Tribune Juive

Trente secondes d’avance: La fuite qui faillit tuer des pilotes américains et israéliens. Par David Germon

Chaîne 14 — Israël — 22 mars 2026 — 11h17 — 14’17 » Premier à publier : Moti Kassel, correspondant Chaîne 14


SAMEDI. 07H00. NEVE ILAN.

Les chasseurs décollent vers Téhéran.

Objectif : Ali Khamenei. Guide Suprême d’Iran.

L’opération s’appelle Sha’agat Ha’ari. Rugissement du Lion.

Première fois dans l’histoire qu’une opération d’ouverture contre l’Iran est lancée à ce niveau. Coordination américaine totale. Ciel dégagé accordé par Trump. Pilotes américains dans le dispositif. Des semaines de préparation. Un seul avantage : personne ne sait.

Dans les couloirs de la Kirya à Tel Aviv, l’heure H — le Shin, שין — est classée secret absolu.

À Neve Ilan, dans les studios de la Chaîne 12, une maquilleuse pose du fond de teint sur le visage de Yonit Levy.

Il est 07h00.

Levy n’est pas censée être là.


VENDREDI SOIR. ENTRÉE DU SHABBAT. LE MESSAGE.

Un message tombe dans le groupe WhatsApp interne de la Chaîne 12.

« Les présentateurs restent dormir cette nuit à Neve Ilan. »

Précaution aussitôt ajoutée : « Je ne dis pas que quelque chose va se passer. Je donne juste un fait. »

Traduction réelle : venez tous.

Ce même vendredi soir, la Chaîne 14 a diffusé qu’une attaque contre l’Iran pourrait survenir dans les heures suivantes. La Chaîne 12 a toute la nuit.

Le plateau se remplit. Nir Dvori, correspondant militaire — là. Le rédacteur de soirée — là. Des producteurs de la société de news. Des techniciens. Des habilleuses. Des maquilleuses.

Cinq personnes visibles au desk. Cinq personnes exposées à l’un des secrets les plus grands de l’histoire de l’État d’Israël.

Dvori n’est pas de permanence le samedi matin. Levy non plus. Ni l’un ni l’autre n’a de raison professionnelle d’être là.

Quelqu’un leur a dit de venir.

« Le service de fuite vers Yonit Levy et vers la Chaîne 12 ne se produit pas dans le vide. »


07H58. LE DIRECT. TRENTE SECONDES D’AVANCE.

Levy ouvre le journal.

« Bonjour. Nous sommes le 28 février. Il est huit heures du matin. Et maintenant, ça se passe. Des alertes ont été activées à travers le pays. Nous comprenons qu’une opération combinée américano-israélienne commence ou est en route. »

Elle se tourne vers Dvori.

« Ici dans le studio — qu’est-ce qu’on sait exactement à ce stade, Nir ? »

Les premières alertes officielles sonnent trente secondes plus tard.

Trente secondes. La Chaîne 13 — silence. La Chaîne 11 — silence. Seule la 12 est en place, rodée, prête.

Un téléspectateur saute de son lit. Il allume. Il zappe.

« Ça nous a vraiment beaucoup beaucoup surpris qu’au moment même où le direct monte à l’antenne, on entend là-bas des choses. »

« Il n’y a personne qui ait un minimum de bon sens qui ne comprenne pas — comment ils savent ? Comment ils savaient ? Ils ne dormaient pas là 24h/24. Nir Dvori n’est pas de permanence là-bas le samedi matin. Yonit Levy n’est pas là. »

Puis :

« Le soupçon m’est tombé dessus qu’il y a ici un événement beaucoup beaucoup plus grand. »


LE CERCLE. LA MAQUILLEUSE. LE TUYAU OUVERT.

Quelqu’un dans un cercle opérationnel ultra-restreint a parlé.

Il n’a pas glissé un mot à un seul journaliste. Il a ouvert le tuyau.

« S’il avait eu une responsabilité, il aurait dû boucher le tuyau. Au lieu de ça — il contacte la maquilleuse pour qu’elle vienne maquiller, à Yonit, à d’autres personnes encore. »

La nature de la source reste la question centrale.

« La Chaîne 12 reçoit une information d’une source à jour — qu’elle soit opérationnelle ou ancienne — et prépare une équipe entière qui arrive pour partir sur les chapeaux de roues. »

Opérationnelle : trahison d’État au sens strict. Ancienne : faille systémique.

Dans les deux cas — le secret le mieux gardé d’Israël finit dans une loge de maquillage à Neve Ilan.

Dans toute la chaîne humaine — rédacteur de soirée, correspondant militaire, présentatrice, producteurs de la société de news, techniciens, habilleuses, maquilleuses — personne n’a dit stop.

« Qui dans la machine de la Chaîne 12 — avec tous ses invités, ses présentateurs, ce commentateur militaire qui comprend le sujet — qui n’a pas arrêté une seconde pour dire : attendez, attendez, attendez les amis, faites attention — il y a ici des Chinois, des Russes, des Américains, des Émiratis, peut-être des Qataris — des forces étrangères qui cherchent des informations et qui peuvent faire tomber toute l’opération ? »

Personne.


L’ÉPOUSE NE SAVAIT PAS. LEVY SAVAIT.

Pendant que Neve Ilan bourdonnait, des ministres du cabinet dormaient.

Le ministre de l’Éducation — membre du cabinet de guerre — :

« J’étais ministre de l’Éducation dans l’État d’Israël. Nous avons tout fait, nous nous sommes préparés. Je ne savais pas. Je vous le dis : je ne savais pas que le Shin c’était à 8h15 ce samedi-là. »

Puis la phrase qui tue :

« Tu ne dis pas cette chose au cercle le plus proche de toi. Ton épouse ne savait pas. Et Yonit Levy savait. »

L’épouse d’un ministre. Une présentatrice de télévision.

L’une ignorait. L’autre savait.


MUNICH. L’INTERRUPTION.

Un intervenant glisse une phrase.

« Si je m’étais permis de voyager à Munich ce week-end… je pense que ce week-end-là, les gens devaient réfléchir à deux fois. »

Son interlocuteur l’arrête net.

« Hop. Tu as dit là… »

Silence. La phrase reste en suspens. Volontairement.


LE DÉLUGE. BERGMAN. 18 HEURES. LA RUSE SABOTÉE.

Sha’agat Ha’ari n’est pas un incident isolé.

« Il y a eu cette dernière année un déluge de fuites qui ont gravement nui à l’État d’Israël. Un déluge. Un flot de fuites à Bergman que dans 18 heures il va y avoir une opération au Liban qui peut surprendre le Hezbollah. »

18 heures. Le délai exact fuité à Ronen Bergman — grand reporter Ynet / New York Times — avant une opération au Liban.

Un intervenant interroge l’autre :

« Tu sais à quoi il faisait allusion ? À quelle ruse qu’on avait faite ? Ça ne s’appelle pas attendre. »

Une opération de déception militaire. Sabotée par une fuite.

Quelques jours avant l’opération des bipeurs — septembre 2024, milliers d’appareils piégés explosant simultanément dans les mains du Hezbollah — Bergman publie sur Ynet : le gouvernement s’apprête à prendre un acte irresponsable susceptible de provoquer une guerre régionale.

« Celui qui a fuité à Bergman quelques heures avant les bipeurs voulait faire échouer les démarches du niveau politique. »

Avant ça : fuite vers le Bild allemand. Document classifié. Ari Rosenfeld arrêté. Jeté dans les caves du Shin Bet.

Affaire Tsahi Braverman : haut responsable du bureau du Premier ministre, mis en examen pour transmission de matériel classifié.

Un intervenant sur le Bild :

« Dans le Bild, c’était quelque chose qui n’a de toute façon pas aidé Israël. Là, ils ont ouvert une enquête, ils ont jeté des gens dans les caves du Shin Bet. »

Question restée sans réponse :

« A-t-on cherché l’indiscret de Bergman ? »


LE DANGER MORTEL. LE CIEL DÉGAGÉ. LA COLÈRE AMÉRICAINE.

Ce matin du 28 février. Ce que la fuite a réellement risqué.

« Si cette information avait été interceptée — par des Chinois, des Russes, des étrangers — toute l’opération aurait été réduite à néant. Effacée. »

Et si les forces adverses avaient reçu l’info avant le lancement :

« Il est très possible qu’ils auraient déclenché une riposte bien plus significative. Et encore — חס וחלילה, Dieu nous en préserve — nous aurions pu finir avec quelqu’un qui ne revient pas de cette mission. »

L’appel arrive dans les heures suivantes :

« J’ai reçu un appel de gens qui m’ont dit qu’aux États-Unis ils sont très en colère sur cette fuite parce qu’elle a mis en danger aussi des pilotes américains. »

« Je vois en ça une atteinte énorme à la sécurité d’Israël. »


LE TWEET. LA MENACE. L’AVEU.

Le ministre de l’Éducation voit défiler un tweet d’Amit Segal — journaliste de la Chaîne 12 elle-même.

Segal annonce : enquête policière ouverte sur un individu ayant parié sur Polymarket en connaissant l’heure H.

Réaction immédiate :

« C’est quoi ça ? Pourquoi enquête policière sur Polymarket — et pas enquête policière sur le fait que les gens de la 12 savaient là-bas ? »

Il tweete la question. Publiquement.

Réponse. Privée. Du rédacteur de soirée de la Chaîne 12 d’abord.

« Fais attention. »

« Celui qui nous a fuité — il est proche de toi. S’il est proche de toi, arrête-le. »

Réponse sèche :

« Pourquoi tu me menaces ? S’il est proche de moi, arrête-le toi-même. Sur quoi exactement tu me menaces ? »

Guy Soudry, rédacteur en chef, intervient à son tour. Il bégaie. La version change.

Dans un premier temps — la Chaîne 12 n’admet pas avoir reçu une fuite.

Puis — en réponse à la sollicitation directe de la Chaîne 14 — la version bascule.

Déclaration officielle publiée :

La Chaîne 14 avait diffusé vendredi soir qu’une attaque était possible. La Chaîne 12 avait pris cela au sérieux. Levy était arrivée dès les heures du soir à Neve Ilan — comme elle l’avait déjà fait dans le passé.

« Malheureusement, malgré la préparation renforcée, nous n’avons pas été la chaîne la première à monter à l’antenne. »

Relisez. Ils cherchaient à être premiers. Ils l’admettent. La préméditation est avouée.

Ce changement de versions aiguise la question : l’information venait-elle de l’intérieur même du système ?

« La chose centrale c’est la fuite. La chose centrale c’est le danger pour les soldats. Les spin n’ont pas marché cette fois. Tu sais pourquoi ? Parce que je n’en avais pas peur. »


LE GOUVERNEMENT S’EMBRASE.

Réunion du gouvernement. Le ministre de l’Éducation prend la parole :

« Il y a eu ici une grave infraction sécuritaire. Ça doit être examiné. »

Israel Katz, ministre de la Défense : enquête ouverte par le Malmab.

Orit Struck, ministre de la Mission nationale :

« C’est une trahison. Le Shin Bet. Comme des citoyens traîtres. »

Haïm Katz : limiter la durée de l’enquête. Le ministre de la Défense : il étudiera la possibilité.

Shlomo Karhi, ministre des Communications, sourire amer :

« Ne vous inquiétez pas. Le système va enterrer ça exactement comme l’affaire de la frégate. »

Un autre intervenant. Méthode concrète :

« Polygraphe. Celui qui a fuité — on l’embarque, boîte à rayures noir et blanc, immédiatement menotté. »


LES CHIFFRES. LE DÉSAVEU.

Sondage commandé par la Chaîne 14 suite à la tempête publique.

La fuite a-t-elle mis en danger des pilotes israéliens et américains ? 71 % oui — 17 % non — 12 % sans opinion.

Fuite la plus grave ? 47 % Iran — 23 % Bild — 17 % bipeurs — 13 % Braverman.

L’enquête révélera-t-elle la vérité ? 47 % non — 30 % oui — 23 % sans opinion.

Traitement égal par rapport à l’affaire Bild ? 62 % non — 17 % oui — 21 % sans opinion.


KAPLAN. LA MAIN. LE SYSTÈME.

La dimension politique. Nommée directement.

« Quand on arrêtera de poursuivre uniquement les indiscrets qui ne servent pas Kaplan — comme Ari Rosenfeld sur le Bild qui n’a de toute façon pas aidé Israël — quelqu’un a fait quelque chose ? A-t-on cherché l’indiscret de Bergman ? »

Kaplan. Boulevard de Tel Aviv. Symbole des manifestations anti-réforme judiciaire Netanyahu 2023-2024. Métonymie pour le camp libéral et ses relais médiatiques. La Chaîne 12 en tête.

« Elle protège la Chaîne 12 et eux la protègent. La main rince la main. »

« La question si l’enquête réussira dépend de qui enquête. Ces organes ont subi une politisation tellement extrême qu’ils n’ont plus honte d’enterrer en plein jour. »

« La crainte : que suite à la pression de la machine de la Chaîne 12, cette affaire aussi soit enterrée. »


LA LIGNE. LA CONCLUSION.

Il est possible que l’enquête clarifie que tout a été fait dans les règles du jeu.

Mais si ce n’est pas le cas :

« S’il s’avère qu’une information sur le moment d’une frappe opérationnelle a trouvé son chemin dehors juste avant le coup d’ouverture en Iran — c’est un événement grave. Susceptible d’avoir nui au succès de l’opération, à la relation avec Trump, au ciel dégagé pour les appareils, à la sécurité de l’État tout entier. »

28 février. 07h58. Trente secondes d’avance.

« Le manque total de responsabilité de la Chaîne 12 et de celui qui a fuité — qui pour quelques minutes de gloire étaient prêts à risquer cette opération — des gens qui fuient un tel renseignement ce sont des gens qu’on accuse d’une sorte d’espionnage. Une possible atteinte à la sécurité de l’État. Une chose pareille ne peut pas se produire. »

« Il ne peut pas se produire que les médias mettent en danger des pilotes de Tsahal. Il ne peut pas se produire que la presse porte atteinte à la sécurité de l’État d’Israël. »

L’enquête est ouverte. Washington gronde. Moti Castel suit le dossier.

Les avions sont rentrés.–

© David Germon

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