Je regarde ce matin, autour du cercueil de Lionel Jospin, ces visages d’hier côtoyant les silhouettes d’aujourd’hui, cette « famille » politique au complet — ou presque: François Hollande, Manuel Valls, Dominique Strauss-Kahn, Olivier Faure … Tous là, compassés, alignés dans une gravité impeccable, la « rose » à la main.
Et moi, devant l’écran, je me dis: Les voilà. Tout ce – tous ceux- à quoi et en qui jadis je crus. Et je mesure combien je leur en veux. Combien je m’en veux.
Les voilà les responsables. Ils sont tous là. S’interrogent-ils seulement… Assurément non.
Je me souviens de la peine éprouvée au fur et à mesure lorsque peu à peu je me décrivais … « orpheline » politique.
Je parlais d’une fidélité presque intime à une idée de la gauche — exigeante, républicaine, lucide, capable de tenir ensemble la justice et la réalité.
Cette gauche qui avait leurs visages.
Je les regarde — et je mesure l’écart.
L’écart entre ce que j’avais projeté sur eux et ce qu’ils ont fait de ce mandat invisible. Ce qu’en eux si nombreux nous déposâmes. Nos espérances. Nos illusions.
Je me demande pourquoi je n’ai pas réagi plus tôt à cette immense imposture. À quel moment ils ont, eux, cessé de voir ce que nous nous voyions. À quel moment ils ont, eux, décidé de ne plus nommer ce qui s’imposait. ce qui explosait. À quel moment la peur de déplaire a pris le pas sur leur courage de dire. À quel moment le confort moral a remplacé le courage politique.
S’interrogent-ils. Mesurent-ils le naufrage. La lâcheté. Le pathétique. L’escroquerie.
Pensent-ils seulement, dans ce silence solennel : « Nous nous sommes trompés. Nous avons failli. Nous avons laissé s’installer ce que nous aurions dû combattre. Nous avions promis la lucidité sans renoncer à la justice. Nous nous étions engagés à regarder le réel sans trembler ».
Je leur en veux. D’une colère sourde.
Je m’en veux aussi. D’avoir cru trop longtemps. D’avoir excusé. D’avoir espéré. D’avoir refusé de voir que ce que je défendais n’existait déjà plus.
Je ne suis plus une orpheline. Je suis dans l’extrême lucidité. Sans complaisance. J’ai … « basculé », comme disent les idiots et les pleutres qui voient la paille dans l’oeil de leur voisin et pas la poutre dans le leur.
Adieu et à jamais,
Sarah Cattan
