J’avais la semaine dernière écrit une chronique sur le remplacement de Ali Khamenei par son fils Mojtaba. La décision a dû susciter certaines réserves car ce n’est que le dimanche 8 mars qu’il a été confirmé que l’Assemblée des 88 experts après avoir procédé à «un examen exhaustif» avait décidé de nommer Mojtaba Guide Suprême. Les pressions des pasdaran ont dû convaincre les indécis…
L’homme est religieusement incompétent, financièrement corrompu et il n’a jusque-là agi que dans l’ombre au point que les archives ne fournissent aucun discours de lui.Il a probablement été le responsable majeur du massacre des manifestants iraniens au mois de janvier. Si on ajoute à cela que la théocratie iranienne actuelle se targue de donner le pouvoir au savant le plus méritant et non pas au fils de son père, on admettra qu’il coche toutes les cases d’une caricature de Guide Suprême. Il est strictement infréquentable même par ceux qui ont des vues très permissives sur la moralité des dirigeants. Le Président Trump a déjà fait savoir que Mojtaba n’était pas son candidat.
En ce qui me concerne, et sans chercher à être cynique, je suis plutôt heureux de cette nomination. Rien n’aurait été pire que le choix d’un soi-disant modéré, qui donnerait de ce régime abominable une image consolante.
Pour certaines chancelleries, si cet homme avait parlé un excellent anglais, si son collier de barbe était soigneusement taillé et sa culture occidentale impeccable, on aurait pu discuter avec lui. Nostalgie du temps d’Obama et de l’accord du JCPOA, cet accord d’une robustesse soi-disant à toute épreuve, qui avait oublié d’inclure les missiles et que le régime iranien avait continuellement, mais subtilement, violé en enrichissant en secret son uranium à des niveaux sans justification civile dans des réseaux de centrifugeuses avancées enfouies sous la montagne.
Mais le Président Trump, lui, rêvait probablement d’un interlocuteur avec lequel il aurait pu réitérer le coup de Caracas, sans avoir besoin de détruire les bases du régime et notamment la structure tentaculaire des Gardiens de la Révolution.
Pour le peuple iranien ce serait un abandon. Pour le terrorisme islamiste ce serait une victoire. Pour Israël ce serait la poursuite du danger existentiel. Pour le monde libre ce serait une honte. La nomination de Mojtaba a une signification limpide: le régime ira jusqu’au bout. Car, au-delà d’une simple kleptocratie, ce régime a une dimension religieuse dont nos esprits cartésiens peinent à mesurer l’ampleur.
Quarante sept ans de pouvoir, cela signifie deux générations entièrement formatées à la haine de l’Occident mais aussi à un enseignement religieux très particulier. Il importe peu que l’immense majorité de la population, 85% disent les experts, soit hostile à cet endoctrinement. Il suffit qu’un nombre limité d’individus en fassent leur règle de vie avec les avantages matériels qui vont avec et le régime peut tenir sous son joug le reste du pays. Cela explique les «foules» fêtant la nomination de Mojtaba Khamenei.
Celui-ci ne s’est pas exprimé. On se demande même s’il est en état de le faire. Peut-être a-t-il été blessé dans le bombardement du complexe résidentiel qui, outre son père, a tué une grande partie de sa famille.
Il importe peu. Le chiisme iranien est extraordinairement bien adapté à l’absence physique du dirigeant suprême. Pendant 67 ans, dit la doctrine, le douzième imam, qui était un enfant quand son père fut assassiné, dirigea ses fidèles sans se manifester comme tel, par l’intermédiaire d’un messager privilégié qui transmettait ses réponses aux questions de ses disciples et recevait l’impôt religieux. C’était la «petite occultation». Un jour, un dernier message fut envoyé, annonçant que l’imam entrait dans sa «grande occultation» et qu’il n’aurait pas de successeur jusqu’à son retour à la fin des temps. Il reviendrait alors sur terre pour rétablir la justice à une époque où l’iniquité aurait dépassé toutes les limites.
Le guide suprême, suivant l’interprétation khomeiniste, est le représentant du douzième imam. Le fait qu’il doive lui-même vivre caché dans une période de guerre contre le grand et le petit Satan ne peut que renforcer les croyants dans leur vision eschatologique.
Bien sûr, il n’est pas indispensable d’être un fanatique religieux pour être un assassin de masse. Hitler, Staline, Mao, Pol Pot et cjava-scripts le démontrent. Bien sûr aussi, l’appât du lucre est un composant essentiel dans les conduites humaines, y compris dans celles qui prétendent être déterminées par la foi, et un promoteur immobilier installé en Floride comprend cela parfaitement bien.
Mais l’élément religieux explique certains comportements apparemment irrationnels et peut conduire à un jusqu’au boutisme implacable.
Les bonnes âmes qui ne relèvent de la guerre actuelle contre l’Iran que son caractère illégal au regard du droit international et qui prônent un retour à la table diplomatique sont au mieux des naïfs. Il y a quarante sept ans que l’Iran est en guerre contre nous et cette guerre est la raison d’être du régime.
Quant à ceux qui évoquent le risque d’un embrasement généralisé après la défaite des mollahs, ils insultent la grande majorité du peuple iranien. Gérard Araud, notre si brillant diplomate, qui à la télévision soutenait doctement cette thèse, a été renvoyé dans les cordes par une jeune iranienne sans diplôme universitaire ni titre de prestige mais dont la vie démontrait qu’elle sait ce que signifie le mot de liberté…
© Richard Prasquier
