Tribune Juive

Du fleuve d’Égypte à l’Euphrate : mémoire d’une terre donnée. Par Serge Siksik

« En ce jour-là, l’Éternel conclut une alliance avec Abram et dit : À ta descendance j’ai donné ce pays, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve Euphrate »
(Genèse 15,18)

Il est impossible de comprendre l’histoire juive — et, plus encore, la conscience juive — sans revenir à cette phrase. Elle n’est pas un slogan. Elle est un verset. Elle n’est pas un programme politique moderne. Elle est une donnée constitutive du récit biblique.

Entre le Wadi el-Arish et l’Euphrate, il y a plus qu’un espace. Il y a une idée. Une projection. Une tension.

Pendant des siècles, cette délimitation n’a pas été un plan d’expansion. Elle a été une promesse. Et, surtout, une promesse différée. Car jamais, dans l’histoire concrète d’Israël, ce périmètre n’a été durablement maîtrisé dans sa totalité. Même aux heures de puissance maximale sous David et Salomon, l’influence ne signifiait pas souveraineté pleine et continue.

Il faut le rappeler : le texte biblique parle d’alliance, pas d’impérialisme. Le cadre est théologique avant d’être territorial. La géographie y est liée à une vocation morale. La terre n’est pas donnée comme butin, mais comme responsabilité.

C’est là que commence le malentendu contemporain. Au XXᵉ siècle, le retour juif sur sa terre s’est opéré dans un cadre international défini : mandats, résolutions, lignes d’armistice. L’État moderne est né dans des frontières précises, issues de compromis, de guerres et de décisions diplomatiques. Il n’a pas revendiqué, dans ses textes fondateurs, l’intégralité du périmètre biblique. Il a proclamé une souveraineté politique sur un territoire déterminé, pas une théocratie géographique.

Pourtant, la mémoire biblique n’a jamais disparu. Elle irrigue l’imaginaire, la liturgie, les commentaires. Elle demeure présente dans le langage de la tradition.

La question est alors inévitable : comment articuler un texte fondateur antique et une réalité géopolitique moderne ?

Certains affirment qu’il faut les dissocier totalement. Reléguer le verset à la sphère symbolique, liturgique, privée. D’autres considèrent que l’histoire juive n’est intelligible qu’à la lumière de cette promesse initiale.

Le débat est légitime. Il est profond. Il est explosif. Mais il faut d’abord clarifier un point essentiel : la notion biblique de frontière n’est pas une cartographie militaire. Elle est une projection d’influence spirituelle et civilisationnelle. Dans la Bible, l’espace est lié à la mission. La terre est le lieu où doit s’incarner une loi, une éthique, une responsabilité.

Ce n’est pas la superficie qui est centrale, c’est le sens. Or, le Moyen-Orient contemporain est un espace fracturé, artificiellement découpé après la chute de l’Empire ottoman. Les frontières de nombreux États voisins sont issues d’accords coloniaux du début du XXᵉ siècle. Elles ne sont pas des lignes éternelles. Elles sont des constructions politiques récentes.

Cela ne signifie pas qu’elles doivent être niées ou effacées. Mais cela signifie qu’aucune frontière de la région ne possède une sacralité absolue.

Dans ce contexte, le verset de la Genèse redevient une question philosophique : qu’est-ce qu’un droit historique ? Qu’est-ce qu’une promesse fondatrice dans le temps long ?

Les peuples européens fondent leur légitimité sur des continuités culturelles, linguistiques, historiques. Le peuple juif fonde la sienne sur une continuité textuelle et mémorielle unique au monde. Deux mille ans d’exil n’ont pas effacé la référence au territoire initial. Aucun autre peuple dispersé n’a conservé, pendant vingt siècles, une orientation géographique précise inscrite dans sa liturgie quotidienne.

David Ben Gourion déclarait en 1937 devant la Commission Peel : « La Bible est notre mandat »

(Protocoles de la Commission Peel, témoignage du 7 juillet 1937)

Cette phrase n’était pas une formule mystique. Elle signifiait que, pour le fondateur de l’État moderne, la légitimité historique du peuple juif ne pouvait être réduite aux seuls paramètres diplomatiques du moment.

Je ne crois pas que l’on puisse comprendre deux millénaires d’exil, de retour et de résilience sans admettre que tout commence par cette promesse initiale et que c’est elle qui structure encore notre conscience collective

Je refuse de traiter les versets de la Torah liés à la terre donnée comme des reliques embarrassantes. Ils font partie du socle. On peut les interpréter, les contextualiser, les hiérarchiser mais pas les effacer pour rendre notre récit plus acceptable aux standards du moment.

Faut-il voir dans cette persistance une pathologie ou une fidélité exceptionnelle ?

Le cœur du débat est là.

On reprochera à cette vision d’être maximaliste, dangereuse, irréaliste. On dira qu’elle attise les tensions régionales. On la qualifiera d’utopique ou d’extrémiste.

Mais l’histoire montre que les visions qui structurent un peuple sur le temps long ne sont jamais neutres. Elles peuvent être mal comprises. Elles peuvent être mal interprétées. Elles peuvent être instrumentalisées. Mais elles ne disparaissent pas.

La question n’est pas de tracer demain une nouvelle carte. La question est de savoir si l’identité juive peut être amputée de son horizon biblique sans perdre une partie de sa cohérence interne.

Car il faut l’admettre : le texte de Genèse 15,18 ne s’efface pas. Il demeure. Il oblige à penser.

Il oblige à penser la tension entre idéal et réalité. Entre promesse et prudence. Entre vocation et responsabilité internationale.

Philosophiquement, cette tension renvoie à une idée plus large : le rapport entre mémoire et souveraineté.

Un peuple peut-il survivre uniquement par l’adaptation stratégique ? Ou doit-il conserver une dimension de dépassement, une verticalité, une projection au-delà du pragmatisme immédiat ?

L’État moderne fonctionne selon des équilibres diplomatiques. La Bible fonctionne selon une logique d’alliance. Ces deux registres ne sont pas identiques. Les confondre serait dangereux. Les séparer totalement serait mutilant.

La grandeur d’une civilisation réside souvent dans sa capacité à maintenir des tensions sans les résoudre brutalement.

Il ne s’agit pas d’ignorer les réalités démographiques, politiques, militaires. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’autres peuples ni de mépriser les équilibres régionaux. Il s’agit de reconnaître que l’histoire juive ne commence pas en 1948. Elle ne commence pas avec l’ONU. Elle ne commence pas avec les accords diplomatiques modernes.

Elle commence avec une alliance et cette alliance définit un horizon.

Dans les faits, aucun gouvernement israélien n’a gouverné selon un programme théologique de restauration intégrale du périmètre biblique. La politique réelle est faite de compromis, de rapports de force, de calculs stratégiques.

Mais l’horizon biblique continue d’habiter le débat intellectuel, religieux, identitaire.

On peut le rejeter. On peut le relativiser. On peut le spiritualiser. On peut le politiser.

On ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.

L’erreur serait de réduire cette référence à une volonté de domination. Dans le texte, la terre est conditionnée à une exigence morale. L’exil biblique lui-même est présenté comme conséquence d’une défaillance éthique. La possession n’est jamais automatique, elle est liée à la justice et cela change tout.

Car si l’espace est lié à l’éthique, alors la question territoriale devient une question de responsabilité collective. Non d’expansion brute.

Dans un Moyen-Orient en recomposition permanente — Syrie fragmentée, Liban déstructuré, Irak instable, équilibres mouvants — la dimension civilisationnelle redevient centrale. Les frontières politiques peuvent bouger. Les identités profondes, elles, persistent.

Certains verront dans cette réflexion un danger. D’autres y verront une fidélité. Il est possible que les deux perceptions coexistent.

Mais une chose est certaine : un peuple qui renonce à son récit fondateur finit par perdre sa cohésion. Et un peuple qui absolutise son récit sans tenir compte du réel s’expose au désastre.

La voie étroite consiste à assumer la mémoire sans céder à l’ivresse.

Entre le fleuve d’Égypte et l’Euphrate, il y a un verset. Ce verset n’est ni un tract ni un plan militaire. Il est une matrice. Une tension. Un appel.

Libre à chacun d’y voir un symbole ou un horizon.

Mais il serait intellectuellement malhonnête de prétendre qu’il ne dit rien.

Et il serait historiquement naïf de croire que deux mille ans de mémoire peuvent être effacés par quelques décennies de diplomatie.

L’Histoire juive est plus longue que les cartes actuelles. C’est cela que beaucoup redoutent et que d’autres reconnaissent.

Depuis le 7 octobre, ce débat n’est plus académique. Lorsque des villages sont attaqués, lorsque la souveraineté est défiée dans sa chair, les références que l’on croyait théologiques réapparaissent comme des réflexes stratégiques. Des figures politiques comme Bezalel Smotrich ou Itamar Ben-Gvir ne créent pas une doctrine ex nihilo ; elles réactivent une mémoire textuelle ancienne. Le choc du 7 octobre a déplacé le centre de gravité du débat israélien : la sécurité immédiate et la profondeur historique se sont soudainement superposées. Ceux qui, hier encore, considéraient ces références comme marginales doivent désormais admettre qu’elles puisent dans une tradition continue.

Le désaccord est légitime. Mais feindre de découvrir aujourd’hui ce que six millénaires de mémoire n’ont jamais cessé de dire relève moins de la surprise que de l’aveuglement.

« La mémoire n’est pas seulement le souvenir du passé ; elle est la conscience d’une responsabilité« . Levinas

Assumons la nôtre !

© Serge Siksik

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