Je vois ici et là beaucoup de mes amis parisiens déçus par le résultat des élections municipales.
Beaucoup espéraient dans la candidature et dans la très belle campagne de Sarah Knafo. Il faut reconnaître que, sur la qualité des programmes, sur la tenue intellectuelle et sur les performances en débat ou dans les médias, Sarah Knafo est largement au-dessus de la plupart des autres candidats. Elle a montré une maîtrise des dossiers, une capacité d’argumentation et une cohérence idéologique qui tranchent avec la médiocrité technocratique habituelle.
Mais il faut être réaliste, et ne jamais oublier cette réalité que répète à l’envi Éric Zemmour : la démographie fait l’Histoire. Elle fait aussi les élections. Elle fait les scrutins. Elle fait les majorités.
Or Paris a profondément changé en un quart de siècle. La capitale s’est progressivement « seine-saint-denisée » depuis plus de vingt-cinq ans. Le vote communautaire maghrébin, musulman, subsaharien y est aujourd’hui largement acquis à la gauche. Et ce phénomène n’est pas uniquement religieux ou ethnique ; il est aussi sociologique et économique.
Les grandes métropoles comme Paris se sont séparées de leurs classes populaires historiques, ouvrières et employées, celles qui formaient autrefois le socle du peuple français urbain. Ces classes ont été chassées par la gentrification, par l’explosion des prix de l’immobilier et par les mutations économiques.
Elles ont été remplacées par deux catégories sociales très différentes mais complémentaires dans l’écosystème métropolitain :
– d’un côté, les gagnants de la mondialisation : cadres supérieurs, professions intellectuelles, élites urbaines hyperconnectées, vivant dans une économie globalisée et post-nationale ;
– de l’autre, des quartiers populaires « diversitaires », composés en grande partie de populations issues de l’immigration récente, qui fournissent une main-d’œuvre de services souvent précarisée, ubérisée, invisible.
Dans ce système, chacun trouve sa place dans une sorte de division du travail métropolitaine : les premiers consomment, les seconds servent.
Mais politiquement, l’équation est simple : aucune de ces deux catégories ne vote à droite.
Les gagnants de la mondialisation votent pour des forces qui accompagnent ce système : macronisme, social-libéralisme, écologie urbaine, gauche progressiste.
Les populations issues de l’immigration, quant à elles, votent massivement pour la gauche, qui nourrit et entretient depuis des décennies un discours victimaire transformé en rente électorale.
Dans ce contexte, la judéité ou non d’un candidat de droite ne change strictement rien. Ce qui est rejeté n’est pas une identité personnelle ; c’est un positionnement politique perçu comme hostile à cette rente victimaire.
Le vrai danger n’est pas seulement parisien. Le danger est d’atteindre un point de non-retour démographique et anthropologique, où ce phénomène de « seine-saint-denisation » deviendrait majoritaire à l’échelle du pays.
Car Paris est souvent un laboratoire. Ce qui s’y produit finit presque toujours par se diffuser ailleurs.
Je vais vous confier une anecdote personnelle.
Il y a plus de trente ans, alors que j’étais étudiant infirmier, j’ai accepté de compléter une liste centriste pour les élections municipales à Lens.
Une liste dirigée par Michel Roger, le dentiste de ma mère, soutenue par Jean-Louis Borloo. J’ai accepté simplement parce que Michel Roger n’avait pas assez de colistiers pour constituer sa liste. À mes yeux, il était inconcevable qu’un maire sortant puisse se présenter sans opposition réelle. La démocratie suppose au minimum un choix.
Je ne vous dis pas les ennuis que cela m’a occasionnés.
Dans mon quartier, où vivait une forte minorité marocaine, j’ai été accusé d’aider un parti de « cistras », de racistes.
Une liste de centre droit !
Vous imaginez le niveau de caricature.
Les jeunes du quartier avaient déjà intégré l’idée que la gauche défendait leurs intérêts, et que tout ce qui se situait à droite — et même simplement au centre droit — relevait nécessairement du racisme.
Autrement dit : refuser de reprendre le discours victimaire dominant suffisait à vous faire classer parmi les ennemis.
Ce mécanisme mental, je l’ai vu naître il y a trente ans. Aujourd’hui, il est devenu un réflexe politique installé.
C’est pourquoi enrayer ce processus de « seine-saint-denisation » ne peut pas se faire uniquement au niveau local. C’est un phénomène structurel, qui ne peut être traité qu’au niveau national.
Et cela impliquera probablement de se heurter frontalement à certaines règles européennes.
Mais ce n’est pas si grave.
La France peut parfaitement dire merde à l’euro-technocratie. Car sans la France, cette construction bureaucratique, bulot idéologique fou, perd une grande partie de sa légitimité politique et de sa puissance symbolique.
Et n’oublions jamais une chose : les mondialistes et les gauchistes français sont souvent plus européistes et plus mondialistes que Bruxelles elle-même.
Ce sont eux qui, très souvent, surinterprètent, surtransposent et surenchérissent sur les normes et les directives de la Commission européenne.
Autrement dit : les petits hommes gris de Bruxelles n’ont même pas besoin de forcer la main. Les élites françaises se chargent elles-mêmes d’aller plus loin qu’on leur demande.
© David Duquesne
Infirmier, David Duquesne est l’auteur de « Ne fais pas ton Français! Itinéraire d’un bâtard de la République », paru chez Grasset en 2024, récit de sa douloureuse assimilation en tant que fils d’une musulmane d’origine algérienne et d’un français.
« Je suis né dans le Nord, à Lens, au coeur d’un quartier populaire. Ma mère Houria, d’origine kabyle, dut se battre pour s’arracher au traditionalisme familial. Elle rencontra mon père à l’usine, à la fin des années 1960. Je suis le fils d’une musulmane d’origine algérienne et d’un Français.
J’ai grandi avec ce double héritage, voyant mon quartier changer, les positions identitaires se crisper, le désir d’intégration se désintégrer, le communautarisme s’emparer des familles, la défiance et la violence s’installer, l’islamisme gagner du terrain…
Éduqué par la République, je partageais et défendais farouchement ses valeurs universalistes. Aux yeux de la communauté d’origine de ma mère, j’étais un traître ; aux yeux de certains Français, soit un métèque à jamais incarcéré dans ses origines, soit un provocateur « islamophobe ».
Pour sortir de cet étau, j’ai décidé de raconter l’histoire de ma douloureuse assimilation, qui témoigne du déchirement vécu par tant de « transfuges identitaires » dans une France en mutation ».
