Pourquoi je retire ma candidature à l’élection au comité directeur du Crif du 24 mars 2026
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Chers amis membres de l’Assemblée générale,
Je vous écris aujourd’hui non pas pour solliciter vos voix, mais par devoir de vérité, de loyauté et de cohérence envers vous comme envers ma conscience de militant.
« Un engagement ancien et sincère »
Avant toute chose, je souhaite rendre hommage à trois grands présidents du CRIF : Henri Hajdenberg, Roger Cukierman et Richard Prasquier. Trois personnalités très différentes mais qui ont eu en commun de susciter en moi, il y a plus de vingt ans, l’envie de militer au sein du CRIF et d’y consacrer une part importante de mon engagement communautaire.
Au fil des années, j’ai eu l’honneur d’être à deux reprises conseiller du président, puis président de la Commission Île-de-France, qui fut longtemps la seule commission entretenant un lien vivant avec les communautés sur le terrain. Sa disparition est, à mes yeux, le signe d’un affaiblissement progressif du lien entre notre institution et les communautés qu’elle est censée représenter.
Et cet effacement ne concerne pas seulement l’Île-de-France. Il traduit aussi une manière de reléguer les sections régionales du Crif au second plan comme si elles étaient accessoires. Or les régions donnent au Crif son ampleur nationale et son enracinement, tout autant que les régions ont besoin de l’appui politique d’un Crif national fort.
« Bilan d’un candidat sortant, devoir de vérité »
Il y a six ans, vous m’avez fait confiance en me réélisant au Comité directeur puis au Bureau exécutif. Je vous en remercie sincèrement. Mais en tant que candidat sortant, je ne vous ferai pas l’affront de vous faire des promesses. Je me dois au contraire de vous parler avec franchise.
Durant ces six années, j’ai sincèrement voulu agir, proposer et contribuer. Pourtant, je dois reconnaître avec honnêteté et regrets que je n’ai strictement rien pu faire. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Non pas par manque de volonté, mais parce que, dans le fonctionnement actuel du CRIF, aucun véritable espace n’est donné aux élus, que vous avez pourtant mandatés pour vous représenter, pour agir, proposer ou contribuer. Beaucoup d’entre nous, y compris au sein du Bureau exécutif, en contravention avec nos statuts, se retrouvent réduits à un rôle de simple figuration pour donner leur caution à une représentativité fictive.
« Sommes-nous devenus un parti politique? »
De mémoire de membre du CRIF, je n’avais jamais vu les élus aussi peu associés à la conduite de notre institution. La plupart des initiatives ou même des rencontres sont souvent découvertes a posteriori.
Soyons lucides, entre indignations sélectives et sympathies subjectives, le CRIF ne ressemble plus à une organisation communautaire représentative ; il ressemble à un parti politique fermé, où un groupuscule décide seul et organise un noyautage insidieux à coup d’augmentations de mandats et de modifications statutaires pour transformer le Crif en un outil de pouvoir partisan qui ne fera qu’aggraver son déficit de représentativité.
Il est impératif que la commission statuts agréments mandats redevienne indépendante afin d’assurer sa mission de vigilance effective sur le respect des statuts et l’équilibre des forces de représentativité.
« La fameuse ligne du CRIF«
Et que dire de cette fameuse ligne du CRIF qui nous est ensuite présentée comme une évidence qui engage l’ensemble de notre communauté ? Elle s’impose sans véritable discussion, sans débat, sans recherche de consensus; elle ne peut donc prétendre être véritablement représentative. On a parfois le sentiment qu’il ne nous reste plus qu’à en observer l’annonce, comme on attendrait la fumée blanche d’un conclave. Or la représentativité ne se décrète pas, elle se construit dans l’écoute, dans la concertation et dans le débat.
« Un immense gâchis collectif«
Cette situation est d’autant plus regrettable qu’elle conduit à un véritable gâchis. Le CRIF compte près de 270 délégués, dont beaucoup disposent de compétences, d’expériences et d’une réelle volonté d’agir au service de notre communauté. Tenir à l’écart cette richesse collective est une perte considérable pour notre institution et délégitimise son caractère représentatif. Ce n’est pas un hasard si le CRIF est aujourd’hui de plus en plus critiqué au sein même de la communauté. À force de fonctionner ainsi, notre institution perd peu à peu en crédibilité.
« Retrouver l’esprit fondateur du CRIF »
Je crois également que nous devons nous interroger sur certaines obsessions partisanes qui occupent désormais une place importante dans notre discours public. Ces positionnements peuvent parfois sembler légitimes, mais ils finissent par nous diviser et par nous éloigner de notre mission première. À force de nous enfermer dans ces combats politiques, nous risquons surtout de devenir inaudibles.
Notre rôle est d’abord de représenter la communauté juive de France, et de porter une parole claire lorsque ses intérêts fondamentaux sont en jeu. Cela suppose de savoir dialoguer avec les pouvoirs publics avec franchise lorsque certaines positions nous paraissent contraires à nos valeurs que nous avons la responsabilité de défendre. Le respect des institutions n’implique ni la complaisance ni la retenue excessive. La mission du CRIF n’est pas de plaire au pouvoir, mais d’exprimer avec clarté les préoccupations et les attentes de la communauté qu’il représente.
« Une défense d’Israël beaucoup trop timide »
Un épisode récent m’a particulièrement marqué. Je me trouvais en Israël lorsque la guerre contre l’Iran a débuté. Dois-je rappeler qu’il s’agit là, de la principale menace, contemporaine, existentielle pour notre peuple ? Dans ces moments graves, j’ai perçu un décalage abyssal. Alors qu’Israël faisait face à une épreuve historique, j’ai été frappé de constater que le CRIF semblait consacrer une part démesurée de son attention aux municipales parisiennes. Ces sujets peuvent avoir leur importance, mais ils ne doivent jamais nous faire perdre de vue l’essentiel.
La défense d’Israël est beaucoup trop timide, ce n’est pas un sujet parmi d’autres qu’il faut dissimuler ; elle constitue l’un des piliers statutaires du CRIF. Défendre Israël est un devoir et une fierté.
« Une alerte, pas un renoncement«
Nous avons besoin d’un CRIF uni, fort, fraternel et soudé : les temps qui viennent s’annoncent difficiles. Ce constat sans complaisance peut paraître sévère, mais il est nécessaire. Je vous le dois, comme je dois des comptes à notre communauté, car la parole du CRIF engage chacun d’entre nous.
Témoin des dysfonctionnements, je ne peux pas voir et laisser faire. Ma démarche est une alerte sincère, guidée par l’intérêt général : non pour fragiliser notre institution, mais pour la renforcer en l’invitant à se remettre en question.
On ne siège pas au CRIF pour l’apparence d’un titre, mais pour un engagement réel. Le silence ou la posture ne sauraient remplacer un véritable engagement. Être délégué, c’est contribuer activement, débattre, assumer ses positions, peser sur les décisions. C’est ainsi, et seulement ainsi, que naîtra une représentativité légitime.
Pour ma part, je suis un militant. Un vrai militant doit être utile ; or, dans le fonctionnement actuel, je ne peux plus l’être. Refuser un rôle de figuration n’est pas un renoncement : c’est poser l’exigence que je vous adresse à tous.
C’est pourquoi je retire ma candidature, non par humeur, mais par responsabilité et honnêteté envers moi-même, envers vous, envers notre communauté.
« Pour rester fidèles à notre maison commune »
Je tourne cette page de mon militantisme au sein du Crif, avec tristesse et gravité, à un moment où nous avons plus que jamais besoin d’être soudés et unis. Mais j’espère que cette parole contribuera à une remise en question salutaire et un sursaut de notre institution, afin qu’elle puisse redevenir une véritable force d’union, respectueuse de toutes les sensibilités, de droite comme de gauche, et ainsi conserver la confiance de la communauté, tout en regagnant en représentativité.
Je vous souhaite à chacun d’entre vous le meilleur et au CRIF pleine réussite dans sa véritable mission.
Car au fond, au-delà de nos désaccords fraternels, nous partageons une même communauté de destin.
Vous êtes mes frères et mes sœurs.
Le CRIF doit se ressaisir pour rester notre maison commune.
« La fidélité à une institution ne consiste pas à se taire lorsqu’elle s’égare, mais à avoir le courage de lui dire la vérité pour qu’elle reste fidèle à sa mission »
Ariel Amar
Am Israël Haï,
Avec toute mon amitié,
© Ariel Amar, Président de l’Association France-Israël
