Une lecture de La haine en toutes lettres. Le nouvel antisémitisme de Staline à Chomsky, jusqu’au 7 octobre, de Yana Grinshpun
Yana Grinshpun préfère l’inconfort de la pensée à la tranquillité de la posture. Il y a chez elle une sincérité rare, exigeante, presque dangereuse. Elle rappelle une vérité simple et aujourd’hui scandaleuse : une morale qui ne risque rien finit par abandonner la vérité – et, pire encore, ceux qui risquent beaucoup (en un mot : les Juifs et leurs amis, le « signe juif » que Shmuel Trigano, compagnon de route intellectuelle de l’auteur, théorise). Cette lâcheté diffuse, cette peur de nommer, cette ignorance satisfaite qui traversent la morale occidentale contemporaine ont trouvé leur traduction la plus efficace dans un langage. C’est ce langage que Yana Grinshpun ausculte, démonte et expose. Ce livre n’est pas un pamphlet, encore moins un « narratif ». Il est une enquête linguistique et politique sur ce que j’appellerais, peut-être avec elle, la fabrication du consentement antijuif. Une fabrication qui ne procède ni de la colère brute ni de la haine explicite, mais d’un lexique de la bienséance, de l’évidence morale et du bon sens supposé. L’antisémitisme contemporain ne se présente plus comme tel , il se donne comme vertu.
L’un des apports majeurs du livre tient dans cette distinction essentielle : la colère de certaines foules n’est pas dirigée contre ceux qui ont commis le massacre du 7 octobre, mais contre le fait qu’il reste des survivants. L’antisémitisme ne cherche pas le conflit ni même la guerre, il vise l’annihilation. La disparition des Juifs, au présent, au passé, à l’avenir. Yana Grinshpun montre avec une rigueur implacable cette haine antijuive, aujourd’hui drapée dans les habits de la conformité morale. Elle circule, portée par des masses souvent jeunes, convaincues d’être vaccinées contre le racisme, l’impérialisme et l’injustice. Le poison est d’autant plus efficace qu’il est administré comme un antidote.
L’analyse linguistique constitue l’armature du livre. Deux grandes idéologies antijuives ont forgé les outils de la haine contemporaine : la langue du Troisième Reich – la LTI de Victor Klemperer (Lingua Tertii Imperii) – et la langue soviétique élaborée dans l’ex-URSS. Ces deux matrices ont produit un vocabulaire, des syntagmes, des évidences discursives qui survivent à leurs régimes politiques respectifs. Yana Grinshpun est, à bien des égards, une Klemperer de notre temps. Elle décode, démonte et met au jour les mécaniques antijuives inscrites dans le langage ordinaire, médiatique, universitaire. Elle montre comment ces langues mortes continuent de parler en nous et à travers nous. En la lisant, je me faisais cette réflexion : entre la LTI et LFI, une lettre de différence. Mais la même mécanique : un empoisonnement linguistique. L’une des notions les plus fécondes du livre est celle de « langage doxique ». Un langage qui se donne comme neutre, objectif, informatif, alors qu’il est saturé de présupposés idéologiques. Dans cet univers doxique, le discours accusant Israël devient accablant sous le sceau de l’évidence communément partagée. Ceux qui s’en écartent sont aussitôt relégués dans le camp du subjectif, du partial, du communautaire. C’est dans ce bain de langage que le terrorisme devient imaginable, et finit par se penser permis. Le 7 octobre a agi comme un révélateur : là où le monde aurait dû voir un massacre atroce, certains ont célébré une « fête de la libération ». Les meurtriers sont transformés en victimes et les victimes en coupables. Le paradoxe atteint son paroxysme dans la coexistence, chez certains locuteurs, particulièrement autour du mot « Nakba », de la négation de la Shoah et de son instrumentalisation : une instrumentalisation qui, paradoxalement, vient valider la réalité même de ce qu’elle prétend relativiser.
Yana Grinshpun analyse avec une grande finesse les mécanismes de substitution et de fonction spéculaire. Le « désir » d’un État palestinien naît en miroir de la construction de l’État d’Israël. Les Palestiniens sont présentés comme ontologiquement innocents, tandis que les Juifs deviennent des « Blancs au carré », des « super-Blancs », figures ultimes de la culpabilité occidentale. La substitution des toponymes juifs, l’effacement linguistique de la Judée-Samarie, le rôle de l’UNESCO comme miroir déformant : autant de procédés par lesquels l’histoire est reconfigurée pour rendre la présence juive illégitime. L’incroyable renversement symbolique – la Mosquée sur le Temple, mais qui se pense en-dessous – n’est pas seulement religieux . Il est linguistique et politique. On en vient à des absurdités historiques, comme l’affirmation que Jésus serait palestinien, pour nier l’antériorité et la légitimité juives. Cette catégorisation n’est pas qu’une erreur sociologique, c’est une stratégie de prédation. Comme je l’écrivais dans mon précédent livre, l’antisémitisme est avant tout une captation : on vole au Juif son histoire, sa souffrance, et désormais son droit à l’existence même sur sa terre millénaire. L’antisémitisme n’est pas d’abord une opinion, ni même une haine. Il est un désir d’incorporation. L’antisémite se nourrit du Juif, il veut l’avaler, pour résoudre imaginairement les contradictions du monde. Le livre met également en lumière une constante théologique et politique : l’opposition entre l’universalisme chrétien (puis laïcisé par la gauche occidentale) et le particularisme juif, opposition que l’islam prolonge à sa manière. Le sionisme est ainsi interprété comme une anomalie intolérable, le retour du particulier juif dans l’histoire politique. L’antisionisme contemporain consiste précisément à considérer que, depuis la conquête islamique, la présence continue des Juifs sur leur terre est illégitime. Le « colon juif » devient une figure paradoxale, celle d’un homme sans empire, sans métropole, sans puissance coloniale, accusé de colonialisme sur sa propre terre.
Les analyses consacrées à l’éducation palestinienne, à l’euphémisation de la Dhimma, à la stratégie discursive de l’Autorité palestinienne, à la culture de la mort dans certaines lectures de l’islam – largement ignorée des Occidentaux – sont à cet égard d’une clarté redoutable. L’islam, en tant que structure idéologique telle qu’elle est revendiquée par ceux que nous appelons des « terroristes », apparaît comme le point aveugle des meurtres de Juifs, en Israël comme en France. On n’ose nommer cette dimension, de peur, sans doute, de rompre la prescription du « vivre ensemble », alors qu’il est pourtant autorisé de critiquer des idées mais illégal de stigmatiser des individus, les religions étant considérées comme des systèmes d’idées. Les meurtriers qui agissent au nom de l’islam sont régulièrement transformés en victimes du « système ».
Yana Grinshpun jette également une lumière crue sur le rôle de l’Université et des médias de masse. L’Université, qui devrait être le sanctuaire de la recherche de la vérité, est devenue la première promotrice du nouveau totalitarisme. En refusant de hiérarchiser, en mettant sur le même plan le fait historique et le narratif victimaire, elle a ouvert la voie au « palestinisme » et au wokisme. La distinction entre médias de masse et réseaux sociaux est ici décisive. Les premiers confèrent une autorité morale au discours doxique, les seconds en assurent la diffusion planétaire. Tout ce que dit et écrit Yana Grinshpun témoigne d’une vérité dérangeante : ce n’est pas le savoir qui libère les consciences. Ce n’est pas l’accumulation d’informations qui détourne de la fausseté et du mensonge. Ce qui fait défaut, c’est ce que je nomme le Vouloir savoir. On pourra l’accuser de construire un « récit », alors même qu’elle s’emploie à signaler et à déconstruire les récits dominants. On la dira disculpant Israël, alors qu’elle accuse précisément Israël de fragilité, mais pas celle que l’on croit : tenter de céder à la demande de plaire. Comme l’écrivait José Ortega y Gasset, cité magnifiquement en conclusion du livre : « Le langage ne nous sert pas à dire suffisamment ce que chacun de nous voudrait dire, et révèle en revanche à plus grand cri, sans que nous le voulions, la condition la plus secrète de la société qui la parle. »
On n’accuse plus les Juifs frontalement, on les encercle linguistiquement, juridiquement, symboliquement, jusqu’à rendre leur existence même problématique. Après le 7 octobre, nul ne peut plus dire qu’il ne savait pas. Les images, les mots, les revendications, les célébrations ont tout montré. Refuser de vouloir savoir n’est pas une neutralité, c’est un choix. Une ligne de partage morale. Ce choix a un coût. Il autorise la répétition de la violence sous couvert d’explication. Le mérite décisif de Yana Grinshpun est de rendre la lâcheté et la manipulation visibles, donc attaquables. Elle a constitué une somme qui fera date. Qui oblige chacun à l’épreuve du discernement. Ceux qui le rejetteront ne le feront pas par désaccord scientifique, mais parce qu’il exige ce que notre époque refuse : le risque de la vérité.
Ce qui peut détourner du discours antijuif, faire quitter l’antisémitisme, c’est une volonté naïve de comprendre, un Vouloir savoir nescient, un désir sincère qui, par sa pureté, son indifférence, sa détente, peut rencontrer ici, dans ce livre, satisfaction, assouvissement, réponses. Reste à savoir qui veut savoir.
