Tribune Juive

Les pieds dans le tapis moyen-oriental. 1/2. Par Nidra Poller

3- 26 mars

J’avais posé la question avant (United States of Confusion ) :

Je ne sais pas ce que Trump va décider. S’il recule, c’est qu’il suit la logique exposée ici. S’il agit en homme d’Etat et chef du monde libre, sa décision méritera une reconnaissance globale.

Ce que je sais, c’est que Bibi ne court pas en urgence à Washington mercredi 11 février pour apporter au patron une liste de courses : n’oubliez pas svp d’inclure dans les négociations les missiles balistiques, les proxis, les droits humains de la population… et quelles autres promesses qui ne seront jamais tenues ?

Il va dire, n’est-ce pas, allez-y, chef. Sinon, nous on le fera ?

C’est Marco Rubio qui m’a donné raison, tout en m’offrant le plaisir de voir le Secrétaire d’État, pour la première fois depuis le début de son mandat, heureux ! Il me faisait de la peine, planqué en figurant au milieu d’une administration de sycophantes, fané à l’ombre du duo de vaudeville, Witkoff & Kushner.

Au lendemain du lancement de l’opération Epic Fury, l’hombre a trouvé son éclat. Avant le débrief des membres clés du Congrès, Rubio, debout dans une cage d’escalier sans âme, parlait avec force et conviction aux journalistes. C’était quoi la « menace directe et immédiate » ?  Il a répondu 1, 2, 3 : Sachant que les Israéliens allaient lancer l’opération, que les Iraniens nous chercheraient aussitôt, il a fallu les devancer pour minimiser les dégâts.  

Waouh ! La Maison Blanche corrige !!! Israël, c’est après nous, Gaston. On nous a pas entraînés. A vrai dire, j’ai dû leur forcer la main.

Trop tard. Tucker Carlson saute sur l’occasion l d’étayer ses thèses. Le Secrétaire d’État a avoué. Israël manigance notre politique étrangère. Et nous mène au désastre. Avec des bombardements diaboliques et nauséabonds. Par ailleurs, des responsables Democrats tentent, en vain, de couper court à l’aventure injustifiable de l’affreux Trump. Kamala Harris déplore « l’imposition de cette guerre que les Américains ne veulent pas ». Puis, Carlson révèle que le mouvement Chabad a déclenché la guerre afin de détruire Al Aqsa et reconstruire le troisième temple.

Marco Rubio a exposé ainsi les buts et les limites de l’intervention : on aimerait voir la chute du régime, mais notre objectif est la destruction des capacités de production et lancement des missiles qui menacent nos alliés dans la région et servent de bouclier au développement de l’arme nucléaire. Si notre action peut aider le peuple d’Iran à renverser le régime, tant mieux. Mais ce n’est pas notre objectif. Il faut agir maintenant, quand le régime est au plus faible. Le monde en sera plus sûr.

La fortune politique de Rubio s’est, parait-il, améliorée. Il a dépassé JD Vance comme favori des Republicans pour 2028. Détail parlant : le Secrétaire d’Etat avait suivi, dans la salle d’opération sécurisée de Mar a Lago, l’élimination de l’ayatollah Khamenei et consorts, alors que Vance s’était contenté de le regarder, à Washington, en compagnie de sa collègue anti-guerre Tulsi Gabbard, qui affirme que l’Iran ne cherche pas aujourd’hui à développer des armes nucléaires. Et c’est elle qui coiffe les services de renseignement nationaux !

C’est qui qui a commencé ?

Selon Marc Caputo et Barak Ravid (Axios), le 23 février, Netanyahou a informé Trump qu’une réunion de l’Ayatollah Khamenei avec ses sbires était prévue le 28. Une occasion à ne pas rater. Tout s’est accéléré. La CIA a corroboré les renseignements israéliens. Vendredi, Witkoff et Kushner ont avoué l’échec de la troisième séance de pourparlers. Samedi, boom !

Le président américain avait prévu de se donner le temps de préparer la nation. Au lieu de quoi, il devait s’expliquer après coup.

Mais, à suivre le torrent de déclarations déversées depuis, je me demande comment il aurait expliqué aux Américains une guerre qu’il ne comprend pas lui-même. Je sais, je sais, les explications de texte suivent pas à pas le grand puissant président qui balbutie devant des journalistes, des responsables politiques, des hôtes de marque et sur le clavier nocturne de son Truth Social. Il parle comme un spectateur distrait qui ramasse des miettes tombées des grands plats d’actualité. Les buts de la guerre, les progrès, les points clés, sa géographie, sa durée, son dénouement … qui sait qui peut savoir ?

La guerre contre le régime iranien a pris de court des MAGAs orthodoxes, choqués d’être entrainés dans une de ces guerres interminables ; des pourfendeurs de Donald Trump qui ont du mal à apprécier sa décision courageuse et des simples citoyens, ébranlés par une flambée de violence suivie en direct comme un film catastrophe. Des populations habituées aux échos sourds d’un conflit de « basse intensité » sont brutalement réveillées par la traduction des cris « Mort à Israël, Mort à l’Amérique » en réalités effrayantes, angoissantes, bouleversantes, sans parler du prix à la pompe.  Le président chef des armées ronronne. « Nous avons gagné, plus ou moins, presque, pas tout à fait, mais bientôt ».

Rien n’est plus inquiétant que la vision primaire et erronée du régime islamique qui sous-tend les prétentions comme les déceptions du président américain. Il réclame « son mot à dire » sur le successeur de l’ayatollah Khamenei assassiné sous ses ordres. Il lui faut quelqu’un qui ne déteste pas les Etats-Unis. Un leader comme la vice-présidente vénézuélienne. Il s’entend bien avec elle. Ni le fils de l’ayatollah—un poids plume—ni le minable fils du Shah, qui ne l’intéresse pas. Quelqu’un de l’intérieur. Surgi des rangs … Lesquels ?  Des Pasdarans ? Des Bassijs ? De la nomenklatura ?

Flash info

23 mars : Donald Trump annonce—en majuscules sur Truth Social—des pourparlers fructueux et prometteurs. Une pause dans la campagne militaire. Un accord à portée de main. La victoire, quoi ! A reculons. Des précisions percent comme des marguerites au printemps. Witkoff & Kushner toujours. Négociations directes. Non, indirectes. Israël était au courant. Ou pas. Le président américain, de plus en plus confiant. Un plan en 15 points. Ça te rappelle quelque chose ?  Ils renoncent à l’enrichissement de l’uranium. Chic alors. Les Iraniens (lesquels ?) démentent. Les Américains parlent avec Araghani. Non, c’est avec Mohammad Bagher Qalibaf, l’homme fort du régime décapité. Un dur des durs,  proche du feu Qassem Soleimani, qui a dirigé les massacres des 8 et 9 janvier.

Les explications de texte ne tardent pas. Stratégie brillante. Tu verras. Reculer pour mieux sauter. Il ira jusqu’au bout.

MEMRI Special Dispatch No. 12415 nous donne les 6 conditions posées par le pouvoir iranien pour accepter la capitulation de Donald Trump. C’est succulent.

On s’arrête là ?

On conclut que Donald J. Trump recule ? Qu’il agit selon la logique exposée ci-dessus ?

Il se donne 5 jours pour tester le bien-fondé de sa confiance actuelle.

26 mars : Réunion du Cabinet. Vantarde et revancharde. Nous sommes les meilleurs, nous avons gagné, jamais dans l’histoire du monde une réussite de cette ampleur en un temps record. Mission accomplie. Les Iraniens (qui sont des fanatiques fous furieux) nous supplient de négocier. Pas un mot, du début à la fin, d’Israël, le brave allié qui réalise des exploits, qui encaisse des coups. Le jour même, Uri Peretz,  43 ans, père de quatre enfants, est tué à Nahariya par un missile tiré par le Hezbollah. Le président a du mal à garder les yeux ouverts.

 Pan sur le Golfe

Parlons de l’imprévisible, parlons-en. Fesses serrées à CNN. Cette chaîne bourrée de publicité des pays du Golfe, renforcée par des reportages flatteurs et complaisants, ne sait pas quoi dire de l’agression iranienne imprévue. Tant de mises en garde remâchées à la veille de la guerre, et si ceci et si cela. Qui a dit : « Et si l’Iran attaque les pays du Golfe » ?

Que cherche le régime des mollahs ? Frapper des intérêts américains ? Punir les mécréants des sheikdoms de la débauche ?  Détruire tout ce qui est à portée de ses missiles ? Semer le chaos et faire advenir la fin des temps ? Ne comptez pas sur les analystes et invités de CNN pour accorder à l’indigeste Trump le crédit d’avoir au moins bien commencé le travail…

… même si on ne peut pas lui faire confiance pour la suite.

Si l’Iran cherche, en frappant le Golfe, à mettre la pression sur Trump pour arrêter l’opération qu’ils se sont efforcés d’empêcher, peut-on conclure que, face à la brutalité iranienne, ils se rangent désormais dans le camp israélo-américain ? J’ai des doutes. Mais ça bouge. Ils perdent patience.

 Le président Macron, lui, pratique l’incohérence éloquente et le cynisme élégant. Dans des déclarations d’empathie avec les victimes de cette guerre intempestive, il « oublie » d’inclure Israël. Sans cacher une certaine satisfaction à la disparition de Khamenei et Cie, il secoue les banderoles du droit international, négociations, désescalade et autres mots creux qui empêchent de réfléchir. Il remue de belles formules, mais dépêche des Rafales, le porte-avion CDG et autre quincaillerie sur le terrain (au cas où l’Iran ne respectera pas le droit international). Ce droit-international, comme la solution-à-2-Etats, c’est l’angle mort de la géopolitique. D’une voix ferme, le président français exhorte le Hezbollah à cesser ses tirs et Israël à arrêter de frapper le Liban. Quelle finesse !

Oui, mais il paraît que la France est plus active, militairement, qu’elle ne le dit.

Touchée mortellement aussi. L’adjudant-chef Arnaud Frion est mort, 6 de ses camarades sont blessés dans une attaque de drones contre une base franco-kurde en Irak. Les clignotants sont au rouge, les cibles multiples, « protéger nos alliés dans la région » porte des conséquences. Comment les assumer quand on « n’est en guerre contre personne »? Est-ce vrai que notre ministre des Affaires étrangères a prié son homologue iranien de bien vouloir nous laisser franchir le détroit d’Ormuz ? Ah, mais maintenant ce clown de Trump nous appelle à rejoindre une coalition pour forcer le chemin. Oui, mais une vingtaine de nations, dont la France, veulent bien sécuriser le passage… une fois le calme revenu.

Respiration cœur à cœur

Mes liens avec Israël, mes cousins, des amis, des collègues, une famille recomposée. Je vous parle en silence, je m’adresse à vous dans cette chronique qui se déroule depuis 25 ans, je suis triste de ne pas pouvoir venir… depuis des années… pour des raisons diverses et multiples …  Je vous vois sur les plateaux de télévision, je vous lis dans les médias et je pense à vous jour et nuit. Après un bref répit, la libération des derniers otages, un cessez-le-feu illusoire à Gaza, un demi-semi-repos des guerriers, des débuts de réparation des dégâts, l’entr’aide solide, votre courage intelligent qui nous épate, le retour aux régions évacuées… Et ça recommence, avec une intensité redoublée. Je vous suis, courant aux abris. Je vous soutiens dans vos acrobaties de la vie quotidienne. Je vous admire, solides en connaissance de cause, seuls à assumer les risques quand les démocraties réunies exigent zéro mort et zéro inconvénient. Du fond de mon deuil personnel, je veille sur les vôtres sur le champ de bataille, sur le chemin des missiles. Et, encore une fois, je compte sur vous. Avec une immense gratitude.

Trump toujours inquiétant

Quid de l’Ukraine ? On aurait voulu espérer quelques retombées de cette volonté de confronter enfin la tyrannie jihadiste. Un message de fermeté à Poutine ? De solidarité avec l’Ukraine, ligne de défense européenne ? Mais non. Trump, selon une information Axios, a informé ses collègues du G7 dans ces termes : l’Iran voudrait capituler mais ils sont tous morts, il ne reste personne pour signer ; les navires peuvent franchir le détroit d’Ormuz [en fait ils sont bel et bien bloqués]… On l’a prié de ne pas lever les sanctions contre la Russie pour calmer les marchés. Il lève les sanctions. Jackpot pour Poutine, couteau dans le dos de l’Ukraine. L’Ukraine qui se bat et ne cède pas, qui encaisse et riposte avec imagination.  Quatre ans de guerre impitoyable, les morts et les blessés, les enfants kidnappés, l’infrastructure énergétique pilonnée, soutenue à moitié par les Européens et sujette aux pressions indécentes pour négocier sa défaite… Ah, mais ils sont des génies ès interception des drones shaheed !

Le président américain dit que la guerre sera bientôt finie. « Quand je le saurai dans mes os ». Des marines américains sont en route, ces boots on the ground qu’il avait promis de ne pas mettre. Les médias se confondent en embourbement et enlisement et combien de temps ça peut durer avant qu’on passe à autre chose. La France assume sa position de défaut sur le Liban : le Hezbollah attaque, Israël riposte, c’est une crise humanitaire… libanaise bien entendu. Enfin, non ! Le 20 mars, Jean-Marie Barrot, de passage à Jérusalem, voit la lumière : Israël a le droit de se défendre contre le Hezbollah. Enfin oui, il faudrait quand même négocier.

Quant à prêter le flanc aux critiques, Donald J. Trump leur en offre un grand comme le pont du porte-avions Abraham Lincoln. Et le discours de Pete Hegseth ?  « L’Iran est toast [chocolat] et ils le savent ». Sa posture, son look, sa mini-décoration militaire, ses penchants nationalistes chrétiens. A la conférence de presse du 19 mars, il invite tout le monde à prier pour les militaires « au nom de Jésus Christ ».

Pas une motte de terre ferme pour l’honnête citoyen.

© Nidra Poller

https://www.tribunejuive.info › 2025/02/08 › president-trumpTribunejuivePresident Trump II : le Tout Puissant 1/2. Par Nidra Polller


                                                           Nidra Poller

Nidra Poller, née aux Etats-Unis dans une famille d’origine mitteleuropéenne et posée à Paris depuis 1972,  est une romancière devenue journaliste, le 30 septembre 2000, par la force des choses, dit-elle, par  l’irruption brutale, dans mon pays d’adoption, d’un antisémitisme génocidaire, Nidra Poller est connue depuis comme journaliste, publiée entre autres dans  CommentaryNational Review OnlineNY SunControversesTimes of IsraelWall Street Journal EuropeJerusalem PostMakor Rishon , Causeur,  Tribune JuivePardès …

Elle rédigea longtemps le vendredi une Revue de la Presse anglophone pour la newsletter d’ELNET.

Elle est l’auteur d’une œuvre élaborée en anglais, en français, en fiction et en géopolitique, dont L’Aube obscure du 21e siècle (chronique), madonna madonna (roman), So Courage & Gypsy Motion (novel)

J’assume la contradiction, ajoute Nidra, me disant romancière mais pas auteure.

Observatrice des faits de société et des événements politiques, elle s’intéresse particulièrement aux conséquences du conflit israélo-palestinien et aux nouvelles menaces d’antisémitisme en France. Elle fait partie des détracteurs de Charles Enderlin et France 2 dans la controverse sur l’Affaire Mohammed al-Durah  et soutient la théorie d’Eurabia (en particulier avec Richard Landes).

Elle a fondé les Éditions Ouskokata.


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