Alors que l’escalade militaire au Moyen-Orient se prolonge, les frappes extérieures n’ont pas provoqué l’effondrement du régime iranien. Ce constat met en lumière une réalité souvent sous-estimée : l’évolution politique de l’Iran dépend d’abord de ses dynamiques internes.
Après plusieurs semaines de conflit, l’hypothèse d’un effondrement rapide du régime iranien ne s’est pas matérialisée. Malgré près de 8000 cibles frappées selon le CENTCOM et l’élimination d’Ali Khamenei dès les premières heures du conflit, suivie de celle de nombreux hauts responsables militaires et sécuritaires, le pouvoir en place demeure.
Le 12 mars, l’agence Reuters, citant trois sources proches des évaluations du renseignement américain, indiquait que la République islamique ne faisait pas face à un risque imminent d’effondrement.
Cette situation souligne les limites d’une approche strictement militaire face à une crise avant tout politique.
La guerre, un frein aux dynamiques internes
Dans ce contexte, la guerre agit paradoxalement comme un facteur de stabilisation relative à court terme. Lorsque l’ensemble du territoire est exposé aux bombardements, la priorité de la population devient la survie quotidienne, reléguant au second plan toute mobilisation politique d’ampleur.
Pourtant, ces mêmes citoyens ont démontré, ces dernières années, leur capacité à contester le pouvoir lors de vagues successives de protestation.
Le pouvoir semble ainsi tirer parti de la situation pour reconstituer une forme de cohésion interne du régime. La rhétorique officielle, marquée par la répétition du mot d’ordre « poursuivre la guerre jusqu’au bout », vise à reconfigurer le cadre politique en un registre sécuritaire, alors même que les coûts humains et économiques du conflit s’alourdissent.
Une militarisation accrue de l’espace urbain
Parallèlement, la militarisation des villes s’est intensifiée. Selon l’agence Fars, le nombre de patrouilles de sécurité aurait été multiplié par trois.
Aux côtés des forces de police et des Gardiens de la révolution (CGRI), des groupes paramilitaires -notamment les brigades Fatemiyoun et les brigades Zeynabiyoun (mercenaires afghans et pakistanais affiliés aux CGRI) – ont été mobilisés pour consolider le dispositif sécuritaire. Leur présence, en particulier dans les patrouilles nocturnes, contribue à instaurer un climat de dissuasion visant à contenir toute contestation.
Les déclarations de responsables sécuritaires illustrent ce durcissement. Ahmad-Reza Radan, commandant de la police iranienne, a déclaré :
« Si quelqu’un descend dans la rue à la demande de l’ennemi, nous ne le considérons pas comme un simple protestataire, mais comme un ennemi, et nous le traiterons comme tel. »
Il a ajouté : « Toutes nos forces ont le doigt sur la gâchette, prêtes à défendre la révolution et à soutenir le peuple et la patrie. »
Une crise aux implications régionales et internationales
Au-delà du cadre national, la crise iranienne s’inscrit dans une dynamique régionale plus large. Les tensions actuelles — de Gaza aux confrontations directes avec Israël — illustrent les effets d’un système politique dont les logiques internes ont des répercussions au-delà de ses frontières.
Plus largement, vu du poids géopolitique de ce pays, la question iranienne s’impose comme un enjeu central pour la stabilité du Moyen-Orient, mais aussi pour les équilibres énergétiques et sécuritaires globaux.
Le rôle décisif des dynamiques internes
Dans ce contexte, une interrogation demeure : dans quelle mesure une transformation politique en Iran peut-elle être induite de l’extérieur ?
L’expérience historique suggère que la pression extérieure, bien qu’elle puisse affaiblir un régime, ne suffit pas à produire une transformation durable. Celle-ci dépend principalement de dynamiques internes : mobilisation sociale, résistance organisée et émergence d’alternatives politiques crédibles.
Il y a vingt-et-un an, Maryam Radjavi, figure de proue de l’opposition iranienne, déclarait au Parlement européen :
« La solution pour l’Iran ne réside ni dans la complaisance ni dans la guerre, mais dans une troisième voie : le changement de régime par le peuple et une résistance organisée. »
Cette approche postule que ni la confrontation militaire ni les politiques de complaisance ne permettent, à elles seules, de produire un changement durable.
Une force organisée à l’intérieur du pays
Si les contraintes extérieures étaient levées, la société iranienne et les forces d’opposition disposeraient de la capacité et de la volonté nécessaires pour impulser ce changement. Cette voie apparaît également comme la seule susceptible d’éviter la prolongation du conflit actuel et l’émergence de nouvelles crises.
Parallèlement au mécontentement social généralisé, des oppositions structurées sont également actives à l’intérieur du pays. Celles-ci comprennent des organisations kurdes, baloutches ou arabes dans les régions frontalières, mais aussi les unités de résistance à l’échelle nationale. Ces unités, établies depuis 2016 par l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI), constituent un vaste réseau implanté dans la capitale et dans de nombreuses provinces. Ce réseau se présente comme un acteur opérationnel pour le renversement du régime. Au cours de l’année écoulée, plusieurs milliers d’actions contre les structures répressives auraient été menées par ce réseau.
Lors du soulèvement de janvier 2026, plus de 2 000 membres de ce réseau ont été portés disparus, et leur sort demeure incertain. Ceci n’a pas empêché les opérations de ces unités de se poursuivre. Ce qui définit une implantation considérable.
L’un des tournants récents a été l’attaque menée le 23 février par des unités de résistance de l’OMPI contre le complexe de Khamenei, l’un des centres de commandement les plus protégés du régime, lequel a ensuite été visé et détruit par des bombardements.
Sur les 250 combattants ayant participé à cette opération, 82 ont été tués ou arrêtés. De son côté, le régime a cherché à dissimuler cet événement.
Une équation encore ouverte
La situation actuelle illustre une réalité classique des crises politiques : la pression extérieure peut fragiliser un régime, mais elle ne le transforme pas nécessairement.
Compte tenu du poids géopolitique de l’Iran, l’émergence d’une force structurée au sein de la société elle-même apparaît comme un facteur indispensable non seulement pour un changement démocratique, mais aussi pour assurer la stabilité et la paix dans la région.
© Franck Radjai, Nader Nouri et Hamid Enayat
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Par Franck Radjai, Nader Nouri et Hamid Enayatrecteur de Recherche au CNRS et analyste à la FEMO, Nader Nouri, ancien diplomate iranien basé à Paris, secrétaire général de la Fondation d’Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO) et Hamid Enayat politologue, spécialiste de l’Iran, collabore avec l’opposition démocratique iranienne

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