Tribune Juive

Nicolas Grimaldi ou … Loana. Par Antoine Desjardins

Nicolas Grimaldi, mort il y a un mois dans une « indifférence médiatique » presque totale,  était un philosophe français important mais très discret, appartenant à une génération universitaire marquée par la grande tradition de la Sorbonne.

Un philosophe clair, élégant, au style presque classique, un explorateur de la condition humaine ayant le goût de la meilleure littérature. Un penseur de l’expérience vécue, de la subjectivité, des émotions, du désir. Par ailleurs un spécialiste de Descartes. Il a formé des générations d’étudiants.

Il n’était pas indigeste comme Habermas : c’était un philosophe typiquement français, avec un vrai talent, ce qui est finalement assez rare à l’université. J’ai lu deux ou trois livres de lui, agréables et instructifs, sans rien qui pèse ou qui pose.

Mais j’observe qu’un « philosophe » et essayiste d’aujourd’hui, quel qu’il soit d’ailleurs, je ne vise personne, doit bien plutôt s’émouvoir … de la mort, aujourd’hui, de la starlette de télé-réalité, Loana Petrucianni et, pourquoi pas, envisager un jour un «livre» ( aïe) philosophant sur elle. Signe des temps. 

Ai-je besoin de préciser que je n’ai rien contre cette Loana, pauvre fille malheureuse et attachante qui fut exploitée puis intégralement broyée par des médias cyniques et corrompus ? 

Je m’étonne un peu toutefois qu’on oublie, dans le temps qu’on pathétise, un excellent penseur et qu’on verse des torrents de larmes puis probablement (dans un opus à venir! hélas) des torrents de « concepts » de philo-tik-tok en toc.

Au moins, certes, les gens ne sont plus snobs du tout ! Ou alors disons qu une nouvelle forme de snobisme consiste à afficher une absence totale de snobisme : regardez, je suis philosophe, je suis moderne, je m’intéresse de près à ce qui ne vaut rien. La télé réalité, les paillettes, Closer, le kitsch, « Paris-Match », la piscine du Loft, etc.

Avoir mauvais goût est devenu un signe de distinction. Il faut manifester une passion factice pour le laid et l’insignifiant, tout ce qui permet d’oublier la philosophie est éminemment philosophique pour les essayistes qui veulent vendre au moins, allez, mille exemplaires d’un truc insipide que Télérama chroniquera. On « travaille  » avec sérieux pour ce qui est voué à disparaître et qui n’est pas sérieux.

Oh ! bien sûr, étudier le phénomène Loana d’un point de vue sociologique, pourquoi pas. Faire tout un « flan philosophique » et broder sur du vent, c’est un peu se foutre du monde.

Michel Serres avait commencé avec Tintin, me direz vous. Morin parlait des stars etc… Mais je trouve que l’anti-snobisme, l’anti élitisme sont devenus un peu vieux-jeu au fil du temps, d’autant qu’ils ne sont pas toujours servis par un talent et une originalité très sûrs. 

La pop-philosophie s’enlise, le nihilisme scolaire et très appliqué au Rien, devient un conformisme parfois pénible. Et ce pathos dégoulinant !

Quand tout l’inessentiel et le sursitaire, l’inutile, seront balayés, les historiens du goût et de la philosophie auront de quoi s’interroger sur les bribes et poussières de « production » qui resteront ( s’il reste quelque chose) comme témoignage de l’inutilité affairée d’une petite industrie dévoyée vraiment étrange.

Oui, il me semble que Grimaldi est d’un plus grand intérêt philosophique que Loana… Que son oeuvre a plus de substance. Que cet écrivain a plus de titres que Loana à entrer dans la mémoire collective. 

Je crois qu il y a des ordres et des hiérarchies dans ces ordres. Je ne sais pas si c’est snob ou bourgeois mais je n’arrive pas à (toujours !) tout relativiser et il m’arrive même de trouver qu’il y a des « choses » vulgaires et d’autres qui ne le sont pas, des sentiments et des idées élevées et d’autres au ras des pâquerettes. 

Lire « Closer », même pour tuer le temps chez mon coiffeur-dentiste, m’emmerde assez vite parce que c’est toujours la même soupe commerciale. On conviendra que la matière philosophique y est assez mince. Un essayisme contemporain qui fait mine de penser semble pourtant y être abonné et s’abreuver avec délectation à cette Source.

© Antoine Desjardins

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