Il n’est pas bon de ne pas avoir de patrie, Jean Améry
Comment une citation en exergue du dernier livre de Georges Bensoussan a produit une relecture de Jean Améry ?
Je venais de recevoir Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), de Georges Bensoussan (Folio, inédit, février 2026). En feuilletant l’ouvrage, avant toute lecture réelle, je parcours le glossaire, les notices biographiques, la bibliographie, etc., puis je reviens à son introduction (p. 11) qui commence par deux citations dont celle-ci, de Jean AMÉRY :
« Il faut avoir une terre à soi pour ne pas en avoir besoin ».
Jean Améry (1912-1978)
Tiens Jean AMÉRY… ! J’ai lu son livre, Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable (1966/1977, éd. Actes Sud, 1995), il y a quelques années. Il m’avait frappé par son intensité existentielle.
Jean Améry, Autrichien, de son vrai nom Hanns Maier (ou : Hans Chaim Mayer), exilé en Belgique, résistant, arrêté et torturé par la Gestapo puis déporté à Auschwitz.
J’en avais retenu ce propos inaccoutumé et terrible sur l’inutilité de l’esprit dans l’univers concentrationnaire : à Auschwitz « l’esprit n’était d’aucune aide, ou presque, dans la mesure où il ne voulait ni ne pouvait rivaliser avec la foi religieuse ou politique. Il nous laissait seuls. Il nous faisait faux bond dès qu’il était question de ces choses que l’on a un jour appelées « dernières » » (p. 48).
Jean Améry était forcé d’admettre : « Le détenu intellectuel se retrouvait donc désarmé face à une mort dont toute représentation esthétique s’était effondrée. S’il tentait de rétablir avec elle un rapport spirituel et métaphysique, il se heurtait une fois encore à la réalité du camp qui condamnait ce genre d’initiative d’ailleurs désespérée (…) Ce qui préoccupait l’homme d’esprit exactement comme son camarade non intellectuel, ce n’était la mort mais la manière de mourir ; ainsi tout le problème se ramenait-il à quelques considérations extrêmement concrètes » (p 51).
Des phrases glaçantes sur la torture, la perte de confiance dans le monde, le ressentiment, la culpabilité du peuple allemand, sur sa propre impossibilité d’être juif.
Une citation
Je me dis : allons vérifier si j’avais alors relevé cette citation retenue par Georges Bensoussan. Il la note comme tirée de la page 89 du livre de Jean Améry. Or, rien de tel à la page 89 où il est question de la torture.
J’ai donc relu tout le chapitré intitulé « Dans quelle mesure a-t-on besoin de sa terre natale ? ». Et je trouve la citation, page 107.
Il faut avoir une terre à soi
La relecture de Jean Améry m’a permis de redécouvrir (p. 107-135) une réflexion incisive sur la nation de naissance, le Heimat (terre natale) et le Vaterland (patrie), sur le mal du pays, à mille lieux des utopies sur le « citoyen du monde ».
Comment définir le Heimat ? Cette notion me faisait songer au long film Heimat (1984) d’Edgar Reitz, vu quand j’étais jeune professeur, cette chronique d’un village dans la province allemande du Hunsrück faisant surgir la complexité et l’ambiguïté d’épisodes enfouis d’un passé quotidien attachant. Pour Améry, c’est apparemment plus simple.
« Réduit à son contenu premier et positif en psychologie, ce concept est synonyme de sécurité. Quand je repense aux premiers jours d’exil passés à Anvers, j’ai la sensation d’avoir titubé sur un sol vacillant. Le simple fait de ne pas pouvoir déchiffrer l’expression des visages était en soi source d’angoisse » (p. 107-108).
« Je prétends donc que la terre natale c’est la sécurité. Chez soi on maîtrise souverainement la dialectique du connaître et du reconnaître, du risque pris en confiance » (p. 109).
Jean Améry associe enfance et langue maternelle dans cet agencement de la sérénité existentielle : « Seuls les signaux que nous avons assimilés très tôt, et dont nous avons saisi la signification en même temps que nous avons pris possession du monde extérieur, peuvent devenir des éléments constitutifs et des constantes de notre personnalité : on fait l’expérience de l’environnement de son premier pays de la même manière que l’on apprend sa langue maternelle sans en connaître la grammaire. La langue maternelle et le pays de l’enfance grandissent avec nous, grandissent en nous et deviennent l’univers familier qui nous garantit la sécurité » (p. 110).
Il n’est pas bon de ne pas avoir de patrie
Jean Améry conjugue le rapport au national d’une manière qui pourrait gêner les esprits hantés aujourd’hui par le nihilisme face au sol natal et à sa culture : « il ne faut pas tout de suite associer les mots terroir, pays ou patrie à une sorte d’infériorité spirituelle. Que serait Joyce sans Dublin, Joseph Roth sans Vienne, Proust sans Illiers ? Même les histoires de la gouvernante Françoise et de la tante Léonie dans la Recherche sont de la littérature nationale » (p. 111).
Quels sont les affinités entre Heimat et Vaterland ? « Comme je suis un heitmalos qualifié [sans patrie, dépourvu de nationalité], j’ose prendre le parti de la valeur que représente le Heimat, et je refuse carrément de souscrire à la distinction pointue que l’on veut faire entre Heimat, pays natal, et Vaterland, patrie, car je crois finalement que l’homme de ma génération ne pourrait s’en sortir avec succès sans les deux, qui ne forment qu’un. Celui qui n’a pas de patrie, s’entend : pas d’asile dans un ensemble social représentant une unité nationale autonome et indépendante, n’a pas non plus de terre natale » (p. 123).
L’ancien exilé et déporté défend l’idée d’une nécessaire captivité primitive à l’égard du pays qui l’a vu naître et sans lequel il serait orphelin : « Dans quelle mesure l’homme a besoin de patrie, cela ne peut se quantifier. Et pourtant aujourd’hui justement, alors que cette valeur perd du terrain, on est fortement tenté de donner une réponse à cette question rhétorique et de dire : il a besoin de beaucoup de patrie, plus en tout cas que ne l’imagine un monde de cosmopolites dont tout l’orgueil se cantonne dans le plaisir des vacances. (…) Il n’est pas bon de ne pas avoir de patrie » (p. 135).
Ces réflexions pourraient surprendre. Et pourtant, elles disent bien que le cosmopolitisme n’est qu’une chimère pour tout esprit qui s’est construit dans un innéisme natif. Venant de Jean Améry, elles n’en ont que plus de force de conviction.
La nécessité et l’impossibilité d’être juif
Jean Améry ressentait un certain malaise lorsqu’on l’enclôt dans la formule « Nous autres, juifs… ». Point de départ d’une introspection sur sa judéité : « Est-ce à dire que moi, ancien prisonnier d’Auschwitz qui a eu tout le loisir d’apprendre ce qu’il est, ce qu’il faut qu’il soit, est-ce donc à dire que je refusais encore et malgré tout d’être juif, comme il y a des dizaines d’années » (p. 175).
En réalité, Améry ne néglige pas cette appartenance, il s’y confronte : « Si un certain malaise m’envahit aujourd’hui dès qu’un juif m’inclut, naturellement et légitimement d’ailleurs, dans sa communauté, ce n’est pas parce que je ne veux pas être juif : c’est parce que je ne parviens pas à l’être » (p. 176).
Apparaît cependant son pessimisme foncier : « Si être juif implique donc une appartenance culturelle et un lien religieux, alors je ne l’étais pas et ne pourrai jamais le devenir » (p. 177).
Mais la libre détermination de pouvoir acquérir cette appartenance ? Améry répond : « ce changement d’identité me semble réunir toutes les conditions pour échouer. On peut renouer avec une tradition que l’on a perdue. Mais on ne peut se l’inventer de toutes pièces, et tout est là » (p. 178).
On perçoit chez lui un fatalisme de l’existence première, comme dans le rapport à la nationalité : « Chacun doit être ce qu’il était dans les premières strates de son existence, quand bien même celles-ci auraient été ultérieurement ensevelies. Personne ne peut devenir ce qu’il cherche en vain dans sa mémoire » (p. 179). À l’heure ou s’affirme de nos jours une toute puissance individuelle de choisir son sexe, son genre, son identité, l’anti-démiurgisme de Jean Améry détonne. Il nous ramène à des constantes anthropologiques et humanistes.
Sans nier pourtant le rôle prescriptif des incidences de l’histoire sur la destinée de chacun : « Être juif, c’était accepter la sentence de mort prononcée par le monde comme une condamnation devant laquelle la fuite dans le repli sur soi aurait été une humiliation, mais en même temps aussi une insurrection contre ce jugement. Je devins un homme non pas en me réclamant intérieurement de mon humanité abstraite, mais en me découvrant juif révolté » (p. 192).
Le numéro d’Auschwitz
Jean Améry conclut par cette fulgurance d’assignation, contrebalançant son déterminisme habituel : « Je ne puis parler qu’en mon nom, et par ailleurs, avec prudence sans doute, au nom de ces contemporains qui se comptent par millions et sur lesquels la condition juive est tombée comme la foudre, élément déchaîné auquel ils ont dû faire face sans Dieu, sans histoire, sans l’espérance messianique d’une nation.
Pour eux, pour moi, être juif c’est sentir peser sur soi toute la tragédie d’hier. Sur mon avant-bras gauche je porte le numéro d’Auschwitz ; il se lit plus vite que le Pentateuque ou que le Talmud mais l’information qu’il livre est plus éloquente. Le lien qu’il trahit est aussi plus engeant que toute autre formule fondamentale de l’existence juive » (p. 197).
Finalement, Jean Améry devient juif face à ce qu’il nomme « la névrose des événements historiques » (p. 202). « Sans être juif moi-même dans le sens d’une déterminabilité positive, je suis donc juif dans la connaissance et la reconnaissance du jugement porté par le monde sur les juifs et je m’implique dans le procès en appel contre l’histoire ; c’est à cette condition seulement que j’ai le droit de prononcer le mot de liberté » (p. 205).
Écrit avant même la guerre des Six Jours de juin 1967, et avec une résonnance particulière depuis le 7 Octobre, Jean Améry prévient que la persécution des juifs par les fabriques de mort des nazis n’en est pas forcément le dernier acte : « la dramaturgie de l’antisémitisme poursuit toujours son travail. La possibilité d’une nouvelle destruction massive des juifs ne peut être exclue. Qu’est-ce qui se passerait si les pays arabes encouragés par des livraisons d’armes de l’Est ou de l’Ouest remportaient dans une guerre la victoire totale sur le petit État d’Israël ? » (p. 207).
Il faut lire, ou relire, Par-delà le crime et le châtiment de Jean Améry. Merci à Georges Bensoussan pour sa citation.
© Michel Renard
Professeur d’histoire
