Les prochains élections législatives auront lieu le 12 avril Si l’opposition gagne, ce sera la fin du régné de 16 ans de Viktor Orban et un grand changement pour l’UE. Car bien que membre de l’Union, Orban reste une exception : il défend le maintien de sa relation avec le Kremlin, lui achète du gaz et refuse d’appliquer les sanctions votées par Bruxelles. Il s’oppose actuellement à l’octroi d’un prêt de 90 milliards à Kiev.
La situation de la communauté juive en Hongrie est l’une des plus complexes d’Europe. Elle mêle une histoire tragique, une renaissance culturelle réelle, un antisémitisme persistant mais rarement violent, et une instrumentalisation politique devenue un élément central de la stratégie du pouvoir hongrois. À cela s’ajoute aujourd’hui un contexte électoral majeur en 2026 qui pourrait modifier l’équilibre politique du pays.
Une communauté ancienne marquée par la Shoah
Avant la Seconde Guerre mondiale, la Hongrie comptait environ 800 000 Juifs, très intégrés dans la vie économique, scientifique et culturelle. Budapest était alors l’un des grands centres intellectuels juifs d’Europe centrale.
La catastrophe intervient en 1944. Après l’occupation allemande, environ 437 000 Juifs hongrois sont déportés vers Auschwitz en quelques mois, sous la supervision d’Adolf Eichmann, avec la participation active de l’administration hongroise du régime de Miklós Horthy et de la gendarmerie hongroise. Au total, environ 565 000 Juifs hongrois périssent pendant la Shoah.
Budapest constitue une exception partielle : environ 200 000 Juifs y survivent, notamment grâce à l’action de diplomates comme Raoul Wallenberg et Carl Lutz et à l’arrêt tardif des déportations à l’été 1944.
Cette responsabilité hongroise dans la Shoah reste aujourd’hui un sujet politique extrêmement sensible, car le pouvoir actuel est accusé par certains historiens de minimiser la responsabilité de l’État hongrois en présentant la Hongrie uniquement comme victime de l’Allemagne nazie.
Une renaissance de la vie juive depuis 1990
Aujourd’hui, la communauté juive hongroise est estimée entre 75 000 et 100 000 personnes, dont la grande majorité vit à Budapest. Depuis la chute du communisme en 1990, on assiste à une véritable renaissance : synagogues restaurées, écoles juives, universités, festivals culturels, musées, restaurants casher, vie intellectuelle active.
Budapest est aujourd’hui considérée comme l’un des principaux centres de la vie juive en Europe centrale.
La vie juive y est visible, ce qui constitue une différence importante avec certains pays d’Europe occidentale où la sécurité impose parfois une forte discrétion.
Antisémitisme : une réalité paradoxale
La Hongrie présente une situation très différente de celle de la France, de la Belgique ou de l’Allemagne.
Selon plusieurs enquêtes internationales (notamment l’Anti-Defamation League), les préjugés antisémites existent dans une partie de la population : stéréotypes financiers, théories du complot, image d’une influence internationale juive. L’extrême droite hongroise, notamment le parti Jobbik dans les années 2000-2010, a longtemps utilisé une rhétorique antisémite explicite.
Mais en même temps, fait important :
les agressions physiques antisémites sont relativement rares en Hongrie, et la vie juive y est globalement visible et organisée.
On peut résumer la situation ainsi :
| Élément | Situation en Hongrie |
| Antisémitisme culturel | Oui |
| Antisémitisme politique | Oui |
| Violences physiques | Relativement faibles |
| Vie juive visible | Oui |
| Sentiment de sécurité | Plutôt oui |
| Malaise politique | Oui |
Ce paradoxe est au cœur de la situation hongroise actuelle.
Viktor Orbán : protecteur ou instrumentalisateur ?
Depuis 2010, le Premier ministre Viktor Orban mène une politique très particulière.
D’un côté, il est l’un des dirigeants européens les plus proches d’Israël et entretient des relations étroites avec Benjamin Netanyahu. La Hongrie bloque régulièrement certaines positions critiques de l’Union européenne envers Israël et développe des coopérations sécuritaires et technologiques avec l’État israélien.
Orban affirme régulièrement que la Hongrie est aujourd’hui le pays le plus sûr d’Europe pour les Juifs.
Mais en parallèle, son gouvernement a mené une campagne politique massive contre George Soros, milliardaire juif né à Budapest, accusé d’organiser l’immigration vers l’Europe et de vouloir affaiblir les nations européennes. Les affiches et la rhétorique utilisées ont été dénoncées par plusieurs organisations juives comme reprenant des codes visuels et politiques antisémites classiques.
On observe donc une stratégie en plusieurs volets :
- Alliance diplomatique avec Israël.
- Protection sécuritaire des communautés juives.
- Campagnes politiques utilisant des codes antisémites.
- Politique mémorielle controversée sur la Shoah.
- Division institutionnelle de la communauté juive.
Une communauté juive divisée
La communauté juive hongroise est divisée entre deux grandes organisations :
- Mazsihisz : organisation historique, souvent critique du gouvernement.
- EMIH (mouvement Chabad) : organisation orthodoxe en expansion, proche du gouvernement et bénéficiant de financements publics importants.
Cette division permet au pouvoir politique de s’appuyer sur une partie de la communauté contre une autre, ce qui affaiblit la représentation collective. Certains chercheurs parlent d’un modèle de gestion politique des minorités.
ORBAN, Israël et Moscou : une stratégie géopolitique
La Hongrie mène aujourd’hui une politique étrangère particulière. Viktor Orban est :
- l’un des dirigeants européens les plus proches d’Israël,
- mais aussi le dirigeant de l’Union européenne ayant conservé les relations les plus étroites avec la Russie de Vladimir Putin,
- opposé à certaines sanctions énergétiques contre Moscou,
- dépendant du gaz russe et de la centrale nucléaire de Paks construite avec la Russie.
La Hongrie mène une politique dite multivectorielle :
- relations avec Israël,
- relations économiques avec la Russie,
- relations avec les conservateurs américains,
- confrontation politique avec Bruxelles.
Dans cette stratégie, la relation avec Israël et la protection affichée des Juifs servent aussi de levier diplomatique, notamment vis-à-vis de Washington.
Les élections législatives du 12 avril 2026
Les prochaines élections législatives hongroises auront lieu le 12 avril 2026. Il s’agit d’un scrutin majeur : Viktor Orbán, au pouvoir depuis 2010, affronte une opposition forte menée par Péter Magyar.
Les principaux candidats sont :
- Viktor Orbán (Fidesz)
- Péter Magyar (TISZA)
- Klára Dobrev (Coalition démocratique)
- László Toroczkai (Mi Hazánk)
Ces élections sont considérées comme décisives pour l’orientation géopolitique de la Hongrie : Union européenne, Russie, Ukraine, relations avec les États-Unis.
Y a-t-il des candidats juifs ?
La question est sensible, car en Hongrie l’identité juive est rarement mise en avant publiquement en politique, en raison de l’histoire.
Il existe cependant des personnalités politiques d’origine juive, notamment Klára Dobrev, figure importante de l’opposition. Mais en Hongrie, les responsables politiques ne font généralement pas campagne en tant que Juifs.
La Hongrie reconnaît officiellement la minorité juive comme minorité nationale, ce qui lui permet d’avoir un représentant au Parlement, généralement sans droit de vote, sauf seuil électoral spécifique.
La représentation politique juive passe donc principalement par les partis politiques classiques, et non par un parti communautaire.
Conclusion : une situation unique en Europe
La situation des Juifs en Hongrie peut être résumée par un paradoxe :
| Élément | Situation |
| Vie juive | Active |
| Sécurité physique | Plutôt élevée |
| Antisémitisme culturel | Réel |
| Antisémitisme politique | Réel |
| Mémoire de la Shoah | Conflit politique |
| Instrumentalisation politique | Importante |
| Relations avec Israël | Très fortes |
| Relations avec la Russie | Très fortes |
| Élections décisives | Avril 2026 |
En résumé, les Juifs vivent aujourd’hui en Hongrie dans une situation que certains observateurs décrivent ainsi :
sécurité réelle, mais inconfort politique et mémoriel.
La Hongrie n’est donc ni un pays d’antisémitisme violent comme certaines zones d’Europe, ni un pays totalement apaisé : c’est un pays où la question juive est devenue un élément de stratégie politique intérieure et internationale, ce qui rend la situation particulièrement complexe et unique en Europe.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps
