La Tribu contre l’État. Par David Germon

La Tribu contre l’État

Mordechaï Keidar et l’impensé du Moyen-Orient

Le docteur Mordechaï Keidar, orientaliste et chercheur à l’Université Bar-Ilan, ancien officier du renseignement militaire israélien spécialisé dans le monde arabe, est l’une des voix les plus tranchantes du débat stratégique israélien. Il porte depuis des années une thèse que les chancelleries occidentales peinent à entendre : la clé pour comprendre le Moyen-Orient — et pour y survivre — n’est ni géopolitique ni idéologique. Elle est tribale.

La carte que personne ne veut regarder

Keidar transporte dans sa poche, comme d’autres portent un stylo, un document qu’il sort à chaque débat avec des journalistes arabes : la charte du Fatah, celle qui a signé les accords d’Oslo, ornée de l’inscription From the River to the Sea. « Ce sont ceux avec qui nous avons signé Oslo. Voilà ce qu’ils produisent encore aujourd’hui. » Non pas pour scandaliser, mais pour pointer l’abîme vertigineux entre les constructions diplomatiques et la réalité idéologique de l’interlocuteur.

Cette contradiction — une droite israélienne au pouvoir, mais une réalité Oslo toujours vivace dans les faits — le frappe comme une anomalie politique majeure. Sa réponse est cinglante : « En Israël, on n’a pas pensé à une alternative. On n’en cherche pas. » Lui, si. Et cette alternative, il la tire non pas d’une vision partisane mais d’une discipline : les études orientales, la connaissance intime des sociétés du Moyen-Orient — leurs langues, leurs structures, leurs loyautés profondes.

Deux Moyen-Orient en un

Keidar commence par une cartographie brutale. Le Moyen-Orient se divise en deux catégories d’États aussi distinctes que le jour et la nuit : ceux qui échouent et ceux qui réussissent. Dans la première colonne : le Liban, la Syrie, l’Irak, le Yémen, la Libye, le Soudan — des pays engloutis dans des guerres civiles permanentes, traversés par des milliers de clivages. Dans la seconde : le Koweït, Abou Dhabi, Dubaï, Oman, l’Arabie Saoudite — des entités stables, développées, prospères.

Le réflexe habituel est d’invoquer le pétrole. Keidar démonte cette explication en une phrase : « Dubaï n’a pas de pétrole, ou presque — peut-être un ou deux pour cent de son économie. Et Dubaï, c’est le paradis sur terre. L’Irak et la Libye regorgent de pétrole. Et ce sont des enfers. » La ressource naturelle ne détermine donc rien. Ce qui détermine tout, c’est la composition humaine de la société.

Les États en échec sont des assemblages hétérogènes : des dizaines de tribus, de groupes ethniques, de confessions religieuses qui se superposent sans jamais fusionner. L’Irak compte soixante-seize tribus. La Syrie, environ cinquante. Dans ces territoires coexistent des Arabes, des Kurdes, des Turkmènes, des Arméniens, des Berbères, des sunnites, des chiites, des alaouites, des druzes, des chrétiens répartis en une myriade de rites. « La Syrie compte quatre religions. L’Irak en compte dix. Dix religions pour un seul État. »

La biologie contre l’idéologie

La thèse centrale de Keidar tient en une formule qu’il assène comme un scalpel : « L’État baasiste, c’est une idéologie. L’État islamique, c’est une théologie. L’État tribal, c’est de la biologie. » Ce que l’État moderne a échoué à faire dans les pays défaillants du Moyen-Orient, c’est précisément sa mission première : s’installer dans les cœurs, supplanter les loyautés ancestrales — tribales, confessionnelles, claniques — par une loyauté neuve envers l’institution nationale. Au lieu de cela, les mêmes guerres continuent, les mêmes fractures saignent. Arabes contre Kurdes, sunnites contre chiites, alaouites contre druzes.

Les États qui fonctionnent, en revanche, reposent tous sur une même architecture : une tribu dominante unique qui possède le territoire. Le Koweït appartient à la famille Al-Sabah — « Ahl » signifiant en arabe « maison », comme « Beit Israël » en hébreu. Le Qatar aux Al-Thani. Dubaï aux Al-Maktoum. Abou Dhabi aux Al-Nahyane. L’Arabie Saoudite aux Al-Saoud. Les millions de travailleurs étrangers qui y affluent — Américains, Européens, Bangladais, Indiens du marché de l’or — n’ont aucune aspiration politique. Ils sont venus travailler. La tribu dirige. L’équation est stable depuis des millénaires, bien avant l’avènement de l’islam.

L’Autorité palestinienne : une fiction sans légitimité

De là découle son analyse de l’Autorité palestinienne, qu’il qualifie sans détour de structure dépourvue de toute légitimité aux yeux de la population qu’elle est censée représenter. « Il n’existe pas aujourd’hui de corps plus détesté en Judée-Samarie, au sein de la population arabe, que l’Autorité palestinienne. Corrompue, illégitime, fondée par Israël pour gérer le Hamas sans B’Tselem et sans Bezelem. Tout le monde le sait. Pas seulement nous — eux aussi. »

La preuve, selon lui, est géographique et physique : Abou Mazen ne quitte sa résidence de Ramallah que pour voyager à l’étranger. Jamais pour Hébron. Jamais pour Naplouse. Jamais pour Jénine. « Pourquoi ? Parce que partout il recevrait des œufs sur la tête, des tomates pourries, ou les deux à la fois. Dans le meilleur des cas. » Une balle a manqué son visage de dix centimètres lors d’une visite à Jéricho, tuant l’un de ses gardes du corps. Voilà la réalité du pouvoir de l’Autorité dans ses propres rues.

Face à ce vide de légitimité, Keidar avance son alternative : les Émirats. Non pas comme modèle idéologique à importer mais comme structure sociale naturelle à reconnaître — car les tribus existent déjà en Judée-Samarie et n’ont nulle part disparu. Des familles d’Hébron avec lesquelles il entretient des contacts lui ont confié vouloir créer un émirat local et rejoindre les Accords d’Abraham. « Je ne dis pas qu’ils vont devenir des amoureux de Sion avec un drapeau bleu et blanc étoilé de David. Mais la dynamique change. Au lieu du djihad ou de la résistance, on passe à quelque chose qui s’appelle : vivre côte à côte. »

Les tuyaux en plastique, ou la sécurité pensée jusqu’au bout

Keidar ne cède pas à l’angélisme. Il décline son projet avec une précision d’ingénieur, y compris dans ses détails les plus concrets. Exemple : tous les tuyaux importés dans le cadre des Émirats seraient en plastique, et courbés. Jamais en fer droit. La raison est évidente à qui connaît le terrain : un tuyau en fer droit peut devenir une roquette artisanale. « Aujourd’hui on fait tout en plastique de toute façon — des petits tuyaux d’arrosage jusqu’aux conduites de drainage géantes. Tout. » Le projet n’est pas naïf. Il est pensé jusque dans ses matériaux.

La mécanique de sécurité repose également sur la structure tribale elle-même. Dans la société arabe traditionnelle, la famille est l’acteur — pas l’individu. Un homme ne prend pas de décision contre sa famille. Appliqué à la question des permis de travail en Israël, suspendus depuis le 7 octobre, le mécanisme fonctionne ainsi : dans le cadre d’un émirat, un travailleur qui obtient un permis engage sa famille entière. Si ce travailleur commet un attentat, c’est sa maison qui tombe. « Et si oui, on détruit sa maison. Avec sa famille à l’intérieur. » Keidar précise que les interlocuteurs arabes qui lui ont tenu ce langage n’étaient pas en train de plaisanter. La signification est que la comptabilité de la violence devient familiale : avant d’agir, le jihadiste potentiel sait que ce n’est pas lui seul qui paiera.

C’est exactement l’esprit de la loi israélienne sur l’expulsion des familles de terroristes — une loi qui existe mais n’est presque jamais appliquée. « Notre système juridique, notre mode de pensée, ne reconnaît pas la famille comme entité dotée de substance. » En Israël, c’est l’individu qui reçoit son avis d’imposition. C’est l’individu qui se tient face à l’État. Dans le monde qui l’entoure, entre le particulier et l’État se dresse la hamula — le clan —, et c’est avec elle que l’État doit traiter.

L’arbitre bédouin : ce qu’Israël reconnaît déjà sans le dire

Keidar note qu’Israël lui-même, sans le théoriser, a déjà intégré une partie de cette logique. Au ministère de la Justice existe un statut officiel d’arbitre bédouin — le « Borrer Bedoui » — reconnu à un niveau équivalent à celui d’un juge de paix, permettant de résoudre des litiges sans passer par la police ni les tribunaux. La police elle-même, face à des tirs lors de célébrations par exemple, ne tente pas toujours d’identifier l’individu responsable : elle négocie avec le chef de clan pour que l’ordre soit rétabli.

« Le droit ne fonctionne pas comme ça, et les affaires judiciaires non plus. C’est la tension entre un État moderne qui ne reconnaît aucune autorité intermédiaire entre le citoyen et lui, et une réalité moyen-orientale où l’individu est protégé par sa famille contre l’État. » Une tentation cohérente, dans certains cas, que l’État israélien accepte — parfois même avec fierté, comme lorsqu’un accord inter-clanique règle un conflit avant qu’il n’atteigne le pénal — et qu’il refuse dans d’autres, faute de cadre cohérent.

La polygamie, les morts vivants et la fraude tranquille

Dans le Néguev, Keidar pointe une autre contradiction que l’État israélien choisit méthodiquement de ne pas voir : la polygamie. Un homme qui vit avec quatre femmes n’en épouse officiellement qu’une seule. Les trois autres sont juridiquement ses « amies ». « De la même façon qu’on ne demande pas à une femme de Tel Aviv qui l’a mise enceinte, on ne peut pas demander à Fatima dans le Néguev chez qui elle vit. » L’assurance nationale n’a pas le droit de poser ces questions. Elle paie donc pour des situations familiales qu’elle ne connaît pas.

Mais la fraude va plus loin. Keidar soulève un cas que peu osent mentionner : des familles qui ne déclarent pas leurs morts pour continuer à percevoir leurs prestations. La justification théologique existe : selon la tradition islamique, la Terre d’Israël est l’Ard al-Mahshar wal-Manshar — la terre vers laquelle se rassembleront les morts au Jour du Jugement, et d’où ils partiront pour le procès céleste. « Dans cette conception, les morts ne sont pas vraiment morts. Alors pourquoi s’en priver ? » L’assurance nationale verse donc des allocations à des défunts dont la mort n’a pas été signalée — une anomalie que le système n’est pas équipé pour corriger sans entrer dans des territoires culturellement et juridiquement complexes.

La fracture juridique : quand trois systèmes s’affrontent

Sur ce point, Keidar développe une analyse qui dépasse la question palestinienne pour plonger dans la crise profonde de la société arabe israélienne. Il prend l’exemple de la succession — un sujet en apparence anodin, en réalité une poudrière.

Trois systèmes de droit coexistent et se contredisent frontalement. La coutume tribale : la femme n’hérite de rien, le patrimoine se répartit entre les fils pour maintenir la cohérence clanique. Le droit islamique : la femme reçoit la moitié de la part de ses frères — si deux fils et deux filles héritent, le patrimoine se divise en six parts, chaque fils en prenant deux, chaque fille une. La loi israélienne : égalité absolue entre filles et garçons.

Keidar peint alors un tableau saisissant : trois sœurs devant la succession de leurs parents. La première est traditionnelle — elle renonce volontiers à sa part pour que ses frères restent solidaires derrière elle, conformément à la coutume. La deuxième est islamiste, engagée, voilée : le Coran lui a fixé une part, et elle la réclame. La troisième est moderne, non mariée, indépendante : elle veut exactement ce que ses frères reçoivent. « Comment partage-t-on ? Avant même de calculer qui reçoit quoi, il y a une impasse totale. » Trois systèmes tirent la société dans trois directions différentes, comme une roue écartelée vers dix heures, deux heures et six heures simultanément. « C’est une raison de conflits. C’est une raison de meurtres. »

Le Néguev, Lod et la géographie du chaos intérieur

Keidar étend ce diagnostic à des zones géographiques concrètes à l’intérieur d’Israël. La population arabe du nord du Néguev n’est pas un bloc uniforme de Bédouins. Il la décompose avec précision — et il l’identifie à leurs dialectes, car un Bédouin originaire d’Arabie Saoudite parle encore aujourd’hui le dialecte saoudien, tandis que celui venu de la région d’Hébron parle le dialecte palestinien. La langue, c’est le passeport tribal.

Cette population inclut des Palestiniens de Cisjordanie attirés par le regroupement familial, une procédure permise par les décisions répétées de la Haute Cour. Des tribus entières de la montagne d’Hébron se sont installées dans le Néguev. Résultat : une population qui dépasse le cadre bédouin traditionnel et qui, selon Keidar, vit largement des prestations de l’assurance nationale — la sienne, celle du contribuable israélien.

Lod illustre la même fragmentation à une échelle encore plus lisible. La ville est composée de quatre groupes distincts aux logiques antagonistes. Des Arabes chrétiens, souvent l’élite restée de 1948 — minorité doublement écrasée, que les musulmans méprisent pour leur foi et que les Juifs perçoivent comme Arabes. « Ils sont entre le marteau et l’enclume. » Des paysans déplacés d’Ashkelon dans les années 50, chassés par Ben Gourion parce que leurs villages de Majdal et Joura servaient de base de repli aux fedayine de Gaza — des familles comme les Mahrouk, aujourd’hui à Ramla. Des Bédouins montés du Sud dans les années 60 en suivant leurs troupeaux lors de sécheresses, installés le long des voies ferrées — leur quartier est visible depuis le train en venant de Tel Aviv. Et des relocalisés qui ont acheté ou restauré des logements.

Le groupe le plus violent ? Les relocalisés. « Les Arabes les voient comme des traîtres parce qu’ils ont coopéré avec les Israéliens. Les Israéliens les voient comme des Arabes, parce qu’ils sont arabes. Alors ils doivent prouver qu’ils sont de vrais Arabes. Ils deviennent les plus nationalistes, les plus haineux d’Israël. » Des enfants de relocalisés se sont parfois vu refuser l’accès à l’école. La mécanique est implacable : l’exclusion fabrique l’extrémisme. Et c’est cette dynamique qui alimente une grande partie de la violence que l’on observe à Ramla, à Lod, entre des groupes qui parlent tous arabe mais qui se reconnaissent aussitôt à l’accent, au dialecte, à l’origine — et qui se haïssent en conséquence.

Le prix du sang à 3 000 shekels

Les statistiques de la violence en Israël, Keidar les énonce sans euphémisme. La probabilité pour un citoyen arabe d’être assassiné en Israël est trente-cinq fois supérieure à celle d’un citoyen juif. « Si ce niveau de criminalité existait dans la société juive, ce serait invivable. » Environ quatre-vingts pour cent de ces meurtres sont, selon lui, des règlements de comptes entre clans — la tribalité à l’état brut, maintenue intacte malgré soixante-dix-sept ans de frottement avec une société israélienne individualiste et moderne.

Et la violence est instrumentalisée à une échelle industrielle avec un tarif affiché. Des prix courent sur le marché : tir sur une maison sans blesser personne, menaces téléphoniques, blessure légère, meurtre — chaque prestation a son barème. « Pour 3 000 shekels, on peut faire tirer sur la maison de quelqu’un. » Un étudiant arabe de Bar-Ilan a confié un jour à Keidar pouvoir lui procurer n’importe quelle arme sur commande — y compris un Uzi avec canon de rechange. « Il suffit de quelques billets qui passent de main en main. »

Ce que Keidar dénonce avant tout, c’est la catégorisation officielle. Les autorités israéliennes — police, parquet — traitent systématiquement le trafic d’armes comme un fait purement criminel. « Quelqu’un a fait passer des armes par drone depuis l’Égypte ? Et alors, autrefois on faisait passer de l’or, puis des drogues, maintenant des armes. » Son positionnement est radicalement différent : toute personne qui touche à des armes illégales — des petits calibres jusqu’aux RPG et missiles antichar qui circulent dans certaines zones — doit être traitée comme une menace sécuritaire, pas pénale. « Un Molotov, une charge explosive — tout ça doit être défini comme sécuritaire. » Parce que la frontière entre le clan qui rackette avec une arme et le même homme qui tue un Juif pour des raisons nationalistes est inexistante. « C’est le même homme, la même arme. Une fois c’est criminel, une fois c’est nationaliste. Quelle est la différence ? »

Une nuit en zoom, des coups de feu dans le fond sonore

Keidar ne parle pas de statistiques abstraites. Il raconte. L’une de ses étudiantes en doctorat, femme bédouine du nord, mère de trois ou quatre enfants, préparait sa thèse avec lui par appels Zoom, après avoir couché ses enfants — parfois jusqu’à deux heures du matin. Elle s’installait devant son ordinateur, derrière une fenêtre aux volets en plastique, et ils travaillaient ensemble sur ses recherches, des heures durant.

Un soir, Keidar entend des coups de feu dans le fond sonore de l’appel. Elle ne réagit pas. Il lui demande si c’est une fête de mariage. Elle répond sans lever les yeux de ses notes : « Non. C’est normal comme ça dans la rue. On vit dans la ligne de tir entre les tireurs et leurs cibles. » Elle jette un regard distrait vers la fenêtre — une fenêtre en plastique qui n’arrête pas une balle — avant de reprendre la conversation sur sa thèse. Derrière cette fenêtre, quatre enfants dormaient. Elle devait espérer qu’ils se réveilleraient vivants le matin.

Ce n’est pas une métaphore. Une adolescente de quinze ans a été tuée dans un village arabe en montant les escaliers de chez elle, entre le premier et le deuxième étage, par une balle perdue tirée dans la rue. Keidar cite aussi ce détail surréaliste rapporté par son interlocutrice : son fils de moins de huit ans sait distinguer à l’oreille un tir isolé d’une salve, et identifier l’arme utilisée. Elle s’est retrouvée un jour en pleine discussion avec son adolescent pour déterminer quel type d’arme avait tiré. « Et on laisse ça se normaliser. »

Wa’d al-Banat : le silence des vivants

Keidar élargit son propos à une dimension anthropologique que peu osent aborder. Avant l’islam, les tribus bédouines pratiquaient ce qu’on appelait le Wa’d al-Banat — littéralement l’« enterrement des filles ». Né d’une logique froide : un clan qui comptait trop de filles devenait une cible attractive pour les raids, les enlèvements, les viols. Pour s’en prémunir, les nouveau-nées — ou les nourrissons dont la survie semblait incertaine — étaient déposés dans une petite fosse creusée près de la maison, laissés aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. Une ration de deux jours maximum.

Le Coran condamne explicitement cette pratique. Mahomet y consacre un verset — que Keidar cite en arabe, soulignant qu’il est même rimé — qui demande ce qu’on dira au Jour du Jugement à cette petite fille enterrée vivante : pour quel crime a-t-on mis fin à ses jours ? « Quel péché a commis une enfant de deux jours ? » Cette condamnation coranique est réelle. Mais Keidar retourne l’argument : ce qui le préoccupe, ce n’est pas ce que les autres ont fait ou disent. C’est ce qu’Israël fait. Et ce qu’Israël fait, c’est se taire.

Quand une femme arabe est assassinée au nom de l’honneur familial — pour avoir parlé à un homme, demandé sa part d’héritage, voulu poursuivre des études — et que l’État regarde ailleurs par crainte d’aggraver les tensions ou de paraître raciste, il commet symboliquement le même silence que ces tribus d’avant l’islam. « Ce n’est pas leur passé qui me préoccupe. C’est ce que nous faisons, nous, aujourd’hui. »

Le 8 octobre comme révélateur culturel

Keidar tire de la période post-7 octobre une observation que peu ont formulée avec cette clarté. Dans les semaines qui ont suivi les massacres du Hamas, une partie significative des Arabes israéliens — pharmaciens, chauffeurs de bus, ouvriers, employés de commerce — n’est pas allée travailler. Pendant trois ou quatre semaines. Non par solidarité idéologique avec le Hamas, mais par peur. Une peur culturellement construite.

Ils ont projeté sur les Israéliens leur propre logique de la vengeance : « Si nous avions fait quelque chose de pareil contre eux, la riposte aurait été terrifiante. Chaque Juif serait devenu une cible — le frère, le cousin, la cousine, l’enfant. La vengeance ne connaît pas de limites. » Ils ont appliqué à Israël ce qu’eux-mêmes auraient fait dans la situation inverse. Lentement, en voyant qu’Israël ne répondait pas sur ce registre — qu’une bouteille incendiaire lancée sur des soldats à Jérusalem-Est valait une balle, mais qu’on ne tuait pas les voisins par représailles collectives — ils ont compris que la logique n’était pas la même. Et ils sont retournés travailler.

Pour Keidar, c’est une démonstration éclatante : la clarté, la fermeté et la cohérence de l’application de la loi sont les seuls langages que cette mécanique culturelle reconnaît véritablement. « Quand on applique la loi avec tolérance zéro, on empêche ceux qui ne veulent pas la respecter. » Non par peur de punitions individuelles, mais parce que la logique collective du groupe — celle de la hamula — calcule le risque différemment dès lors que les règles sont claires et appliquées sans exception.

Ce que la modernité ne peut pas imposer par décret

Keidar ne cède pas à l’illusion de la convergence culturelle rapide. Vingt pour cent de la population israélienne est arabe, avec une culture profondément ancrée dans les dynamiques du Moyen-Orient. « Ils ne sont pas juifs. Ils ne veulent pas l’être. Ce sont des musulmans, avec tout ce que l’islam implique de systèmes de valeurs, de normes sociales, de loyautés. » Il ne le dit pas pour condamner mais pour constater : on ne peut pas décréter par la loi que tout le monde vit dans le même univers culturel.

Ce qu’il réclame n’est pas une discrimination légale — impossible dans un État de droit — mais une reconnaissance de la réalité sociologique. Celui qui accepte la loi israélienne, qui se définit comme citoyen, travaille, paie ses impôts : « Bienvenue. Je n’exige pas qu’il chante l’hymne national avec les larmes aux yeux. Je ne l’exige pas. Ils sont arabes, ils sont musulmans, c’est très bien. » Celui qui se définit comme Palestinien — « Bienvenue, peu importe comment il se définit. » Ce que Keidar exige, c’est une chose simple et difficile à la fois : « Respectez la loi du pays. Parce que vous n’en avez pas d’autre. »

La société arabe en Israël est une société en crise précisément parce que trois systèmes normatifs la tirent en sens contraires sans qu’aucun ne gagne. « Comment on résout ça ? Je n’ai aucune idée. » Pour la première fois dans l’entretien, Keidar marque une pause. Pas de formule, pas de solution tribale à cette équation-là. Seulement le constat que la modernité ne s’impose pas par décret — et que l’ignorer ne fait qu’aggraver les fractures.

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Le docteur Mordechaï Keidar est chercheur au Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques de l’Université Bar-Ilan et ancien officier du renseignement militaire israélien spécialisé dans le monde arabe.

© David Germon

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