
La Russie n’est pas l’Iran, pas plus que l’Iran n’est l’Algérie. Les régimes diffèrent, les histoires ne se confondent pas, les formes de conflictualité ne se recouvrent pas. Mais un même problème surgit chaque fois qu’un représentant officiel, ou l’une des voix qui gravitent dans l’orbite d’un pouvoir hostile, est admis au cœur de la scène médiatique française : sous quelle qualification démocratique une telle parole peut-elle être reçue ? Car la difficulté ne tient pas seulement à ce qui est dit, mais à la forme même de la réception. L’entretien accordé par Sergueï Lavrov à Léa Salamé au journal de 20 heures de France 2, le 26 mars 2026, importe moins comme épisode singulier que comme révélateur d’un embarras plus profond de l’espace médiatique français. Il donne à voir une difficulté persistante : comprendre qu’en matière de guerre de l’information, les conditions d’accueil d’une parole comptent déjà presque autant que son contenu. Recevoir selon les rites ordinaires de la respectabilité journalistique une parole qui vient d’un appareil de puissance, c’est déjà lui consentir une part de l’avantage qu’elle recherche.
Une démocratie ne se dément pas lorsqu’elle laisse parler ses adversaires ; elle se met en péril lorsqu’elle feint d’ignorer ce que leur parole vient faire dans l’espace public qui est le sien. Arendt l’avait vu avec une netteté sans reste : le mensonge politique moderne ne triomphe pas seulement en substituant le faux au vrai, mais en altérant la faculté même qui permet encore de les distinguer. C’est cette faculté que la séquence Lavrov est venue éprouver, comme l’épisode de janvier 2026 en avait déjà donné une première mesure. Le problème n’est donc pas seulement éditorial. Il tient à une méprise plus profonde sur le statut même de la parole reçue : traiter comme interlocution diplomatique ordinaire ce qui procède en réalité d’une entreprise de légitimation, d’intimidation ou de brouillage.
Certaines époques se laissent saisir dans un contraste. Tandis que la commission britannique des Affaires étrangères décrivait les campagnes de manipulation venues de l’extérieur comme une menace existentielle et reconnaissait, dans la conduite russe, l’allure d’un État engagé contre l’Occident sur le terrain informationnel, France Télévisions annonçait Sergueï Lavrov comme « invité exceptionnel » d’une « interview exclusive ». Le contraste n’a rien d’anecdotique : il révèle deux rapports au réel. D’un côté, une démocratie alliée ajuste son vocabulaire à la nature du péril ; de l’autre, un grand média public persiste à reconduire les formes du cérémonial diplomatique. Jusqu’aux conditions de diffusion : la reprise intégrale, sans coupe, répondait à une exigence russe admise sans véritable résistance. Ce n’était pas une maladresse, mais une erreur de qualification.
L’affaire mérite donc mieux qu’un procès d’intention. Elle oblige à nommer ce qui a manqué. On dira qu’il aurait fallu un ton plus dur, des relances plus serrées, une contradiction plus offensive. Sans doute. Mais l’insuffisance commençait avant la première question. Ce qui a d’abord fait défaut, c’est la juste qualification de la parole reçue, et par conséquent du cadre qu’elle appelait. Léa Salamé a conduit l’entretien selon les règles ordinaires de l’interview diplomatique ; c’était précisément le type de dispositif dont Lavrov pouvait tirer avantage. Face à un acteur dont la pratique consiste à nier les faits établis, à inverser les responsabilités et à dissoudre toute objection dans l’équivalence généralisée, la seule contradiction ne pouvait suffire. Il fallait exposer la logique du discours lui-même, non simplement en contester les énoncés. En vérité, il ne s’agissait pas ici d’interroger un interlocuteur difficile, mais de soumettre à l’examen une parole de guerre. Le contresens est d’autant plus lourd que Lavrov n’est pas un diplomate ordinaire : il est, depuis plus de vingt ans, l’un des artisans les plus constants de la parole stratégique du pouvoir russe. Comme l’a montré Pomerantsev, dans la Russie de Poutine, la propagande n’accompagne plus seulement l’action ; il lui arrive d’en constituer la fin même.
Cette erreur tient aussi aux routines les plus profondes de la sélection médiatique, que Galtung et Ruge avaient décrites depuis longtemps. Certaines prises de parole s’imposent moins par leur valeur propre que parce qu’elles répondent presque idéalement aux réflexes de l’attention journalistique : conflit, rareté, personnalisation, statut élevé de l’émetteur, portée internationale. Un ministre russe, un ambassadeur iranien, un écrivain pris dans une crise diplomatique apportent d’emblée à la télévision ce qu’elle privilégie spontanément : la tension, l’exception, l’incarnation. L’épisode de France Inter, en janvier 2026, avec l’ambassadeur iranien, en a fourni une illustration plus visible encore : dans la tranche la plus exposée de la matinale, l’entretien a suscité une controverse assez vive pour entraîner une saisine du comité d’éthique de Radio France et un débat parlementaire. Ce qui rapproche cette séquence de celle de Lavrov ne tient pas d’abord au détail des propos tenus, mais au bénéfice de cadre ainsi accordé. Lorsqu’un régime autoritaire en quête de légitimation extérieure accède aux signes honorifiques du service public, il n’obtient pas seulement un droit de réponse ; il reçoit quelque chose de l’autorité même de l’institution qui l’accueille.
Le cas algérien oblige toutefois à distinguer. Il ne relève ni de la guerre informationnelle explicite que mène la Russie, ni du même régime de légitimation autoritaire que celui de la République islamique. Il renvoie à une troisième configuration : celle d’une relation bilatérale durablement altérée, où les questions de mémoire, de circulation, de souveraineté et d’appartenance alimentent des affrontements symboliques récurrents. Dans un tel contexte, certaines prises de parole très proches des positions défendues par Alger peuvent être reçues sur les plateaux français comme de simples contributions au débat, alors même qu’elles ne relèvent pas du seul débat d’opinion et prolongent aussi un rapport de force politique déjà constitué.
L’affaire Boualem Sansal en a donné une illustration particulièrement claire. Tandis que l’écrivain, arrêté à Alger en novembre 2024, demeurait détenu dans des conditions opaques, certains plateaux français ont relayé des justifications, des minimisations ou des éléments de langage qui reprenaient, sinon la lettre, du moins l’économie du discours du pouvoir algérien. Or cette proximité a trop rarement été interrogée avec toute la rigueur qu’elle appelait. Le problème ne tenait pas seulement à ce qui se disait, mais au mode même de réception : cette parole était accueillie comme une opinion parmi d’autres, et non comme l’un des prolongements possibles d’un conflit politique déjà engagé sur un autre théâtre.
Il importe dès lors de nommer avec précision ce type de banalisation, non pour contester la pluralité légitime des opinions, mais pour rappeler qu’une parole politiquement située n’entre pas toujours dans l’espace médiatique comme une contribution ordinaire au débat. C’est pourquoi l’usage indistinct du mot « adversaire » obscurcit plus qu’il n’éclaire. Il y a des puissances qui mènent une guerre informationnelle explicite ; d’autres qui recherchent avant tout une légitimation extérieure ; d’autres encore qui utilisent l’espace médiatique français comme l’un des prolongements de leur stratégie d’influence. Les situations diffèrent, mais elles ont un trait commun : les discours qui s’y déploient ne peuvent être reçus comme s’ils relevaient spontanément, et de bonne foi, du pacte délibératif propre au pluralisme.
Ces épisodes ne prennent tout leur sens qu’à la lumière d’une transformation plus générale : l’information n’est plus seulement le lieu où le conflit se raconte, mais l’un des milieux où il se mène. L’intuition de David Colon rejoint ici ce que Pomerantsev décrit comme l’usage géopolitique du chaos : il ne s’agit pas tant d’imposer une contre-vérité stable que de rendre le vrai durablement plus difficile à saisir, assez longtemps pour désarmer le jugement. La cible n’est donc pas toujours la croyance elle-même ; c’est souvent, plus profondément, la faculté de discerner. On ne demande pas nécessairement au public d’adhérer à un mensonge ; il suffit parfois qu’il ne sache plus très bien à quoi se fier.
À partir de là, l’invocation du pluralisme ne saurait suffire. Le pluralisme suppose plus qu’une juxtaposition de paroles : il suppose que les interlocuteurs consentent à la contradiction et reconnaissent l’autorité des faits. Or c’est précisément ce contrat implicite que récusent les communications de guerre et, plus largement, les stratégies de puissance qui n’entrent dans l’espace public libre que pour en exploiter les formes. Le pluralisme protège la liberté ; il n’oblige pas à la naïveté. On n’a pas à traiter de la même manière celui qui défend une position et celui qui détourne à son profit les conditions mêmes du débat. Là réside le danger : des régimes qui ont fait de l’information une arme tirent parti de l’ouverture des sociétés libres sans en reconnaître l’esprit.
De là vient l’erreur centrale : on a confondu réception et consécration. Le problème n’est pas seulement d’avoir reçu Lavrov, mais de l’avoir reçu comme on reçoit un invité de marque. Bourdieu l’avait montré : la télévision distribue de la légitimité avant même que le contenu soit évalué. Le plateau, l’annonce, la rareté mise en scène, le vocabulaire d’exception produisent un effet symbolique antérieur aux questions elles-mêmes. Entman permet d’en préciser le mécanisme : un média ne relaie jamais seulement un propos ; il en organise aussi la lecture. Recevoir comme « invité exceptionnel » le chef de la diplomatie d’une puissance hostile au journal de 20 heures, ce n’est pas seulement lui ouvrir l’antenne ; c’est déjà orienter l’interprétation de sa parole en lui prêtant l’autorité du cadre qui la reçoit. Le décor travaille avant le texte, et la contradiction ultérieure répare rarement tout ce que le cadre a déjà produit.
On objectera qu’un média public n’a pas vocation à devenir un organe de combat. L’objection est juste, à condition de ne pas lui faire dire davantage : il ne s’agit ni d’appeler à la censure, ni de substituer une propagande à une autre. La tâche est plus exigeante. Il s’agit de demeurer libre sans persister dans l’innocence. Informer ne consiste plus seulement à enregistrer une parole, mais à en déterminer exactement le statut. S’agit-il d’un désaccord politique, d’une justification diplomatique, d’une intimidation, d’une opération de brouillage ? Tant que ces questions ne sont pas posées avec netteté, l’ouverture cesse d’être une force pour devenir une prise.
Dans le cas français, une difficulté supplémentaire vient encore compliquer l’analyse. La France aime se penser souveraine lorsqu’elle demeure calme, fidèle à elle-même lorsqu’elle laisse chacun parler, supérieure lorsqu’elle oppose sa tenue aux passions du temps. Cette disposition n’est pas sans grandeur ; elle peut pourtant se dégrader en aveuglement. La véritable tenue démocratique ne consiste pas à effacer les différences de nature entre les discours, mais à maintenir ses principes sans rien céder du sens du réel. Cette difficulté est d’autant plus vive que la France abrite d’importantes diasporas issues de pays où l’information, la mémoire et l’intimidation politique sont elles-mêmes des instruments de pouvoir. Recevoir certains représentants officiels sans mesurer ce que cette réception signifie pour ceux qui ont fui ces régimes n’est pas seulement une faute d’analyse ; c’est aussi une faute de regard. C’est ici que Sontag aide à voir plus clair : la violence réelle peut être neutralisée par sa mise en forme médiatique. Le plateau, par sa civilité même, peut refroidir symboliquement ce qu’il prétend montrer : il fait apparaître le porte-voix d’un appareil de violence sous les traits d’un interlocuteur légitime.
Ce qui se joue ici dépasse donc le seul cas Lavrov. Nous continuons trop souvent à penser l’information comme un simple espace d’exposition, alors qu’elle est devenue, pour certaines puissances, un espace d’intrusion. Le problème n’est plus seulement celui du faux, mais celui de l’usure même des conditions du jugement : répétition, contradiction permanente, excès, lassitude travaillent la capacité d’une société à reconnaître encore le vrai. Dès lors, l’enjeu n’est plus de savoir abstraitement s’il fallait ou non donner la parole à tel ou tel représentant, mais de définir les conditions sous lesquelles une démocratie peut demeurer ouverte sans devenir vulnérable par habitude. Tant que ce travail n’est pas accompli, le service public risque de confondre sa mission avec une innocence institutionnelle devenue intenable. Certaines démocraties commencent d’ailleurs à penser cette exigence comme la protection des conditions mêmes du jugement public et, avec elles, de la délibération.
Cela ne diminue en rien la liberté de la presse ; cela en redéfinit les conditions d’exercice. Le refus de la censure demeure essentiel, mais il ne suffit plus. Une institution médiatique doit aussi refuser de mettre, par routine, son cadre, sa gravité et son prestige au service d’acteurs qui brouillent délibérément la frontière entre le vrai et le faux. Un grand média n’a pas seulement pour tâche d’ouvrir un micro ; il doit encore savoir ce qu’un discours emporte avec lui : une justification, une pression, un déplacement du seuil du tolérable, parfois même un avantage stratégique tiré de la courtoisie démocratique. À l’âge de la guerre de l’information, cette exigence n’excède nullement le journalisme ; elle en définit au contraire la responsabilité la plus haute. Un micro a cessé d’être un objet innocent.
L’ambassadeur d’Ukraine en France l’a formulé dans la langue de la guerre et de la blessure en dénonçant la tribune offerte à « un criminel de guerre ». On peut juger l’expression excessive ; on aurait tort d’ignorer ce qu’elle signale. Aux yeux d’alliés engagés dans un conflit existentiel, l’épisode n’apparaît pas comme un simple faux pas rédactionnel, mais comme le symptôme d’un retard de compréhension stratégique. L’affaire dépasse donc une soirée ou un format : elle révèle une culture politique qui n’a pas encore pleinement admis que ses propres formes de courtoisie peuvent être exploitées contre elle.
Il faut donc déplacer la question. Le point décisif n’est pas que des paroles hostiles aient eu accès à la scène médiatique française, mais qu’elles aient pu y être reçues sous une qualification inadéquate à leur nature. Car aucune parole publique ne se donne jamais hors d’une forme qui l’autorise, la situe et en prépare déjà l’intelligence. Un plateau ne se contente pas d’exposer : il dispose, il hiérarchise, il institue. L’erreur commence lorsque la démocratie méconnaît ce qu’elle engage d’elle-même dans les formes qu’elle accorde, et traite comme interlocution ordinaire ce qui procède en réalité d’une stratégie de puissance, de brouillage ou de légitimation. À l’âge de la guerre informationnelle, la liberté ne se trouve nullement récusée ; elle se découvre plus exigeante. La maturité démocratique ne tient pas à l’indifférenciation des accueils, mais à la justesse des qualifications.
© Fundji Benedict (30 mars 2026)
Première publication dans La Nouvelle Revue Politique
Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.
Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.
Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.
