Tribune Juive

« Le mensonge fatal au cœur de la diplomatie au Moyen-Orient ». Par Pierre Rehov


Et tout ça, c’est de la haine des Juifs

La paix au Moyen-Orient n’est pas entravée par la politique israélienne, mais par le refus persistant – dans une grande partie du monde musulman et au sein de la culture politique occidentale – de reconnaître l’hostilité idéologique envers la souveraineté juive qui alimente le conflit.

C’est ce postulat que la diplomatie conventionnelle élude, que les institutions internationales atténuent et que des générations de négociateurs ont soigneusement contourné au profit de cadres qui paraissent raisonnables, mais qui échouent systématiquement.

Pendant des décennies, le conflit a été présenté comme un différend territorial, frontalier, colonial ou étatique – un conflit qui, en théorie, pourrait être résolu par des concessions, des négociations et une reconnaissance mutuelle.

Pourtant, cette vision, répétée avec une obstination quasi rituelle d’Oslo à Annapolis et au-delà, repose sur une interprétation erronée des forces en jeu. Elle présuppose que le rejet d’Israël est contingent, négociable et, en fin de compte, réversible. Or, il n’en est rien. Ce à quoi nous sommes confrontés n’est pas simplement un désaccord politique, mais une position idéologique profondément ancrée à l’égard de la souveraineté juive elle-même – une position qui ne peut être écartée par la négociation, car elle la précède.

Cette réalité apparaît au grand jour dès que le langage diplomatique se heurte à celui employé dans une grande partie de la région. Tandis que les décideurs occidentaux évoquent des « mesures de confiance » et des « compromis territoriaux », les manuels scolaires, les sermons et les discours médiatiques, dans certaines régions du monde musulman, continuent de présenter l’existence d’Israël non comme un fait géopolitique à prendre en compte, mais comme une intrusion illégitime à combattre. La distinction n’est pas sémantique ; elle est structurelle. Un conflit territorial peut se résoudre par la division ou le compromis. Un rejet civilisationnel, non. Le refus persistant de reconnaître cette distinction a engendré une culture diplomatique qui confond symptômes et causes, traitant chaque escalade comme une crise isolée plutôt que comme l’expression prévisible d’un fondement idéologique non résolu.

Les conséquences de ce diagnostic erroné sont visibles dans toutes les grandes initiatives diplomatiques des trente dernières années. Les accords d’Oslo reposaient sur la conviction que la reconnaissance mutuelle transformerait progressivement l’hostilité en coexistence. Or, la reconnaissance a été formalisée sur le papier tandis que le rejet continuait d’être cultivé en parallèle sur les plans culturel et idéologique. Le retrait israélien de Gaza en 2005 a été perçu dans les capitales occidentales comme un pas audacieux vers la désescalade, la preuve que des concessions territoriales pouvaient apaiser les tensions. Il a produit l’effet inverse : le territoire s’est rapidement transformé en base arrière pour des attaques soutenues, sous l’égide d’une organisation dont la charte rejette explicitement la légitimité de la souveraineté juive sous toutes ses formes. Chaque cycle de négociations ultérieur a suivi le même schéma : des concessions présentées comme des progrès, suivies d’une recrudescence des violences interprétée comme une rupture du processus plutôt que comme la poursuite d’un refus sous-jacent.

Ce qui ressort de ce schéma, ce n’est pas l’échec de la diplomatie en soi, mais celui d’une hypothèse précise : celle selon laquelle le conflit est fondamentalement territorial. Cette hypothèse persiste car elle offre un récit rassurant aux Occidentaux. Si le conflit est territorial, il peut être résolu par des cartes, des garanties et une supervision internationale. S’il est idéologique, les implications sont bien plus inquiétantes. Cela signifierait qu’aucune configuration de frontières, aucune série de concessions, aucune garantie internationale ne peut instaurer la paix tant que l’hostilité sous-jacente envers la souveraineté juive demeure intacte. Cela signifierait que le problème n’est pas le tracé des frontières d’Israël, mais l’existence même d’Israël.

La culture politique occidentale a toujours manifesté une certaine réticence à envisager cette possibilité. Cette réticence découle en partie d’un paradigme plus large, hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale, selon lequel les conflits sont perçus comme des différends rationnels entre acteurs cherchant à obtenir des gains matériels ou politiques. Dans ce cadre, même les conflits les plus enracinés sont considérés comme négociables en fin de compte, pourvu que des incitations et des pressions suffisantes soient exercées. Or, ce paradigme peine à rendre compte des conflits motivés par des impératifs idéologiques ou religieux qui ne se soumettent pas à une logique transactionnelle. Face à de tels conflits, les institutions occidentales ont souvent recours à la réinterprétation : l’hostilité idéologique est requalifiée de grief politique, les positions maximalistes sont décrites comme des tactiques de négociation et les doctrines de rejet sont perçues comme un excès rhétorique plutôt que comme des principes directeurs.

Cette réinterprétation n’est pas neutre ; elle a des conséquences stratégiques. En s’obstinant à envisager le conflit sous un angle territorial, la diplomatie occidentale renforce involontairement la dynamique même qu’elle cherche à résoudre. Chaque nouvelle négociation, présentée comme un pas vers la paix, signale aux acteurs qui refusent toute négociation que le temps et la pression continueront d’éroder la position d’Israël. Chaque concession, présentée comme une mesure de confiance, est interprétée non comme un geste de bonne volonté, mais comme la preuve que la résistance acharnée porte ses fruits. Le cycle s’auto-entretient : la violence engendre l’urgence diplomatique, l’urgence diplomatique engendre des concessions, et les concessions légitiment la stratégie de refus.

Les dynamiques internes des sociétés occidentales complexifient davantage ce schéma. Au cours des deux dernières décennies, certains segments des institutions politiques et culturelles occidentales ont de plus en plus adopté des cadres d’interprétation qui appréhendent le conflit en termes d’asymétrie de pouvoir, d’héritage colonial et de hiérarchies de victimisation. Dans ces cadres, Israël est souvent présenté comme l’acteur dominant, tandis que l’hostilité palestinienne et régionale plus large est contextualisée ou expliquée comme une réaction à une injustice perçue. Si de tels cadres peuvent saisir certains aspects du conflit, ils tendent à marginaliser, voire à ignorer complètement, la dimension idéologique. L’hostilité envers la souveraineté juive est soit minimisée, soit reformulée, soit entièrement attribuée à des facteurs externes, renforçant ainsi l’idée que le conflit peut être résolu par des ajustements politiques plutôt que par une confrontation avec les croyances sous-jacentes.

Il en résulte une profonde asymétrie des attentes. On demande constamment à Israël de faire preuve de flexibilité, de prendre des risques pour la paix et de faire des concessions susceptibles d’apaiser les tensions. Parallèlement, l’infrastructure idéologique qui alimente le rejet – dans l’éducation, les médias et le discours politique – est rarement soumise à un examen aussi rigoureux ou à une conditionnalité équivalente. Cette asymétrie est non seulement injuste, mais aussi contre-productive. Elle crée une situation où une partie est incitée à s’adapter à une réalité que l’autre n’est pas tenue d’accepter. À terme, cette dynamique érode la confiance, non seulement entre les parties directement impliquées, mais aussi entre Israël et les acteurs internationaux qui se présentent comme médiateurs.
Rien de tout cela n’implique que la paix soit impossible par principe.

Cela suggère plutôt que la paix ne peut émerger d’un cadre qui interprète mal la nature du conflit. Tant que la question fondamentale sera traitée comme territoriale, les solutions continueront d’être conçues autour des frontières, des dispositifs de sécurité et des structures de gouvernance. Ces solutions peuvent certes engendrer des réductions temporaires de la violence, mais elles ne peuvent s’attaquer aux courants idéologiques profonds qui alimentent le conflit. Une paix durable exigerait non seulement des accords politiques, mais aussi une transformation de la manière dont la souveraineté juive est perçue et représentée au sein des sociétés qui l’ont historiquement rejetée. Une telle transformation ne peut être imposée de l’extérieur, ni accélérée par la seule pression diplomatique. Elle doit émerger des systèmes culturels et idéologiques qui perpétuent actuellement ce rejet.

Tant que cette réalité ne sera pas reconnue, il est peu probable que la situation évolue. Des négociations continueront d’être menées, des accords seront rédigés et des déclarations de progrès seront publiées avec l’optimisme habituel. Pourtant, chaque nouvelle initiative s’inscrira dans le même cadre conceptuel qui a maintes fois échoué par le passé. Le discours évoluera, les acteurs changeront peut-être et les détails de chaque proposition différeront, mais le postulat de base restera le même : le conflit est perçu comme un différend à résoudre, et non comme un rejet à affronter. Tant que ce postulat persistera, la paix au Moyen-Orient restera non seulement illusoire, mais structurellement hors de portée.

© Pierre Rehov

Pierre Rehov est reporter de guerre, réalisateur de documentaires sur le conflit Israélo-Arabe, expert en contre-terrorisme, auteur. On lui doit « Pogrom(s) », l’exceptionnel documentaire sur le 7 octobre

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