Tribune Juive

Municipales: Sarah Knafo est l’invitée de Sarah Cattan

À trente ans à peine, Sarah Knafo s’est imposée dans le paysage politique par un mélange peu commun de stratégie, de culture économique et de précision intellectuelle. Dans une époque politique dominée par l’instant et les images, il reste un exercice plus exigeant : la conversation. « Un café avec … Sarah Knafo », le Rendez-Vous politique de Sarah Cattan.

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Lors d’un récent échange avec Jean-Jacques Bourdin, vous lui avez demandé : « Vous avez lu mon programme ? » Il a répondu l’avoir seulement parcouru. Vous avez alors conclu : « Vous avez regardé les images, quoi ». La politique française est-elle devenue un débat d’images plutôt que d’idées ? Et peut-on encore gouverner un pays où les programmes sont plus souvent survolés que réellement lus ?

J’ai été comme vous très amusée par cette remarque, qui hélas est bien révélatrice du traitement médiatique d’une campagne. Je me réjouis toutefois d’avoir fait le programme le plus fourni, le plus chiffré, le plus sourcé de cette élection. Je me désole parfois que les journalistes n’aient pas toujours pris la peine de lire ce que nous avons mis, avec mes équipes, tant de cœur à écrire. Mais les réactions des Parisiens qui l’ont lu me consolent : c’est pour eux que j’ai travaillé ce programme et le seul jugement qui compte à mes yeux, c’est le leur.

Vous avez souvent une approche très technique des questions économiques ou administratives. La politique française souffre-t-elle aujourd’hui d’un déficit de compétence, ou d’un excès d’idéologie ?

Je suis contente d’être reconnue pour cette méthode : j’ai été formée à la Cour des comptes et pour moi, l’approche technique est essentielle. Un programme sans chiffre, ce n’est pas un programme, ce n’est qu’une liste de souhaits.

Il y a, à la fois, un manque de compétence et un excès d’idéologie. Les deux vont de pair d’ailleurs. Quand on est perclus d’idéologie, on pense ne pas avoir besoin de compétences.

Paris est l’une des villes les plus riches du monde, et pourtant une grande partie des Parisiens a le sentiment que la ville se dégrade. Comment expliquez-vous ce paradoxe : beaucoup de moyens, mais un sentiment de déclin urbain ?

La France est un pays historiquement très centralisé. Paris devrait être la locomotive de notre pays : elle concentre une partie importante de l’activité économique. Or, beaucoup de Parisiens partagent le sentiment de déclin que vous décrivez. Lorsque j’ai élaboré mon programme, j’ai regardé en détail la situation de Paris et notamment son budget. J’ai trouvé une situation scandaleuse : 10 milliards de dette, 1 milliard de déficit malgré des impôts énormes et des recettes fiscales sans commune mesure avec n’importe quelle autre ville. La ville de Paris a fait des choix politiques désastreux depuis 25 ans, porté par une idéologie socialiste devenue folle. J’y mettrai fin.

Les élections municipales sont souvent présentées comme un laboratoire politique. Dans un pays aussi centralisé que la France, qu’est-ce qu’une mairie peut encore changer réellement ?

Dès le début de mon programme, à la page 12, j’ai tenu à rappeler les compétences spécifiques de la mairie de Paris. Il ne faut pas sous-estimer les pouvoirs dont dispose le maire. Être maire de Paris, cela a un impact décisif dans le quotidien des Parisiens : les places en crèche, la propreté, la circulation… Tant d’éléments qui ont un impact décisif sur le bien-être des habitants de notre capitale !

Et puis, Paris est la capitale de la France. Elle est un terrain d’innovation, d’avant-garde, de révolutions qui se répandent ensuite dans tout le territoire. Paris a toujours donné l’impulsion au pays, pour le meilleur et pour le pire. Je me bats pour le meilleur.

Dans cette campagne, Rachida Dati parle beaucoup de rassemblement, mais évite soigneusement de prononcer votre nom. Dans une campagne municipale, la concurrence est-elle une rivalité personnelle ou une confrontation de visions pour Paris ?

Je ne regarde pas particulièrement ce que font mes adversaires. Je fais campagne sur mes thèmes, sans me préoccuper des autres candidats. Je n’ai aucun adversaire dans cette campagne, c’est contre les gabegies, l’insécurité et la saleté que je me bats. Mon seul objectif : rendre Paris heureux et que la droite remporte la capitale.

Vous appartenez à une génération qui n’a pas connu directement les grands clivages politiques du XXᵉ siècle. Est-ce une liberté — ou au contraire un handicap pour comprendre la France ?

Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu toute l’Histoire de France pour la comprendre, sinon il faudrait avoir plus de 1000 ans. Le général de Gaulle inscrivait son action dans la continuité historique de la république, de l’empire, de la monarchie… Vous connaissez l’anecdote après son fameux voyage au Québec et sa phrase sur le Québec libre. Il se justifie en conseil des ministres en disant “mais enfin Louis XV les avait abandonnés!”.

Comprendre le pays n’est pas qu’affaire de vécu, il y a tellement de gens qui ne comprennent pas leur propre époque.

La droite française semble aujourd’hui fragmentée entre plusieurs lignes. Le problème est-il idéologique, sociologique… ou simplement générationnel ?

La fragmentation de la droite n’est pas une fatalité. On n’est pas condamné à être toujours la droite la plus bête du monde qui, faute de pouvoir s’entendre, fait gagner la gauche.

Pour autant je ne crois pas au parti unique, je crois aux vertus de la concurrence. Je n’appellerai jamais un candidat à se retirer, même s’il est très bas dans les sondages, je préfère donner à ses électeurs de bonnes raisons de voter pour moi. Il y a un temps pour être en concurrence, c’est le premier tour, et un temps pour se rassembler sur un compromis pour battre la gauche : c’est la logique du second tour.

Dans cette campagne, je suis la seule à avoir connu une dynamique positive en passant de 5% à 13,5% d’intention de vote. C’est cette dynamique qui a fait pencher la majorité à droite, à Paris, pour la première fois depuis très longtemps. Nous avons désormais une occasion unique de battre la gauche si nous savons nous rassembler au deuxième tour.

C’est ce que je prône depuis le premier jour de ma campagne. Pierre-Yves Bournazel ne veut aucune alliance : il rend sa candidature stérile et son vote inutile. Rachida Dati attend de voir : plus je serai forte, plus elle devra accepter une alliance.

Par conséquent, si les électeurs de droite veulent un rassemblement au second tour, seule garantie de victoire, le vote utile c’est de voter pour moi au premier tour.

Vous êtes souvent décrite comme une stratège plus que comme une candidate. La politique se joue-t-elle encore dans les urnes… ou d’abord dans la capacité d’influencer les idées avant même que les électeurs ne votent ? Autrement dit : le pouvoir est-il encore institutionnel, ou déjà culturel ?

Le vrai pouvoir est institutionnel. Si on ne gagne pas les élections, on n’exerce pas le pouvoir et on ne peut pas changer les choses. Sur l’immigration on a gagné la bataille des idées, très largement. Mais tant que ce n’est pas une victoire dans les urnes les flux continuent de grossir, année après année.

Mais gagner la bataille des idées est un préalable à toute victoire dans les urnes comme nous l’a appris Gramsci. Il faut donc mener cette bataille, je le fais notamment sur les sujets économiques et il y a du travail tant la gauche est hégémonique, et le libéralisme absent, dans le discours médiatique depuis des décennies.

La France aime les grands concepts politiques : République, laïcité, universalisme. Lequel de ces mots est aujourd’hui le plus vidé de son sens ?

Les 3 ont été bien maltraités par la novlangue politicienne. Je dirais que le mot république est peut-être celui qui est le plus employé à tort et à travers pour remplacer systématiquement le mot France qui semble écorcher la bouche de beaucoup de politiciens et de commentateurs.

La France aime se penser comme une puissance intellectuelle et morale, mais elle traverse aujourd’hui une crise de confiance. Le problème français est-il d’abord économique… ou plus profond : une crise de lucidité sur ce que le pays est devenu ?

Je ne dirais pas qu’il est d’abord économique mais le problème économique est celui qui s’aggrave le plus vite, surtout ces 5 dernières années. L’après Covid marque un décrochage économique spectaculaire par rapport à nos voisins. Nous avons aussi une crise migratoire bien sûr, 70% des Français l’ont compris, une crise du niveau scolaire et une crise de la natalité qui est sans doute une résultante de tous ces problèmes graves et concomitants.

Vous avez longtemps travaillé aux côtés d’Éric Zemmour, dont la campagne présidentielle a profondément marqué le débat politique. Avec le recul, diriez-vous que cette campagne a surtout déplacé les idées… ou qu’elle a réellement déplacé les rapports de force politiques ?

Surtout les idées. Et c’est le plus important. Je suis convaincue que le débat publique ne serait pas le même sans la campagne d’Eric Zemmour en 2022. On ne parlerait pas d’immigration et d’enjeu de civilisation comme on peut le faire aujourd’hui sans cette campagne présidentielle d’Eric Zemmour.

J’irais même plus loin, sur la retraite par capitalisation, le taux de prélèvement obligatoire le plus élevé du monde ou encore l’importance du nucléaire, Eric Zemmour a été précurseur et a considérablement fait bouger les lignes idéologiques en 9 mois de campagne. Il a fait gagner des années à nos idées.

Vous êtes l’une des rares personnalités politiques françaises juives visibles, et vous n’en faites jamais un élément de discours politique. Est-ce une manière de protéger l’intime, ou la conviction que l’identité n’a pas sa place dans le discours politique ?

Je considère que, de manière générale, que le privé n’a pas à être politisé. De manière plus spécifique, je considère que la laïcité implique un devoir de discrétion du fait religieux dans l’espace public et, à plus forte raison, dans le débat politique.

Paris abrite l’une des plus grandes communautés juives d’Europe. Mais beaucoup de familles juives ont quitté certains quartiers ces dernières années, souvent pour des raisons de sécurité ou de climat social. Selon vous, que dit ce phénomène de l’état de la capitale ? Et qu’est-ce qu’une mairie peut réellement faire pour que les Juifs — comme tous les citoyens — aient à nouveau le sentiment d’être pleinement chez eux dans la ville ?

C’est un déchirement de voir tant de Français, qui aiment passionnément la France, la quitter ; pendant que nous accueillons en France tant de personnes qui la détestent.

Être menacé dans son propre pays, qu’y a-t-il de plus révoltant ? Assurer la sécurité de ses citoyens est le premier des devoirs de l’Etat. Le départ de tant de Français juifs qui craignent, à juste titre, pour leur sécurité, est une faillite de l’Etat.

Cela vaut également à l’échelon municipal : quand les Juifs sont chassés de certains quartiers (comme hier des banlieues) où l’on est plus capables d’assurer leur sécurité, c’est une faillite de la puissance publique.

Pour y mettre un terme, tout ce qu’une mairie peut faire pour sécuriser l’espace public, je le ferai. Et on peut déjà faire beaucoup. Je vais porter à 8 000 les effectifs de police municipale qui sera désormais armée. Elle sera assistée de la technologie : l’exploitation des images de vidéosurveillance par IA pour la détection automatique des crimes et délits. C’est la recette qui a si bien fonctionné pendant les jeux olympiques, je veux l’employer toute l’année.

Depuis le 7 octobre, certains responsables politiques ont semblé hésiter à nommer clairement l’antisémitisme lorsqu’il surgit dans certains milieux politiques ou idéologiques. Est-ce un problème d’aveuglement, de lâcheté politique… ou simplement de calcul électoral ?

Un peu des trois, cela dépend des gens. Pour Emmanuel Macron qui refuse de marcher contre l’antisémitisme, il y a un peu d’aveuglement et beaucoup de lâcheté. Pour Jean-Luc Mélenchon il y a un peu de lâcheté et beaucoup de calcul.

On dit souvent que la politique est l’art du possible. Mais certaines décisions historiques ont été prises par des dirigeants qui ont précisément refusé cette limite. Le rôle d’un responsable politique est-il d’accompagner la réalité… ou parfois de lui résister ?

Ni l’un ni l’autre. Il faut accepter la réalité du moment mais ne l’accepter que comme un point de départ. La suite est à écrire. Ce qu’il ne faut pas accepter comme une fatalité c’est la trajectoire actuelle. Ce n’est pas parce que l’on est en déclin que l’on est condamné à continuer ce déclin.

Vous êtes souvent décrite comme une stratège très lucide. Or la stratégie consiste parfois à taire certaines vérités pour rendre une idée acceptable dans le débat public. Un responsable politique doit-il toujours dire ce qu’il pense… ou parfois accepter de ne dire que ce que le pays est prêt à entendre ?

Toujours dire ce qu’il pense bien sûr. Je ne saurais pas faire autrement. Typiquement sur l’encadrement des loyers à Paris, je n’ai pas peur d’être à contre-courant du discours médiatique dominant, parce que je suis convaincue que c’est la bonne solution.

L’encadrement des loyers n’a pas empêché l’augmentation des prix et l’a même accélérée. Les prix augmentent près de deux fois plus vite depuis que l’encadrement des loyers a été instauré (2,2%/an contre 1,2%/an avant 2020, date de la mise en place de l’encadrement) du fait de la pénurie de logements que cette mesure communiste ne fait qu’aggraver.

Non seulement la suppression de l’encadrement des loyers va remettre de l’offre locative et arrêter la pénurie, non seulement les loyers ne vont pas augmenter, mais ils vont même baisser, grâce à la division par deux des taxes qui pèsent sur les locataires : taxe d’ordure ménagère et taxe de balayage, que les propriétaires sont tenus de répercuter à la baisse sur les charges locatives.

Je suis la seule à proposer des mesures qui amélioreront le pouvoir d’achat des propriétaires et des locataires qui peuvent aller calculer leurs économies sur combienjegagne.fr.

Je mise tout sur l’intelligence des Français et sur ma capacité à convaincre.

Cette fausse habileté politique qui consiste à dire ce que les Français veulent entendre, cela a pu marcher électoralement mais cela a conduit le pays à la ruine.

La politique vit au rythme de l’actualité, mais les nations se construisent dans le temps long. Quand vous pensez à la France dans vingt ou trente ans, qu’est-ce qui vous inquiète le plus : ce qu’elle pourrait perdre… ou ce qu’elle pourrait devenir ?

Tout dépend de ce que nous en ferons. La France peut tout perdre, les nations sont mortelles. Mais tout peut encore être sauvé, tout peut encore être redressé et cela ne prendra pas 30 ans, tout peut aller très vite, mais il ne faut plus tarder.

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Le café touche à sa fin. La politique française produit beaucoup d’images et peu de conversations. Avec Sarah Knafo, l’échange laisse une impression différente : celle d’une génération qui entend revenir aux idées, aux structures, et au temps long — là où la politique cesse d’être un spectacle pour redevenir un projet. La France acceptera-t-elle, elle aussi, de quitter les images pour relire les programmes

Merci, Sarah Knafo

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