Trop tôt pour envisager une alternative au régime des Mollahs en Iran… sans doute ? Pour autant, rien n’interdit d’imaginer un « après », tant cette confrontation militaire sans précédent, entre l’alliance « américano-israélienne » et la République islamique d’Iran, ravive l’espoir, pour le peuple iranien en particulier, la diaspora iranienne, les populations du Liban, du Golfe, d’Irak, de Syrie… et le monde entier, de l’avènement possible d’une nouvelle ère de paix au Moyen-Orient.
Libérer l’Iran de cette dictature religieuse et belliqueuse et écarter, en conséquence, le danger du feu nucléaire, reconstruire, enfin, un Liban souverain et rassemblé et bien entendu, reconnaître un droit inaliénable à l’existence de l’État d’Israël, en lui assurant une sécurité durable : telles sont les vrais bénéfices attendus et incontournables de cette guerre… ! A défaut, l’histoire pourrait la juger, a posteriori, inutile… Nous n’osons pas y penser.
Depuis le 28 février dernier – jour où les bombardements contre le régime islamiste de l’Iran ont permis l’élimination du Guide suprême Ali Khamenei – le peuple iranien est, de fait, dépendant de l’issue de ce conflit. Si l’Iran et les autres pays de la région vivent sous les bombes, entraînant malheurs et terreurs – lot de toute guerre – les Iraniens veulent encore croire en leur destin, alors que le premier ministre israélien les exhorte, en effet, à saisir leur chance pour construire un nouvel avenir…
Aussi et en attendant de nouvelles évolutions positives, force est de reconnaître, cependant, que ce conflit, enflammant toute la région du Golfe, a déjà coûté des centaines de milliers de vie. A également provoqué, dans un Moyen-Orient plus fracturé que jamais, le déplacement massif d’hommes, de femmes et d’enfants : de la population civile iranienne qui se réjouit à la fois des frappes, tout en endurant les répressions d’un régime féroce, de Chrétiens du sud Liban, victimes collatérales des agressions du Hezbollah contre Israël (ainsi que des ripostes de l’État hébreu visant à éradiquer la branche militaire de ce proxy) et aujourd’hui, de milliers de Syriens, réfugiés au Liban, qui souhaitent revenir dans leur pays d’origine.
Plus encore, comme nous l’avons déjà indiqué, l’embrasement général plane toujours, sur fond d’incertitudes stratégiques, de résistance du régime iranien dont les capacités interrogent et d’augmentation des prix de l’énergie dans le monde, désormais à la merci de la situation de blocage du détroit d’Ormuz, des frappes sur les infrastructures pétrolières et gazières et des cours de la bourse. Le but de la République islamique est bien de cibler les intérêts occidentaux dans toute la région et de déstabiliser le commerce mondial. L’attaque par une milice chiite pro-iranienne d’une base française dans la région d’Erbil au Kurdistan irakien, ayant causé – après le décès de sept soldats américains depuis le début du conflit – la mort d’un de nos sous-officiers, illustre, en dépit des prudences de la diplomatie, cette volonté – vue comme aveu de faiblesse ? – de semer le chaos, en prônant d’ailleurs, en parallèle aux combats en cours, une forme de troisième guerre mondiale « asymétrique », faite de cyberattaques et d’attentats terroristes.
Devons-nous rappeler que ce conflit, plus qu’un combat entre forces armées, est aussi, à l’évidence, une « guerre de civilisation » qui oppose, frontalement, l’idéologie de l’islam radical et les valeurs de liberté portées par l’Occident ? Ne pas le voir ou refuser de l’admettre serait faire preuve de naïveté coupable et surtout, d’un manque de lucidité quant aux conditions à poser pour sortir possiblement gagnant de cette confrontation historique.
Le combat des Iraniens
Depuis des décennies, les Iraniens mènent un combat : celui de la reconquête de leur liberté.
Souvenons-nous des protestations de janvier 2026, enclenchées par les commerçants du bazar de Téhéran et rapidement relayées par les jeunes, les femmes dans l’ensemble du pays.
Souvenons-nous de la façon dont le régime des Mollahs a réagi à cette insurrection, ayant entraîné la mort de 30 000 manifestants : une « estimation », faute de pouvoir disposer d’informations fiables, du fait d’un accès internet interdit.
Souvenons-nous aussi – alors que les islamistes avaient, dès 1979, confisqué le processus révolutionnaire qui s’était engagé – des émeutes de 2009, après les élections présidentielles et des soulèvements de 2022, révolte d’iraniennes, premières à subir ce régime qui rabaisse et martyrise les femmes : une manifestation d’ailleurs symbolisée par la mort de Mahsa Amini, assassinée par la police pour un voile « mal ajusté »….
Le peuple iranien, composé d’une « mosaïque d’ethnies » mais animé par un souffle patriotique, crie aujourd’hui sa douleur : lui qui, depuis 47 ans, est soumis à un cauchemar permanent et à la terreur d’un régime théocratique et obscurantiste, qui a provoqué l’exil massif d’intellectuels et d’opposants politiques. Doté d’une culture de plusieurs millénaires, l’Iran de « toujours » exige d’être libéré et plus encore, émet le vœu de se libérer lui-même, avec détermination et courage.
Associer alors, comme l’énonçait Hannah Arendt, « le désir de libération, celui d’être délivré de l’oppression, et le désir de liberté, celui de vivre une vie politique ».
Se libérer, mais quand ?
La réalisatrice iranienne Sepideh Farsi indique, pour sa part, que « si les bombes n’instaurent pas la démocratie », il est indispensable « de faire confiance au peuple qui se lève » ; l’écrivaine franco-iranienne Nagar Djavadi avoue, quant à elle, « d’un côté, on voudrait se libérer de ce régime et de l’autre, on a peur pour ce peuple » et alors que le boxeur franco-iranien, Mahyar Monshipour, fait part de sa conviction, en assurant que « les iraniens veulent un changement quel qu’en soit le prix ».
Autant de prises de positions témoignant de cette réalité complexe vécue par les Iraniens, qui oscillent entre joies face aux pertes du régime et inquiétudes légitimes au regard des nombreuses inconnues qui subsistent…
L’appel de la coalition « américano-israélienne », incitant les iraniens à « reprendre le pouvoir », a bien été, en tout état de cause, entendu… Le tout est de savoir, quand ? L’espoir, nous l’avons souligné, est plus que présent mais les formes que pourraient prendre cette nouvelle révolte – aidée ou non par des forces extérieures – sont à l’évidence encore mal définies. L’absence d’un vrai consensus sur la stratégie alternative et de marges de manœuvre dans un espace public, saturé par les bombes et objet d’une surveillance plus que renforcée de l’appareil policier des Mollahs, épaissit, en effet, le brouillard de la guerre. Selon Davoud Pahlavi, neveu de Reza Pahlavi, le peuple iranien, « en harmonie avec le peuple israélien et les américains, attend le bon moment pour se soulever ». Si les autorités iraniennes ont d’ores et déjà annoncé que toute protestation serait réprimée dans le sang, avec exécutions et tirs contre les manifestants, nous savons, pourtant, que la mobilisation populaire conditionnera le futur de l’Iran et de l’ensemble de la région. C’est pourquoi d’ailleurs Israël a réaffirmé un objectif de guerre essentiel : celui d’affaiblir les capacités des bassdijs et des « gardiens de la révolutions » à agir, en détruisant leurs bases de commandement.
S’il demeure aujourd’hui périlleux de prédire ce que deviendra l’Iran après les mollahs — qu’il s’agisse d’un simple changement de dirigeants jugés plus modérés, d’un retour de la monarchie ou, scénario le plus souhaitable, de l’instauration d’un régime démocratique et laïc grâce à de profondes réformes — une chose est certaine : ce que voudront réellement les Iraniens constituera, sans aucun doute, la variable la plus déterminante.
Quel nouveau pouvoir en Iran pour demain… ?
La désignation du nouveau guide suprême, en la personne de Mojtaba Khamenei, « homme de l’ombre » et fils d’Ali Khamenei, indique (ou veut faire croire) que le régime actuel « tient », toujours gouverné par un pouvoir tout puissant, unifiant les diverses factions ultraconservatrices, en charge de la conduite des affaires intérieures et internationales et qui concentre, au-delà du Président et du Parlement, l’autorité religieuse, militaire et politique.
Et pourtant, le régime des Mollahs est confronté à une situation inédite depuis son arrivée au pouvoir et se doit, pour se protéger, de renforcer ses propres structures de sécurité. A cela, s’ajoute la menace d’un effondrement économique annoncé, du fait du ralentissement de la vente d’hydrocarbures, associé à la destruction des infrastructures et des bâtiments.
Nous pourrions en conclure, très temporairement, que ce régime, aujourd’hui menacé, pratique « la fuite en avant », en jouant la carte de la guerre longue. Cette stratégie d’usure a, cependant, ses limites, face à un Etat Hébreu, déterminé, qui joue sa propre survie et à des Etats-Unis, bien décidés à anéantir le programme nucléaire et à réoccuper, dans cette région du monde, toute leur place de superpuissance, au détriment du concurrent chinois, ayant profité, ces dernières années, d’une énergie à prix bas auprès de son allié iranien.
Face à cette réalité d’affaiblissement de la République islamique d’Iran et à ces enjeux géopolitiques majeurs, un autre constat s’impose. L’opposition iranienne – celle, aujourd’hui, en exil – ne forme pas un bloc homogène, fruit de l’histoire et de la succession d’empires, ayant débouché, in fine, sur la révolution religieuse de la fin des années 1970. Se distinguent, en effet, au sein d’une diaspora très diverse : les monarchistes (plutôt nostalgiques de la dynastie des Pahlavi) ; les moudjahidines du peuple (partisans d’un islam marxisant, opposés aujourd’hui au régime) ; les républicains laïcs (jugés comme des « ennemis » irréductibles des islamistes) ; et enfin, des jeunes, aux côtés du mouvement « Femme, Vie, Liberté », à la fois non affiliés, laïcs et porteurs de messages de liberté, très influents sur les réseaux sociaux.
Si cette diaspora est donc divisée, supposant, alors, en cas de renversement du régime islamiste, une politique de compromis, elle semble, néanmoins, unie autour d’un but : restaurer, en évitant à tout prix le désastre d’une guerre civile, une démocratie en Iran ; et bien au-delà de la disparition des tyrans, planifier, en priorité, la « désislamisation » de la société iranienne, aujourd’hui sous la tutelle d’un Etat totalitaire et d’une idéologie qui ont investi toutes les sphères du pouvoir, les cercles de la recherche universitaire et les différents relais d’opinion.
Il s’agit donc bien de s’entendre autour d’un leader ou d’une coalition reconnus, en mesure d’assurer, dans un élan rassembleur et pour une période transitoire, la reconstruction du pays et d’institutions démocratiques et pluralistes, qui garantiraient aux iraniens, le moment venu, de choisir, dans le cadre d’élections libres, leurs propres dirigeants.
Quid alors de la figure de Reza Pahlavi, plutôt populaire et dont le nom est scandé, tant par la diaspora que par les manifestants iraniens ? Ne possédant pas cependant de réelles structures de soutien, le prince héritier est d’abord une « image » et se trouve concurrencé par d’autres responsables potentiels, à l’instar de Mir-Hossein Mouavi ex-premier ministre, figure de la contestation de 2009 et du mouvement vert, pourvu d’une vraie légitimité politique ; de Mostafa Tajzadeh, vice-ministre de l’intérieur de 1997 à 2005, réformateur et promoteur de la réécriture de la constitution iranienne, possible chemin vers la démocratie ; ou encore, de deux Nobel de la paix, la physicienne, militante des droits de la personne, Narges Mohammadi et l’avocate, Shirin Ebadi, exilée au Royaume-Uni et à même d’agréger différents courants d’opposition.
Afchine Alavi, membre du Conseil National de la résistance iranienne, rassemblant une coalition d’organisations et une sorte de « parlement en exil » en appelle, de son côté, dans ce contexte incertain, au peuple, seul en mesure de « déboulonner » le régime des Mollahs. Il conviendrait alors, selon lui, que la communauté internationale reconnaisse diplomatiquement ce « front de résistance », défenseur acharné de la séparation de la religion et de l’État, de l’égalité hommes-femmes, de l’abolition de peine de mort et d’une justice indépendante. Sur la méthode, ce conseil de la résistance dit avoir prévu l’installation d’’un gouvernement provisoire, en charge d’organiser des élections au suffrage universel.
L’enjeu est posé : construire un Iran fraternel, entretenant des relations de paix avec Israël et ses voisins. Et pourquoi pas, un nouveau pouvoir iranien dirigé par des femmes, incarnant une alternative tangible à ce régime misogyne, niant les droits humains les plus fondamentaux ?
© Philippe Mocellin
Docteur en Science Politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, Philippe Mocellin est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et de contributions géopolitiques concernant la situation au Moyen-Orient.
Auteur de « L’Iran, enfin libre… ou la construction d’une nouvelle ère géopolitique ? » (publié dans Tribune Juive, le 4 mars 2026) et « Moyen-Orient : quels buts de guerre ? » (publié dans Tribune Juive du 8 mars)
