Tribune Juive

Israël, Ohr laGoyim : une lumière sans arrogance. Par Serge Siksik

« Israël est chargé d’introduire dans l’Histoire la conscience morale de l’humanité »
Manitou -Léon Ashkenazi

L’expression Ohr laGoyim – “lumière pour les nations” – ne relève ni d’un slogan politique ni d’une revendication identitaire triomphante. Elle apparaît dans le livre du prophète Isaïe : « Je te donne pour lumière des nations » (Isaïe 49,6). Cette formule, qui traverse les siècles, ne désigne pas une supériorité, encore moins une domination. Elle engage une responsabilité. Être lumière ne signifie pas écraser l’obscurité, mais la dissiper. Ce n’est pas conquérir, c’est éclairer.

Dans la tradition juive, la lumière n’est jamais un projecteur braqué sur soi. Elle est orientation, exigence, fidélité. Elle suppose d’abord une intériorité travaillée, une conscience en éveil. Elle n’a de sens que si elle s’adresse à tous, sans exclusion. Le judaïsme ne cherche pas à convertir l’humanité ; il cherche à témoigner qu’une vie sous le signe de la justice, de l’étude et de la responsabilité est possible.

Comme l’explique le Maharal de Prague, la vocation d’Israël n’est pas d’imposer une vérité mais de rendre visible dans l’histoire l’exigence morale de la Torah. Le judaïsme ne prétend pas posséder l’humanité : il lui rappelle simplement que la dignité humaine doit rester au centre du monde.

Historiquement, le peuple juif n’a pas été un peuple impérial. Il n’a pas fondé d’empire conquérant ni cherché à étendre par la force sa vision du monde. Son apport à l’humanité s’est déployé dans d’autres registres : l’éthique biblique, l’invention du monothéisme moral, la centralité de la dignité humaine, l’importance du droit et de la discussion, l’étude comme voie d’élévation.

Le philosophe Abraham Joshua Heschel rappelait que « le judaïsme n’est pas une civilisation de puissance mais une civilisation de responsabilité ». Et Hannah Arendt soulignait que l’expérience Historique des Juifs avait souvent placé leur pensée au cœur des questions morales les plus aiguës de la modernité.

À travers les siècles, les Juifs ont contribué de manière disproportionnée – au regard de leur nombre – aux sciences, à la médecine, à la philosophie, à la musique, à l’économie, à la psychanalyse, à la physique théorique. Il ne s’agit pas de dresser un palmarès ni de revendiquer un monopole. L’humanité est riche de multiples civilisations. Mais il est permis de constater que cette petite minorité dispersée a porté un rayonnement intellectuel et spirituel dont l’ampleur dépasse largement ce que suggère sa modestie démographique.

Longtemps pourtant, cette lumière a été mal comprise. L’Histoire juive est jalonnée d’exils, de pogroms, d’expulsions, d’accusations infondées. Être “différent” a souvent été perçu comme une menace. L’idée même d’une mission éthique universelle a pu susciter suspicion ou rejet. Peut-être n’avons-nous pas toujours su expliquer cette vocation sans qu’elle paraisse prétentieuse. Peut-être le monde, trop souvent, a-t-il préféré lire cette singularité comme une rivalité.

Le 7 octobre 2023 a ouvert une fracture. Non seulement par l’horreur des massacres, mais par le choc moral qu’ils ont provoqué. La violence délibérée contre des civils, l’acharnement, la volonté proclamée d’anéantissement ont rappelé à beaucoup que la haine des Juifs n’appartient pas seulement au passé.

Dans les jours et les mois qui ont suivi, l’État d’Israël s’est trouvé engagé dans une guerre imposée. Une guerre non choisie, mais assumée. Face aux menaces venues du Hamas, du Hezbollah, puis face à l’escalade avec l’Iran, Israël a mobilisé ses forces militaires, technologiques et civiles avec une rapidité et une efficacité qui ont surpris de nombreux observateurs.

Ce qui frappe n’est pas seulement la capacité de défense – systèmes antimissiles sophistiqués, coordination des services de renseignement, mobilisation des réservistes – mais la solidité morale et collective d’une société tout entière. Universités ouvertes malgré les sirènes. Hôpitaux fonctionnant sous pression extrême. Start-up continuant à innover en pleine crise. Solidarité civile spontanée.

Un pays de moins de dix millions d’habitants, au territoire exigu, entouré de menaces permanentes, a pourtant su bâtir un niveau d’organisation et d’efficacité qui étonne la planète. Non pour dominer, mais pour survivre. Non pour conquérir, mais pour protéger ses citoyens et préserver le droit élémentaire de d’exister.

Il serait tentant d’interpréter ces performances comme la preuve éclatante d’une supériorité. Ce serait trahir le sens même de Ohr laGoyim. La lumière ne consiste pas à démontrer qu’on est plus fort que les autres. Elle consiste à maintenir une exigence morale, y compris dans la guerre.

Israël est une démocratie imparfaite, traversée de débats intenses, de tensions internes, de désaccords politiques parfois virulents. Mais c’est précisément cette capacité de discussion – héritée de la tradition talmudique – qui en fait une société vivante. La controverse n’y est pas un signe de faiblesse, mais de vitalité.

Comme l’écrivait Karl Popper, une société libre se reconnaît à sa capacité à organiser le désaccord sans sombrer dans la violence.

Dans la lutte contre le terrorisme et face à la menace iranienne, Israël affirme agir pour se préserver d’une volonté répétée de destruction. Depuis des décennies, le régime des mollahs a proclamé son intention d’effacer l’État juif. Les frappes, les milices interposées, les programmes balistiques et nucléaires s’inscrivent dans cette logique. Y répondre n’est pas une posture belliqueuse ; c’est une nécessité vitale dictée par la réalité.

Être “lumière” dans ce contexte signifie rappeler que la légitime défense n’est pas vengeance. Qu’une armée puisse chercher à réduire les dommages civils, même lorsqu’elle est confrontée à des ennemis qui instrumentalisent les populations. Que la guerre n’est jamais un objectif, mais parfois une contrainte tragique.

Le paradoxe d’Israël est saisissant : petit par la taille, immense par la charge symbolique qu’il porte. Chaque décision est scrutée, commentée, jugée. Chaque opération militaire devient un débat mondial. Rarement un pays de cette dimension aura suscité autant d’attention.

Peut-être est-ce là, aussi, un aspect d’Ohr laGoyim. Non pas être parfait, mais être observé. Être contraint de justifier ses actes, d’expliquer ses choix, d’articuler sa légitimité. La lumière expose autant qu’elle éclaire.

Depuis le 7 octobre, beaucoup ont redécouvert une vérité ancienne : le peuple juif ne disparaît pas. Il traverse les catastrophes, il se relève, il reconstruit. Cette force de relèvement historique n’est pas seulement militaire ; elle est spirituelle. Elle repose sur une mémoire longue, une conscience historique qui relie les générations.

Lorsque des réservistes quittent leur travail pour défendre leur pays, lorsqu’une société civile s’organise pour soutenir les familles endeuillées, lorsqu’un débat politique se poursuit même en temps de guerre, quelque chose se manifeste. Non une perfection morale, mais une fidélité. Fidélité à la vie. Fidélité à l’idée qu’aucune haine ne doit avoir le dernier mot.

Parler d’Ohr laGoyim aujourd’hui ne doit pas signifier disqualifier les autres peuples. Chaque nation porte sa propre lumière. Chaque culture contribue à la richesse humaine. La vision biblique n’est pas exclusive ; elle est vocationnelle.

Mais il est permis d’affirmer que le combat contre le mensonge, contre les récits falsifiés, contre les accusations délirantes fait aussi partie de cette mission.

Comme l’écrivait George Orwell : « Dans un temps de tromperie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. »

Lorsque l’existence même d’Israël est niée, lorsque des crimes sont inversés, lorsque la victime est accusée d’être le bourreau, répondre devient un devoir.

La lumière n’humilie pas. Elle clarifie. Elle sépare le vrai du faux. Dans un monde saturé d’images et de propagandes, la capacité à produire des faits vérifiables, à documenter, à débattre publiquement est en soi une forme d’éclairage.

Le concept d’Ohr laGoyim ne se limite pas à la survie. Il implique un projet. Israël n’est pas seulement un refuge ; il est un laboratoire. Agriculture de pointe dans des zones arides. Innovations médicales partagées à l’international. Coopérations technologiques avec des pays éloignés culturellement et géographiquement.

Même en période de conflit, des équipes israéliennes continuent de travailler à des solutions climatiques, à des traitements médicaux, à des avancées numériques qui bénéficieront à l’ensemble de la planète. Ce rayonnement discret, souvent moins médiatisé que les opérations militaires, participe peut-être davantage encore à cette vocation.

La lumière n’est pas un événement spectaculaire. Elle est constance. Elle est la décision quotidienne de construire plutôt que de céder au désespoir.

Le 7 octobre a rappelé une vulnérabilité. Il a aussi ravivé une conscience. Beaucoup d’Israéliens ont compris que leur existence nationale ne va pas de soi. Que l’histoire peut basculer brutalement. Mais ils ont aussi redécouvert leur capacité collective.

Si Ohr laGoyim a parfois semblé abstrait, presque théologique, il prend aujourd’hui un visage concret : celui d’une société qui, attaquée, ne s’effondre pas ; qui, endeuillée, ne renonce pas ; qui, critiquée, continue d’agir.

Cela ne dispense pas d’introspection. Être lumière exige de s’interroger sans cesse : sommes-nous fidèles à nos propres principes ? Agissons-nous avec mesure ? Restons-nous ouverts au dialogue ? La vocation n’est jamais acquise ; elle se mérite.

En définitive, Ohr laGoyim ne signifie pas que le peuple juif serait plus lumineux que les autres. Il signifie qu’il a reçu, dans son récit fondateur, la charge d’incarner une certaine idée de la responsabilité. Une responsabilité qui se déploie dans l’étude, dans la justice sociale, dans la défense de la vie, dans l’innovation au service du bien commun.

Et peut-être est-ce là le paradoxe d’Israël : un peuple auquel l’Histoire n’a jamais permis la neutralité.

À l’heure où le monde observe Israël avec intensité, peut-être la véritable lumière réside-t-elle là : dans la persistance d’un peuple qui, malgré la haine, choisit de bâtir ; qui, malgré la guerre, continue d’inventer ; qui, malgré les mensonges, s’efforce de dire le vrai.

Car lorsqu’un peuple choisit, malgré la guerre, malgré la haine et malgré les mensonges, de continuer à défendre la vie, la vérité et la dignité humaine, il ne revendique pas une supériorité.

Il rappelle simplement au monde qu’une lumière peut encore exister — même lorsque l’histoire semble tout faire pour l’éteindre.

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » écrivait Paul Klee. Israël, dans l’Histoire des nations, n’invente pas la lumière : il la révèle lorsque l’obscurité menace, rappelant à l’humanité que sa seule véritable boussole demeure la conscience morale.

© Serge Siksik

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