Dessin de Richard Kenigsman
La mer, ce matin-là, était plate comme une table de conférence au siège du parti.
Un petit bateau humanitaire, couvert d’autocollants militants, approchait lentement de la côte.
À la proue se tenait Callypige Panarrière.
Blonde.
Yeux bleus très convaincus.
Et cette voix un peu enfantine — celle des écoliers appliqués qui récitent Le Corbeau et le Renard en marquant bien chaque syllabe.
Elle parlait comme cela, Callypige :
lentement, pédagogiquement, comme si le monde entier était une classe de CE2 un peu dissipée.
Dans son sac :
• un manifeste intersectionnel,
• trois résolutions de l’ONU imprimées sur papier recyclé,
• et un message vidéo destiné à son mentor.
Car, à Paris, Catilina Bartaba, fondateur du Parti Humaniste Européen, suivait l’expédition avec émotion.
Dans son bureau saturé de livres qu’il n’avait jamais ouverts, Bartaba expliquait à un journaliste :
— Callypige est l’avenir. Une conscience. Une lumière.
Puis il ajouta, la voix vibrante :
— Je suis fier d’elle.
Pendant ce temps, le bateau touchait le sable de Gaza.
Callypige descendit la première.
Elle leva le poing avec application et déclara, d’une voix de récitation :
— Peuples opprimés… je viens partager… avec vous… la sororité universelle.
Trois hommes armés l’observaient.
Barbes épaisses.
Kalachnikovs pendues à l’épaule.
Regard immobile.
Le plus âgé demanda :
— What she say?
Le plus jeune haussa les épaules.
— Maybe she teacher.
Callypige sourit avec la douceur de quelqu’un qui va expliquer la morale de la fable.
— Je suis venue parler de l’émancipation des femmes.
Silence.
Le chef pencha la tête.
— Women?
— Oui, les femmes. Leur liberté. Leur autonomie. Leur participation aux décisions.
Un des hommes éclata de rire.
— Here women participate… by obeying.
Callypige cligna des yeux.
Dans sa tête, les phrases de ses séminaires universitaires cherchaient une prise sur le réel.
Elle reprit, toujours avec cette voix lente et appliquée :
— Mais… vous devez comprendre… que le patriarcat… est une construction sociale.
Les hommes se regardèrent.
Le plus jeune demanda très sérieusement :
— Patriarch… construction?
Puis il désigna la mosquée au bout de la rue.
— No construction. Tradition.
Le pick-up démarra.
La ville défilait : ruines, drapeaux verts, affiches de martyrs.
Dans les rues, les femmes passaient vite, silhouettes sombres, regards baissés.
Callypige observa longuement.
Elle ouvrit son carnet.
Puis elle murmura, presque pour elle-même :
— Nous allons organiser… un atelier féministe.
Le chauffeur éclata d’un rire franc.
À Paris, Catilina Bartaba terminait son interview.
— Vous verrez, disait-il avec gravité.
— Callypige va faire avancer l’Histoire.
À Gaza, le pick-up s’arrêta.
Le chef se tourna vers elle.
— Madame européenne…
Il réfléchit un instant.
Puis il demanda :
— Your mentor… he send you here… alone?
Callypige hocha la tête avec confiance.
L’homme resta silencieux quelques secondes.
Puis il conclut doucement :
— He must be very brave… or very far away.
Et pour la première fois depuis ses premières réunions militantes,
Callypige Panarrière sentit quelque chose vaciller.
Un doute minuscule.
Presque inconvenant.
Comme lorsqu’un enfant récitant une fable découvre soudain…
que le renard n’est pas toujours celui qu’on croyait !
© Paul Germon
