ANALYSE STRATÉGIQUE — ÉDITION INTÉGRALE
L’IRAN PEUT-IL VRAIMENT ÊTRE VAINCU ?
Entretien avec Eliahou Yossian, expert des affaires iraniennes et du Moyen-Orient
Podcast « Canal Tov » • Mars 2026 | Version v3 — intégrale, sans omissions
Depuis le premier jour de la guerre, Eliahou Yossian répète une vérité inconfortable : l’Iran ne se rendra pas. Analyste aux origines iraniennes, fin connaisseur du monde chiite et de la géopolitique moyen-orientale, il décrypte les trois objectifs de guerre déclarés par Israël, en démonte les illusions une à une, et propose une doctrine qui dérange — mais qui s’appuie sur la réalité du terrain. Cet entretien est reproduit dans son intégralité, fidèlement, sans édulcoration d’aucun terme.
I. LA MENTALITÉ IRANIENNE — COMPRENDRE L’ADVERSAIRE AVANT TOUT
On vous dit expert de l’Iran, et vous avez vous-même des origines iraniennes. Comment décririez-vous la psychologie stratégique de Téhéran face à la pression militaire ? Est-ce de l’entêtement, ou quelque chose de plus profond ?
Il n’y a pas de terme pour ça. Je l’ai dit dès le premier jour de la guerre, je l’ai répété à chaque occasion — les archives sont disponibles en abondance sur internet. Il n’existe pas de concept de reddition dans leur lexique stratégique. Retirez ce mot de votre dictionnaire. Retirons le mot « capitulation iranienne » de notre lexique, et décidons ensemble ce que nous voulons — dans cette idée comme dans cette guerre.
Les Iraniens ont mené huit ans de guerre contre l’Irak. La Grande-Bretagne, l’Allemagne, les États-Unis — tous soutenaient l’Irak : argent, munitions, renseignements. L’Iran était pratiquement seul dans cette arène. Ils ont perdu un demi-million d’hommes, des milliards de dollars. Ils n’ont pas cédé. Pour eux, ce n’est même pas une question de victoire ou de défaite — c’est une question d’endurance, de temps long, de vision civilisationnelle.
« Il n’existe pas de concept de reddition dans le lexique stratégique iranien. Retirez ce mot de votre dictionnaire. »
II. LES TROIS OBJECTIFS D’ISRAËL — ANATOMIE D’UNE ILLUSION
Le Premier ministre Netanyahou a posé trois objectifs de guerre dès le premier jour : neutraliser la menace nucléaire, détruire les capacités balistiques, démanteler les milices. Comment évaluez-vous la faisabilité de chacun ?
Décomposons-les un par un. Je vais d’abord suivre le fil des trois objectifs du Premier ministre et de son gouvernement — avant de vous donner ma propre lecture.
Premier objectif : le nucléaire. Le régime iranien a déclaré dès le premier jour qu’il était prêt à s’asseoir et à discuter sur ce point. Et j’ai dit — ici et dans d’autres plateformes — que c’est précisément la première concession qu’ils feront, parce que c’est leur carte la moins coûteuse. Pourquoi ? Parce qu’à la fin du mandat Trump, ils pourront acheter des bombes atomiques. Ça paraît délirant, absurde — mais c’est la réalité. Sous le premier mandat Trump, l’Arabie saoudite était sur le point de signer un accord d’acquisition de deux bombes nucléaires avec le Pakistan. C’est Trump lui-même qui avait torpillé cet accord. Le régime iranien le sait parfaitement : une concession temporaire sur le nucléaire ne leur coûte rien — ils récupèrent leur avantage à la fin du mandat.
Deuxième objectif : les milices. Le Hezbollah est affaibli — j’en conviens totalement. Mais c’est une question de cinq ans d’investissement, et il se reconstituera. Le Hamas est vivant et présent. Affaibli ? Oui. Mais vivant. Il y a aujourd’hui cinquante mille combattants armés à Gaza — des Gazaouis qui soutiennent le Hamas. C’est l’affaire d’un investissement, et ils se renforceront à nouveau. Les factions irakiennes — nous n’y avons pas touché. Les Houthis au Yémen — nous n’y avons pas touché. Donc les milices : non traitées, ni par nous ni par les Américains. Pas à l’ordre du jour.
Troisième objectif : les missiles balistiques. Ils ont été sévèrement frappés, c’est exact. Mais il faut prendre en compte deux points. Un : ils n’ont pas perdu le savoir-faire. Ils perdent des missiles, pas les ingénieurs. Le savoir-faire est vivant en Iran — ils n’ont qu’à attendre la fin du mandat Trump pour reconstituer leur capacité balistique. Deux — et c’est essentiel : comment signeront-ils un accord avec Trump, et sur quels points exactement concéderont-ils ? Je reviens à mon premier point : ils ne capituleront pas. Il n’existe pas de capitulation totale que l’on puisse définir comme une capitulation. On peut obtenir des concessions de façade, des gestes diplomatiques — mais pas une reddition structurelle.
« Il n’existe pas de capitulation totale qu’on puisse définir comme une capitulation. Des concessions de façade — pas une reddition structurelle. »
En résumé : aucun des trois objectifs n’est réalisable dans les termes où ils ont été posés ?
Certains sont irréalisables. D’autres sont réalisables de manière temporaire et ponctuelle — ce qui en fait des événements isolés, pas une victoire structurelle. C’est là la différence fondamentale. Et c’est là que j’arrive à ma propre lecture — pas celle du Premier ministre.
III. LA MÉTHODE YOSSIAN — POURQUOI COMMENCER PAR LES MAUVAISES NOUVELLES
On vous accuse de ne proposer que le chaos. Vous dressez un tableau noir, vous démontez toutes les illusions — mais vous ne donnez aucune solution. Qu’est-ce que vous répondez à ça ?
Je fais exprès de procéder ainsi. C’est une tension délibérée. Si j’avais commencé par la fin — par la solution — personne n’aurait vraiment compris le chemin. Il faut d’abord déconstruire complètement les présupposés faux avant de proposer une direction. C’est une méthode pédagogique, pas du défaitisme.
Et il y a une réalité que je répète depuis les premiers jours, peut-être comme un disque rayé — mais c’est la vérité. Si nous sommes sur un ring de boxe, on ne peut pas jouer selon les règles du ballet. J’avais dit ça en plaisantant dès les premiers jours, mais c’est la réalité : dans cette région, on ne peut pas manger du houmous en parlant de sushi. Cette région fonctionne autrement.
« Si on est sur un ring de boxe, on ne peut pas jouer selon les règles du ballet. Dans cette région, on ne peut pas manger du houmous en parlant de sushi. »
Maintenant voici la deuxième partie — et c’est là que la vision du monde entre en jeu. Parce qu’on analyse mal la situation précisément à cause de notre système de valeurs occidental. Prenons Gaza : deux ans de guerre. On a défini l’objectif — renverser le Hamas. Constat : le Hamas n’est pas tombé. Je me souviens précisément des premiers jours — j’étais sur des plateformes qui ne m’ont pas encore banni — j’ai dit que ces objectifs étaient impossibles. Pourquoi ? Parce que le Hamas ne gouverne pas Gaza. Les Gazaouis pensent Hamas. Ce sont deux choses entièrement différentes.
L’exemple de l’Afghanistan est éclairant. Les Américains sont entrés en Afghanistan. Ils ont tué des milliers d’Afghans, brûlé des milliards de dollars, déployé des dizaines de milliers de soldats sur des années. Résultat : à la fin, les Afghans ont réélu les Taliban dans les urnes. Parce que la définition de l’objectif dès le premier jour était fausse. On ne renverse pas une idéologie par la force aérienne et les opérations au sol si cette idéologie est ancrée dans la population. C’est la même erreur qu’on répète.
« Les Américains ont brûlé des milliards en Afghanistan. À la fin, les Afghans ont réélu les Taliban dans les urnes. L’objectif était faux dès le premier jour. »
IV. L’ACCUSATION — « TU NOUS DIS QUE L’IRAN A DÉJÀ GAGNÉ »
ANIMATEUR — Ce que tu dis en réalité, c’est que l’Iran gagne et gagnera, parce que vous n’avez pas l’échelle de valeurs qui vous permet de gagner. Tu décris aussi la théorie des jeux, la stratégie : l’Iran détient les meilleures cartes. Il peut bombarder l’Arabie saoudite, frapper les stations de dessalement, bloquer le pétrole des monarchies du Golfe, faire monter le baril à 300 dollars. En fait, tu nous dis qu’il n’y a aucun moyen de vaincre les Iraniens — SAUF si vous adoptez une échelle de valeurs chiite et que vous n’en avez rien à faire que l’Arabie saoudite soit sans eau dans dix jours, que le monde s’effondre. Tu proposes le chaos. Tu ne nous proposes aucune solution. Alors qu’est-ce que tu proposes, Eliahou ?
Je ne propose pas le chaos. Absolument pas. Et je vais maintenant vous donner ce que je propose — mais j’ai fait exprès de monter la pression d’abord, précisément pour que vous compreniez l’ampleur du problème avant d’entendre la réponse.
ANIMATEUR — Je suis complètement d’accord avec toi sur la question de l’échelle de valeurs. Israël aujourd’hui a une échelle de valeurs qui n’est pas correcte. On est dans un esclavage culturel libéral qui n’est pas nécessaire — et il y a quelque chose entre les deux. On n’a pas besoin de devenir chiite pour corriger ça. Sur ce point je me reconnais complètement dans ce que tu dis. MAIS quand tu descends aux cartes concrètes, tu ne proposes rien. Tu dis : ils peuvent frapper l’Arabie saoudite, les stations de dessalement, le pétrole du Golfe. Soit tu nous dis qu’ils vont se consumer d’eux-mêmes et qu’il n’y a rien à faire avec eux — soit tu proposes quelque chose. Qu’est-ce que c’est ?
Je suis en train d’y arriver. Et la différence entre les trente premières années d’Israël et les trente dernières est abyssale — le ciel et la terre. Ce n’est pas moi qui propose de devenir chiite. Ce que je dis, c’est : regardez ce cas domestique. Les trente premières années vs les trente dernières. La différence est colossale.
V. LE LIBAN — LA LEÇON DU YO-YO
Votre position sur le Liban-Sud est très tranchée. Développez.
Au Liban, depuis deux ans, Tsahal fait du yo-yo. Entrée en territoire libanais, sortie, entrée à nouveau — c’est aujourd’hui la cinquième ou sixième fois. Dès le premier jour, quand j’ai dit ce que je vais dire maintenant, on m’a répondu que c’était insensé, impossible. J’ai dit : la seule solution, c’est la conquête du Liban-Sud, l’expulsion des Libanais au nord du Litani, et la judaïsation du territoire. J’ai donné l’exemple du Golan. Nous avons conquis, expulsé, judaïsé — et aujourd’hui il y a une solution pérenne sur le Golan. Si nous ne l’avions pas fait, le Golan serait au-dessus de nos têtes comme une épée. Même logique pour les zones C en Cisjordanie : conquête, expulsion relative, judaïsation — il y a un résultat durable.
Au Liban-Sud, j’ai récemment entendu le ministre Israël Katz évoquer pour la première fois, peut-être, l’idée d’une zone tampon et d’expulser vingt-quatre villages. Encourageant — c’est enfin la bonne direction. Mais pour l’instant, on en parle. On ne l’a pas fait. Et malheureusement, on n’a toujours pas agi. Il ne suffit pas d’en parler.
Il faut rappeler aussi que Gaza avait une zone tampon après le Désengagement de 2005. Dans les faits, elle n’a pas tenu. Une zone tampon sans conquête, sans expulsion, sans installation permanente, c’est une illusion de sécurité. La seule solution au Liban-Sud, c’est exactement ce qu’on a fait au Golan : tout le monde dehors jusqu’au Litani, on s’installe, on reste. Vous ne pouvez pas gérer vos intérêts nationaux autrement. Vous leur avez donné des chances, année après année. Ils ont violé tous les accords. Conquête, expulsion, judaïsation — c’est simple. C’est exactement ce qu’on a fait au Golan.
« Au Liban-Sud, c’est la cinquième ou sixième entrée-sortie. J’ai dit dès le premier jour : conquête, expulsion jusqu’au Litani, judaïsation. On m’a répondu : impossible. »
VI. L’IRAN BLESSÉ — LA FENÊTRE QUI SE REFERME
Le régime iranien est aujourd’hui décrit comme profondément affaibli. N’est-ce pas le moment d’en finir ?
Le régime est blessé — blessé de manière spectaculaire. Mais s’il survit jusqu’à la fin du mandat Trump, il fera le dos rond, se reconstituera lentement, et reprendra son ascension sur le temps long. C’est pourquoi la seule logique stratégique valable est de l’affaiblir jusqu’à l’implosion — jusqu’à sa dissolution complète. Mais cela exige des conditions précises, des processus que ni Israël ni les États-Unis n’ont encore engagés.
Le premier impératif — le sanctuaire des sanctuaires — c’est couper le financement. Frapper les installations pétrolières et gazières, détruire la Banque centrale, neutraliser la Bourse. Quand une machine à 90 millions d’habitants, avec plus d’un million six cent cinquante mille hommes sous les armes — Gardiens de la Révolution, Bassidj, forces Al-Qods — n’a plus d’argent pour payer ses soldats, ses milices, ses importations, elle s’effondre de l’intérieur. C’est exactement ainsi que l’URSS s’est dissoute. Pas sous les bombes. Sous le poids d’une économie à sec.
Et cela ne pose pas de problème technique insurmontable. L’argent iranien se trouve aussi chez des cambistes dans le monde occidental, dans des banques à travers plusieurs pays. Le traiter n’est vraiment pas compliqué. Ce qui manque, c’est la volonté politique — pas les moyens. C’est une monstruosité — et c’est vraiment incompréhensible que ça n’ait pas encore été fait.
« L’URSS ne s’est pas effondrée sous les bombes. Elle s’est effondrée parce qu’elle n’avait plus d’argent. C’est le premier levier contre l’Iran — et il est incompréhensible qu’on ne l’ait pas encore actionné. »
Deuxième condition : construire une contre-force dans la société civile iranienne. Il y a aujourd’hui plus d’un million d’hommes armés au service du régime. Ils ne disparaîtront pas spontanément. Il faut des éléments contraires dans la population.
Troisième condition : ne pas se faire d’illusions sur la puissance aérienne seule. Les régimes ne tombent pas sous les bombes. Les Américains sont entrés en Irak, en Afghanistan, en Libye — avec des forces terrestres massives. Ces régimes ne sont pas tombés par la seule action aérienne. Au Liban, nous n’avons pas réussi à faire tomber le Hezbollah par les airs seuls — il a fallu envoyer des fantassins. Quelqu’un m’a donné hier l’exemple du Japon — mais là, il a fallu utiliser deux fois la bombe atomique. La puissance aérienne conventionnelle, propre, ne renverse pas les régimes. C’est factuel.
VII. LES CARTES IRANIENNES — OTAGES ÉCONOMIQUES PLANÉTAIRES
Mais si Israël ou les États-Unis s’engagent dans une guerre totale, l’Iran dispose de cartes redoutables. Lesquelles ?
Le régime le dit lui-même, sans ambiguïté : si la guerre atteint ce niveau d’intensité, ils bombarderont tous les champs pétroliers du Qatar et des Émirats. Ils frapperont les stations de dessalement d’eau de l’Arabie saoudite — sans ces installations, les Saoudiens ne tiennent pas plus d’une semaine et demie, deux semaines maximum, et ils se retrouvent sans eau. Ils bloqueront hermétiquement le détroit d’Ormuz et le Bab-el-Mandeb. Résultat : 25 à 30 % du pétrole mondial bloqué. Le baril à 300 dollars. Là, vous parlez d’un choc économique mondial de premier ordre, avec des conséquences très sérieuses sur l’économie mondiale entière.
« Sans les stations de dessalement, l’Arabie saoudite ne tient pas dix jours. Le baril monterait à 300 dollars. L’Iran tient des otages économiques planétaires. »
L’Iran tient donc des otages économiques à l’échelle planétaire. Comment l’Occident peut-il décider d’aller jusqu’au bout dans ces conditions ?
C’est exactement la question centrale — et c’est le nœud de ma thèse depuis cinq ans au moins, avec des archives en abondance sur internet. Il y a une collision frontale entre les valeurs du monde occidental libéral et les valeurs du monde non occidental, non libéral.
Le monde occidental libéral accorde une valeur absolue à la stabilité économique, au confort matériel, à la sécurité du quotidien — c’est une partie indissociable de son identité. Si demain le pétrole est à 300 dollars le baril, c’est un événement civilisationnel pour l’Occident libéral. En face, le monde non occidental, non libéral, dispose d’une capacité de survie et d’endurance phénoménale — bien au-delà de ce que l’Occident peut imaginer.
Regardez la Russie. J’ai été l’un des rares à dire dès le début que les Russes gagneraient. Le monde occidental libéral — y compris en Israël — disait : ils ont perdu presque un million de soldats. En termes russes, cinq cent mille, un million — ce n’est pas pertinent. Ce qui est pertinent, c’est l’objectif : ils ont pris trente pour cent du territoire ukrainien, ils ont chassé les Ukrainiens, ils ont annexé ces terres. L’Occident disait que les sanctions les détruiraient — ils ont tenu. L’Occident disait que l’aide européenne à l’Ukraine les ferait plier en un an — ils n’ont pas plié. C’est la collision totale entre deux systèmes d’analyse incompatibles.
VIII. LA DOCTRINE YOSSIAN — CE QU’IL FAUT VRAIMENT FAIRE
Alors concrètement — Eliahou Yossian suggère-t-il qu’il n’y a pas de solution directe contre l’Iran, qu’il faut aggraver la guerre, entraîner d’autres États, et ouvrir la voie à des moyens beaucoup plus extrêmes — peut-être même la bombe atomique ? Est-ce vraiment ce que vous dites ?
Je n’ai pas prononcé le mot « bombe atomique ». Je suis soumis au droit international et je le respecte. Mais oui — ça sonne moins politiquement correct, et je le reconnais — il faut employer des moyens que nous n’utilisons pas encore aujourd’hui dans notre façon naturelle et habituelle de faire la guerre.
Premièrement : sortir du lexique du temps. Ne jamais se demander quand est-ce que ça finit. Couper cette question de nos schémas de réflexion. Ce poison du court terme est occidental. Regardez comment l’Occident construit tous ses jeux : le football — limité dans le temps. Le basketball — limité dans le temps et les points. Le ping-pong — limité dans le temps et les points. La course à pied — limitée par la distance. Tous les sports occidentaux ont une borne : un chronomètre, un score maximal, une ligne d’arrivée.
Les échecs — le jeu iranien par excellence. Une partie d’échecs n’a pas de minuterie. Deux joueurs assis en silence absolu, sans bruit, sans public, sans arbitre qui siffle — ils peuvent jouer deux semaines, trois semaines. Il n’y a pas d’horloge. L’un abat le roi de l’autre, ils se serrent la main, ils partent. C’est une conception culturelle du temps radicalement différente. Et ce n’est que récemment, pour les compétitions olympiques, que les Occidentaux ont introduit l’horloge à côté de l’échiquier — une laideur, une manifestation du libéralisme et de la mondialisation imposée à un jeu qui n’en avait pas besoin. Les vrais échecs n’ont pas cette petite horloge.
« Les Occidentaux ont mis une horloge à côté de l’échiquier pour les Olympiades. C’est une laideur libérale. Les vrais échecs n’ont pas de minuterie. L’Iran joue aux vrais échecs. »
Deuxièmement : ne pas chercher l’ancre psychologique confortable d’une victoire définitive déclarée. Pas de « c’est fini, on rentre ». Ce n’est pas ainsi que ça fonctionne — ni à Gaza, ni au Liban, ni en Iran.
Troisièmement : entraîner l’ensemble des acteurs régionaux dans cette guerre. Les Émirats, l’Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn — ceux qui partagent notre camp stratégique — doivent être impliqués au maximum, y compris via un lobby puissant aux États-Unis, pour pousser tout le monde le plus profondément possible dans ce conflit. Parce que plus on est profondément engagé collectivement, plus on sera contraint, in fine, d’utiliser des outils que l’Occident répugne à employer en temps ordinaire. Exactement comme les Américains ont utilisé la bombe atomique à la fin de la guerre du Pacifique — non parce qu’ils le voulaient dès le départ, mais parce que l’escalade les y avait conduits. La bombe atomique n’a pas été larguée au début de la guerre contre le Japon.
L’histoire, c’est d’amener toutes les monarchies du Golfe — qui sont dans notre camp idéologique et politique : Émirats, Arabie saoudite, Qatar, Bahreïn — à utiliser un lobby maximal aux États-Unis pour nous enfoncer tous le plus profondément possible dans cette guerre. Plus nous sommes profonds dedans, plus nous serons obligés d’utiliser des moyens que l’Occident n’aime pas utiliser au début d’une guerre. Exactement comme les Américains ont utilisé deux fois la bombe atomique à la fin.
« La bombe atomique n’a pas été larguée au début de la guerre. C’est l’escalade qui y a conduit. C’est le principe : s’enfoncer assez profond pour que des moyens aujourd’hui impensables deviennent inévitables. »
IX. LA MISE EN CAUSE DU COMMANDEMENT — UNE ERREUR NOMMÉE
Vous avez des désaccords profonds avec l’establishment militaire israélien. Pouvez-vous être explicite ?
J’ai des désaccords très sérieux avec des panélistes avec lesquels je siège, qui affirment que la guerre se terminera dans quelques jours. Mais plus grave encore : le chef d’état-major et le porte-parole de Tsahal ont commis une erreur terrible en parlant publiquement de délais. Nous ne sommes pas soumis au temps. Nous sommes soumis à l’atteinte d’objectifs. Exactement comme les Iraniens — exactement comme le Hamas qui avait planifié des années autour de ces événements et avait une quantité de plans autour d’eux.
Dès qu’un responsable militaire annonce publiquement un horizon temporel, il se soumet lui-même à une logique occidentale de court terme — et il offre à l’adversaire un outil de pression psychologique. L’adversaire n’a qu’à tenir jusqu’à la date annoncée. C’est une faute stratégique fondamentale. Il faut retirer le temps du lexique. Ce n’est pas pertinent. Ce n’est pas une variable dans nos calculs — ou du moins, il faut en faire une.
« Le chef d’état-major et le porte-parole de Tsahal ont commis une erreur terrible en parlant de délais. Nous ne sommes pas soumis au temps — nous sommes soumis à l’atteinte d’objectifs. »
X. LA SOCIÉTÉ IRANIENNE — ALLIÉE POTENTIELLE OU MIROIR BRISÉ ?
Quelle est la répartition réelle de l’opinion publique iranienne ? Vingt pour cent ou quatre-vingts pour cent ne veulent pas de ce régime ?
Je n’ai pas dit vingt pour cent — j’ai dit vingt à trente pour cent. Et même ceux-là sont avec le régime, mais pas nécessairement avec toutes ses aventures. Ce sont les bénéficiaires directs : Gardiens de la Révolution, familles des martyrs, apparatchiks. Environ trente pour cent s’y opposent ouvertement.
Mais entre eux, il y a un tiers silencieux — quarante pour cent de la population — qui n’est ni pro-régime ni pro-occidental. Ces gens ne veulent pas de westernisation. Pas de bars, pas de liberté sexuelle à l’américaine, pas de mode importée. Mais ils ne veulent pas non plus des aventures militaires, des milices, des guerres par procuration. Ils veulent leur réfrigérateur plein, leur dignité, leur vie tranquille. « Laissez-moi en paix » — c’est leur message. Cette majorité silencieuse est la cible stratégique réelle. Quand le régime n’a plus d’argent pour les satisfaire minimalement, c’est là que tout bascule.
XI. L’AMBITION RÉELLE DE YOSSIAN — UN ÉCHANGE RÉVÉLATEUR
ANIMATEUR — En réalité, ce que tu fais, Eliahou, c’est chercher une ancre psychologique rassurante. Tu veux qu’à la fin de la guerre tu puisses dire : on a fait ça, c’est réglé, on peut aller se reposer. C’est ça ?
Absolument pas. Tu ne me connais manifestement pas du tout — et c’est normal. Pas du tout. Nos rêves sont probablement bien plus grands que les tiens. On travaille simplement par étapes. Je regarde cette guerre et je ne veux pas qu’elle soit pour rien. Nous disons dans la prière : que nos actions ne soient pas vaines. Quelle est la meilleure situation possible, les meilleurs fruits que l’on peut tirer de cette guerre ?
Première étape : retirer de notre lexique toute définition temporelle. Ne jamais se demander quand la guerre se termine. Se déconnecter de toute définition de temps — c’est une.
Deuxième étape : se déconnecter de toute ancre psychologique rassurante du type « quand on aura fini, on aura vraiment terminé ». Ça n’existe pas — ni au Liban, ni à Gaza comme on le voit, ni en Iran. C’est deux.
Troisième étape : pousser toutes les monarchies du Golfe — y compris Israël qui agit en coulisses — à vouloir que cette guerre continue avec toute leur force. En d’autres termes, en langage très direct : conduire le monde vers cette guerre. En langage moins direct : ne jamais abandonner la question du régime iranien sous quelque forme que ce soit, même en coulisses.
« Nos rêves sont probablement bien plus grands que les tiens. On travaille simplement par étapes. Je regarde cette guerre et je ne veux pas qu’elle soit pour rien. »
XII. LE TEMPS LONG — DIMENSION JUIVE ET MÉMOIRE NATIONALE
Vous évoquez une dimension culturelle et même spirituelle dans cette question du rapport au temps. Développez.
La tradition juive originelle n’a pas non plus de notion de temps dans ce sens-là. À la fin de la Haggadah de Pessa’h, on dit : « L’an prochain à Jérusalem reconstruite. » Personne ne précise dans combien d’années. Des générations ont prié cette phrase pendant mille cinq cents ans sans jamais demander « exactement dans quel délai ? ». Un père priait et ne voyait pas le résultat. Son fils priait — et ne voyait pas non plus. Son petit-fils priait. Son arrière-petit-fils. Cette conception du temps est radicalement différente de celle que la mondialisation libérale nous a imposée.
Aujourd’hui tout le monde veut un filtre court : « Alors, c’est pour quand ? Quand est-ce que ça se termine ? Quand est-ce qu’on aura la paix ? » Il n’y a pas de réponse à ces questions dans ce type de conflit. Et la maladie du temps court est une conséquence directe de l’occidentalisation et du libéralisme qui ont pénétré nos schémas de pensée. Vous aussi, Canal Tov — et c’est bien plus ancré dans la judéité et l’héritage national — vous voyez les choses ainsi. Nous les Juifs, à l’origine, avons toujours vu les choses ainsi.
« Pendant mille cinq cents ans, les Juifs ont prié ‘l’an prochain à Jérusalem’ sans jamais demander dans combien d’années exactement. C’est une vision du temps que nous avons perdue. »
XIII. L’ÉDUCATION — INTERVENTION SPONTANÉE, HORS MICRO
[Note de rédaction : L’animateur avait déjà remercié Yossian et s’apprêtait à conclure. Yossian a repris la parole spontanément pour cette intervention sur l’éducation — qu’il considère manifestement comme le point le plus important de tout l’entretien.]
— Une demi-phrase, si vous permettez…
Le portefeuille de l’Éducation dans l’État d’Israël est le saint des saints. Il vaut le portefeuille de la Défense. Il vaut la doctrine militaire. Il vaut tout. Tout.
L’éducation, ce n’est pas seulement les mathématiques, la physique, la chimie. Le portefeuille de l’Éducation, c’est apprendre aux enfants qui sont les chiites, qui sont les sunnites, comment fonctionne le Moyen-Orient — la connaissance de l’ennemi. C’est apprendre pourquoi la colonisation juive apporte la sécurité. C’est enseigner une vision juive, une indépendance juive. C’est expliquer à l’enfant pourquoi à dix-huit ans il doit aller à l’armée — et pourquoi il doit vouloir devenir officier. C’est construire les pierres fondatrices d’un État juif. Le portefeuille de l’Éducation, ce n’est pas seulement pour les mathématiques, la physique et la chimie. C’est la géopolitique. C’est la colonisation juive. C’est la vision juive. C’est les valeurs du patrimoine national, le Tanakh.
C’est pourquoi au moins cinquante pour cent du commandement militaire actuel est, selon moi, totalement disqualifié du point de vue de la vision du monde. Il faut des officiers d’un type différent. Il faut savoir quels seront les objectifs de l’État d’Israël dans cinquante ans. Le portefeuille de l’Éducation, c’est la pierre angulaire de tout processus dans un État juif. Et tout ce qu’Eliahou Yossian ou Canal Tov ou n’importe quelle autre plateforme dit sur ces sujets — tout ça commence par le portefeuille de l’Éducation, par ce qu’on donne à l’enfant juif en classe de CP. Ce qu’on donne à Tsahal à dix-huit ans.
« Le portefeuille de l’Éducation vaut le portefeuille de la Défense. Cinquante pour cent du commandement actuel est disqualifié du point de vue de la vision du monde. »
Et regardez les trente premières années d’Israël. Six cent mille à sept cent mille Juifs, sans argent, sans armes, sous embargo américain sur les armements jusqu’en 1970. Ils ont gagné toutes leurs guerres. Toutes. Ils ont triplé la superficie du pays, signé la paix avec l’Égypte et la Jordanie. Ils n’étaient pas des chiites — et n’ont pas eu besoin de le devenir. Mais leur échelle de valeurs était radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Voilà le fossé réel — abyssal. Ce n’est pas une question de moyens. Aujourd’hui Israël a huit millions d’habitants, l’une des meilleures armées de l’air du monde, un renseignement exceptionnel, un cyber de premier rang mondial. Le problème n’est pas les capacités. C’est la vision du monde.
« Six cent mille Juifs, sans argent, sans armes, sous embargo jusqu’en 1970. Ils ont gagné toutes leurs guerres et triplé la superficie du pays. Le secret : une hiérarchie de valeurs que nous avons perdue. »
XIV. MESSAGE FINAL — LA MUNITION IDÉOLOGIQUE DE LA DIASPORA
[Note de rédaction : Yossian s’adresse ici directement aux téléspectateurs de la diaspora, notamment en Europe. Ce passage conclut l’entretien après les remerciements de l’animateur.]
Pendant des dizaines d’années j’ai vécu en Europe. Et j’ai vu la haine grandir, jour après jour — dans les universités, dans les fêtes, partout. Et nous, nous continuons à essayer d’expliquer. Nous pensons encore qu’en étant plus gentils, plus dans l’excuse, plus attentionnés — ils s’arrêteront de nous haïr.
Cent ans de preuves disent que non. Ça ne marche pas comme ça.
Donc vous, en diaspora, vous avez besoin de ça plus que quiconque. Parce que c’est la munition idéologique qui vous protégera.
« Pendant des dizaines d’années j’ai vécu en Europe et j’ai vu la haine grandir dans les universités. Cent ans de preuves disent que la gentillesse ne fait pas cesser la haine. C’est la munition idéologique qui vous protégera. »
Victoire et sécurité pour le peuple d’Israël et pour l’État d’Israël.
— Fin de l’entretien —
Propos recueillis, traduits de l’hébreu et mis en forme par la rédaction • Canal Tov • Mars 2026 | Version v3 — intégrale
GLOSSAIRE — TERMINOLOGIE DE SÉCURITÉ ET DE GÉOPOLITIQUE
Gardiens de la Révolution (Pasdaran / IRGC)
Corps d’élite iranien distinct de l’armée régulière, chargé de protéger le régime islamique et de projeter la puissance iranienne à l’étranger via les milices. Effectifs estimés entre 125 000 et 150 000 hommes, en plus des Bassidj.
Bassidj (Basij)
Milice paramilitaire populaire iranienne sous commandement des Gardiens de la Révolution. Mobilise des centaines de milliers de volontaires. Utilisée pour la répression intérieure et les opérations extérieures.
Forces Al-Qods (Quds Force)
Unité d’élite des Gardiens de la Révolution spécialisée dans les opérations clandestines à l’étranger et le soutien aux milices alliées (Hezbollah, Hamas, Houthis, factions irakiennes). Anciennement dirigée par le général Qassem Soleimani, éliminé en janvier 2020.
Hezbollah
Organisation politico-militaire chiite libanaise financée, armée et entraînée par l’Iran depuis 1982. Considérée comme groupe terroriste par les États-Unis, l’Union européenne et Israël. Sévèrement affaibli lors de la guerre de 2024.
Houthis (Ansarallah)
Mouvement armé chiite yéménite soutenu par l’Iran, contrôlant une partie du Yémen. Ont mené des frappes de drones et de missiles contre des navires en mer Rouge et contre le territoire israélien à partir de 2023.
Kataïb Hezbollah et factions irakiennes
Réseau de milices chiites irakiennes alignées sur l’Iran, intégrées dans les Forces de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi). Ont mené des frappes contre des bases américaines en Irak et en Syrie depuis octobre 2023.
Détroit d’Ormuz
Passage maritime stratégique entre le golfe Persique et le golfe d’Oman. Environ 20 % du pétrole mondial — et jusqu’à 30 % du GNL mondial — y transitent. L’Iran peut le bloquer militairement en cas de conflit majeur.
Bab-el-Mandeb
Détroit entre la Corne de l’Afrique et le Yémen, point de passage vital reliant la mer Rouge à l’océan Indien. Les Houthis y ont conduit des attaques régulières depuis fin 2023, perturbant le commerce maritime mondial.
Ligne du Litani
Fleuve du Liban-Sud dont la rive nord constitue, selon la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU (2006), la limite à laquelle les forces armées non étatiques devaient se retirer. Le Hezbollah n’a jamais respecté cette disposition.
Désengagement de Gaza (2005)
Retrait unilatéral d’Israël de la bande de Gaza sous Ariel Sharon, incluant l’évacuation de toutes les colonies. Une zone tampon avait été prévue — elle n’a pas tenu face à la montée en puissance du Hamas.
Zone C (Accords d’Oslo)
Zone de Cisjordanie — environ 60 % du territoire — sous contrôle civil et sécuritaire israélien intégral selon les Accords d’Oslo II (1995). Citée par Yossian comme exemple de contrôle territorial pérenne par la colonisation.
Plateau du Golan
Territoire syrien conquis par Israël lors de la guerre de 1967, annexé par une loi israélienne en 1981. Reconnu comme territoire israélien par les États-Unis en 2019. Cité par Yossian comme modèle de conquête-expulsion-colonisation pérenne.
Haggadah de Pessa’h (Pâque juive)
Texte liturgique juif lu lors du Seder de Pessa’h, relatant l’Exode d’Égypte. Se conclut par la formule « L’an prochain à Jérusalem reconstruite » (Leshana habaah biYerushalayim habenuyah) — récitée sans horizon temporel défini pendant des siècles de diaspora.
Tanakh
Acronyme désignant l’ensemble des Écritures hébraïques : Torah (Pentateuque), Nevi’im (Prophètes) et Ketouvim (Écrits). Équivalent hébreu de l’Ancien Testament dans le christianisme. Cité par Yossian comme fondement de l’identité et des valeurs nationales juives.
© David Germon
