En géopolitique, l’information ne vaut rien sans l’intelligence des hommes. Par Richard Abitbol

À écouter certains plateaux de télévision, la géopolitique serait devenue une science presque mécanique. Il suffirait d’aligner quelques cartes, de citer deux ou trois rapports, d’égrener des statistiques, de rappeler un contexte historique sommaire, et voilà qu’apparaîtrait soudain une vérité stratégique. Le monde serait lisible comme un tableau Excel. Les intentions des dirigeants se déduiraient de leurs déclarations. Les crises obéiraient à une logique froide. Les décisions des États ne seraient que la conséquence rationnelle de contraintes objectives.

Cette vision est non seulement fausse. Elle est dangereusement fausse.

Car en géopolitique, comme plus encore dans le renseignement, l’information brute ne vaut presque rien si elle n’est pas éclairée par l’intelligence des hommes. On peut disposer d’une masse immense de données, de confidences, de signaux, d’images satellite, d’interceptions, de notes diplomatiques, de comptes rendus d’entretiens, et ne rien comprendre à l’essentiel. À l’inverse, une connaissance profonde d’un dirigeant, de son entourage, de ses peurs, de son imaginaire politique, de son rapport au temps, au risque, à l’humiliation ou à la gloire, permet souvent de décrypter ce que mille documents ne révéleront jamais.

L’erreur classique des faux experts consiste à confondre l’information avec la vérité. Or, en politique internationale, l’information n’est presque jamais pure. Elle est produite, filtrée, orientée, scénarisée. Un chef d’État ne parle jamais innocemment. Un ministre ne laisse jamais fuiter sans calcul. Un conseiller ne confie jamais une analyse sans arrière-pensée. Une indiscrétion peut être un message. Une confidence peut être un test. Une ambiguïté peut être un levier. Une contradiction peut être un leurre.

Les dirigeants laissent passer l’information qu’ils veulent laisser passer. Ils montrent pour mieux cacher. Ils rassurent pour mieux préparer. Ils menacent pour éviter d’agir, ou au contraire feignent l’apaisement quand la décision est déjà prise. Le discours officiel n’est pas la réalité ; il est souvent un instrument destiné à façonner la perception de la réalité.

C’est là que commence la vraie géopolitique. Non pas dans l’accumulation fétichiste des données, mais dans la capacité à interpréter les hommes qui les produisent, les transmettent ou les manipulent.

Il faut le dire clairement : la géopolitique n’est pas une science des cartes, c’est une science des volontés humaines en situation de puissance. Et les volontés humaines ne se lisent pas seulement dans les textes. Elles se lisent dans les tempéraments, dans les fidélités, dans les obsessions, dans les humiliations anciennes, dans les rêves inavoués, dans les réflexes de caste, dans les traumatismes historiques incorporés par des individus. Un régime ne pense pas ; ce sont des hommes qui pensent, arbitrent, hésitent, mentent, se trompent, improvisent, masquent, reculent ou franchissent le pas.

Voilà pourquoi tant d’analyses publiques sont médiocres. Elles sont souvent informées, mais rarement intelligentes. Elles empilent des éléments exacts sans parvenir à hiérarchiser le vrai, le faux, le possible, le probable et le simulé. Elles prennent pour des convictions ce qui n’est que communication. Elles prennent pour des annonces ce qui n’est que test. Elles prennent pour des lignes rouges ce qui n’est parfois qu’un décor verbal destiné à impressionner une opinion ou un partenaire.

Dans le renseignement, cette vérité est encore plus brutale. Ce n’est pas l’absence d’information qui conduit d’abord aux erreurs majeures ; c’est la mauvaise interprétation de l’information disponible. L’histoire est pleine de services qui savaient beaucoup, mais comprenaient peu. Ils voyaient les mouvements sans comprendre les intentions. Ils avaient les signes, mais pas la psychologie. Ils observaient les capacités, mais pas la doctrine intime de celui qui allait décider. Ils connaissaient les mots, mais ignoraient l’homme.

Or c’est toujours un homme, ou un petit cercle d’hommes, qui à la fin tranche. Même dans les systèmes les plus institutionnalisés, même dans les grandes bureaucraties, même dans les régimes apparemment collégiaux, il existe des moments où l’histoire bascule dans un espace minuscule : un bureau, un échange privé, un silence, une colère, une blessure narcissique, une intuition, une peur du déclassement, une volonté de grandeur, un refus de perdre la face. Celui qui ne comprend pas cela ne comprend pas la décision stratégique.

Il ne suffit donc pas d’avoir des contacts. Il ne suffit pas d’avoir “vu” des responsables. Il ne suffit pas d’avoir reçu des confidences. Encore faut-il savoir ce qu’elles valent. Encore faut-il connaître assez intimement un décideur pour mesurer l’écart entre ce qu’il dit, ce qu’il laisse croire, ce qu’il souhaite, et ce qu’il fera réellement lorsque viendra l’instant du choix.

C’est ici qu’apparaît la différence fondamentale entre plusieurs catégories trop souvent confondues.

Il y a l’universitaire, parfois brillant, qui comprend les structures, les doctrines, les précédents historiques. Il apporte de la profondeur, des cadres d’analyse, de la mise en perspective. Son rôle est précieux. Mais il peut manquer l’épaisseur concrète du pouvoir.

Il y a le journaliste spécialisé, qui connaît les acteurs, les circuits, les signaux faibles, les ambiances, les non-dits. Il perçoit souvent mieux le mouvement réel que bien des théoriciens.

Il y a l’ancien praticien, le diplomate, le militaire, l’homme de réseaux, celui qui sait comment se prennent les décisions, comment s’organise le brouillage, comment fonctionne la chaîne de confiance.

Et puis il y a celui qui a véritablement fréquenté les centres de pouvoir, pas comme spectateur mais comme interlocuteur. Celui-là sait qu’en géopolitique la première règle est la méfiance méthodique. Non pas la paranoïa, mais la conscience que toute information est située, intéressée, souvent instrumentalisée. Il sait que la vérité d’une situation ne surgit jamais d’une source isolée mais du croisement entre des informations et une anthropologie du pouvoir.

L’intelligence des hommes : voilà ce qui manque à tant d’analyses contemporaines. Nous sommes entrés dans un âge où l’on confond volontiers abondance d’information et supériorité intellectuelle. C’est une illusion technicienne. On imagine que plus les flux sont massifs, plus la compréhension progresse. C’est l’inverse qui est souvent vrai. L’excès d’information favorise la myopie. Il submerge l’essentiel. Il brouille la hiérarchie. Il donne le sentiment trompeur de maîtriser une situation alors même qu’on en perd le fil humain.

Comprendre un dirigeant, ce n’est pas seulement connaître sa biographie officielle. C’est savoir ce qui le blesse, ce qui le flatte, ce qu’il redoute, ce qu’il méprise, ce qu’il ne peut politiquement pas concéder, ce qu’il peut secrètement accepter, ce qu’il dit pour son opinion, ce qu’il dit pour ses alliés, et ce qu’il tait à ses propres proches. C’est cela, l’intelligence des hommes. Et c’est cela qui donne sens à l’information.

Un bon analyste ne demande donc pas seulement : “Que s’est-il dit ?” Il demande : “Qui parle ? À qui ? Pour produire quel effet ? Dans quel rapport de force ? Avec quelle marge réelle ?” Il ne prend pas le message pour l’intention, ni l’intention pour la décision, ni la décision pour l’action. Il replace chaque élément dans une dramaturgie du pouvoir.

La géopolitique réelle n’est ni un commentaire de cartes ni un concours d’érudition. C’est un art du discernement dans un univers saturé de faux-semblants. C’est la capacité de reconnaître qu’entre le visible et le réel s’interpose toujours l’homme : avec ses passions, ses calculs, ses faiblesses, son orgueil, son histoire, son masque.

Au fond, tout se résume à une évidence que notre époque oublie : les États n’agissent pas, ce sont des hommes qui agissent au nom des États. Tant qu’on n’a pas compris cela, on n’a compris ni la diplomatie, ni la stratégie, ni le renseignement.

En géopolitique, l’information ne vaut donc rien sans l’intelligence des hommes. Et dans le renseignement, elle vaut parfois moins encore : car une information mal interprétée peut être plus dangereuse qu’une information absente. L’ignorance se corrige ; l’illusion de savoir conduit aux catastrophes.

Ceux qui l’ont approché de près savent que le pouvoir parle beaucoup, mais ne se livre jamais. Pour l’entendre vraiment, il ne suffit pas d’écouter ses mots. Il faut connaître ses hommes.

© Richard C. Abitbol

Président d’honneur du CJFA
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