Tribune Juive

LFI dans toutes les têtes. Par Julien Brünn

Donc, le vainqueur de ces deux tours de chauffe avant la présidentielle est… LFI. Si ce n’est dans les urnes, du moins dans les têtes. Dans les urnes, le score de LFI n’est pas si mirobolant que ça, sauf deux exceptions notables : Roubaix et Saint-Denis. Ailleurs, même quand c’est un LFI qui gagne, c’est avec les voix piquées aux autres. Et quand la gauche perd, c’est à cause de LFI : « LFI fait perdre », s’est désolé un ponte du PS, voyant que les alliances dites « de la honte » ne marchaient pas. Mais dans les têtes, c’est une autre histoire : LFI est présente dans 100% des têtes françaises.

Et cette victoire, virtuelle mais victoire quand même, c’est à cause de, ou grâce à… Mélenchon. Le tribun Mélenchon. Un peu comme quand la radicalité du Parti communiste était incarnée par une autre grande gueule, celle de Georges Marchais. Et remontons même un peu plus loin. Remontons à une autre très grande gueule de notre commune histoire européenne : Hitler. Après tout, il n’y a pas de raison pour que la « reductio ad hitlerum » soit réservée à la gauche…

Hitler raconte dans Mein Kampf l’effet qu’a fait sur lui la découverte de l’effet bœuf qu’il faisait sur les autres, qui l’écoutaient bouche bée : « Je savais parler », constate-t-il, ravi. (Mein Kampf, Nouvelles éditions latines, p. 379). Il en déduisit ceci, pour son action politique future (car nous ne sommes qu’en 1924, et Hitler écrit Mein Kampf en prison après avoir raté son putsch à Munich) : « La grande masse d’un peuple ne se compose ni de professeurs, ni de diplomates. Elle est peu accessible aux idées abstraites. Par contre, on l’empoignera plus facilement dans le domaine des sentiments et c’est là que se trouvent les ressorts secrets de ses réactions, soit positives, soit négatives. (…) La foi est plus difficile à ébranler que la science, l’amour est moins changeant que l’estime, la haine est plus durable que l’antipathie. Dans tous les temps, la force qui a mis en mouvement sur cette terre les révolutions les plus violentes, a résidé bien moins dans la proclamation d’une idée scientifique qui s’emparait des foules que dans un fanatisme animateur et dans une véritable hystérie qui les emballait follement. Quiconque veut gagner la masse, doit connaître la clef qui ouvre la porte de son cœur. Ici l’objectivité est de la faiblesse, la volonté est de la force. »

Une grande gueule connaît d’instinct comment « empoigner » une foule avec des sentiments d’où l’objectivité et le doute sont exclus, pour la mener jusqu’à « l’hystérie ». Et Mélenchon la grande gueule connaît parfaitement les « sentiments » de sa foule qui la mène à une « hystérie » qui l’emballe follement. Voyez ses meetings. Ça ne veut pas dire qu’il finira comme Hitler, mais simplement que les ressorts sont les mêmes, et qu’ils ont fini par occuper tout l’espace politique. Et toutes les têtes. Haine du bourgeois et de ses droites, toutes ses droites, systématiquement renvoyées « aux heures sombres » du fascisme, haine de l’israélosémitisme, amour tout aussi systématique des Autres prétendument opprimés : le moteur à explosion amour/haine « découvert » par Hitler fonctionne à merveille, pour l’instant donc sur un gros 10% des électeurs. On a vu après le premier tour comment le reste de la gauche était aspirée, à quelques exceptions près, par ce trou noir. La présidentielle approche et les forces gravitationnelles, qui ne sont pas une constante en politique, vont devenir de plus en plus attractives, malgré les défaites de ceux qui s’y sont laissés entraîner.

En 1981, le psycho-sociologue Serge Moscovici publia un pavé important qui coula immédiatement au fond de la mare sociologique : L’âge des foules (Fayard). Le papa de l’ancien ministre socialiste du budget essayait de sortir de l’oubli deux sociologues français importants de la fin du XIXe siècle : Gabriel Tarde et surtout Gustave Le Bon, effacés par Marx et les marxistes. Lucide, Serge Moscovici avait prévu ce manque d’enthousiasme pour son entreprise de réhabilitation : en effet, expliquait-il, la vision de Tarde et Le Bon « mine notre confiance dans la loi des masses et notre espoir dans un avenir dont nous serions les maîtres tous ensemble » (L’âge des foules, p. 498). Car Le Bon était tout sauf un optimiste. « La voix des foules est devenue prépondérante », écrivait-il en 1890 dans Psychologie des foules. Parfait pour nos esprits démocratiques, sauf que, malheureusement, poursuivait-il, l’intelligence d’une foule (son « âme », écrivait-il à l’époque) est toujours inférieure à celle du moins intelligent de ses membres : « La Raison. Nullité de son influence sur les foules. On n’agit sur elles qu’en agissant sur leurs sentiments inconscients » est l’intitulé d’un chapitre qui résume parfaitement sa thèse (Psychologie des foules, Livre II). Mussolini avait lu Le Bon et l’avait publiquement félicité. Hitler, on ne sait pas… Mélenchon ? On ne sait pas non plus.

Mais regardez bien l’image de cette foule célébrant la victoire dès le premier tour du candidat LFI à Saint-Denis, Bally Bagayoko, en scandant « nous sommes tous des enfants de Gaza » et « tout le monde déteste Hanotin » (le maire déchu). Et demandez-vous ce dont elle pourrait être capable demain… Un 7 octobre ?… Ici ?…

© Julien Brünn

Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël


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