins appartenaient encore au même monde que ceux qu’ils tuent.
Je redirai avec la même conviction que la peine de mort n’est pas une solution. Qu’elle n’est pas une victoire. Qu’elle n’est pas un progrès.
Et j’ajouterai qu’elle est un seuil. Un seuil qui, aujourd’hui, doit être franchi.
Que ceux qui s’y opposent au nom de principes intangibles viennent me dire ce qu’ils font des crimes qui, eux, ont déjà détruit lesdits principes. C’est qu’il était aisé de défendre la pureté du droit depuis un monde où le droit tenait encore. Voilà qu’il est bien plus difficile de le défendre quand il est attaqué dans ce qu’il a de plus essentiel.
Je ne me fais aucune illusion. Je sais ce qu’implique cette loi. Je sais qu’une fois inscrite, elle ne disparaîtra pas comme si elle n’avait jamais existé. Je sais que toute exception porte en elle le risque de s’étendre. Mais je refuse désormais un autre aveuglement : celui qui consiste à croire que ne rien changer, face à une rupture radicale, serait une preuve de force. Ce ne serait pas de la force. Ce serait une dénégation.
Défilent sous mes yeux les images du 7 octobre. Irreprésentables. Echappant à toute qualification. Disloquant le langage lui-même.
Le 7 octobre a été une déclaration de guerre pas seulement contre des vies, mais contre l’idée même de limite, et face à cela, il faut choisir. Choisir entre une justice capable de voir ce qui la menace et une justice qui se protège en refusant de regarder.
Je relis au matin ces quelques lignes jetées hier sur papier. Est-ce bien moi? Oui. La nouvelle « moi ». Leur oeuvre, il faut bien le dire.
J’ai changé. J’ai choisi. Mon choix n’a rien de confortable mais il a une vertu : il regarde le réel en face.
© Sarah Cattan
