Tribune Juive

Le régime iranien peut-il vraiment tomber ? Par David Germon

La lecture stratégique de Moti Kedar sur la mécanique réelle du pouvoir en Iran

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Le 10 mars 2026, au onzième jour de la guerre, l’analyste israélien Moti Kedar, spécialiste reconnu du Moyen-Orient et des sociétés arabes, s’est attaqué à une question qui circule alors partout — dans les rédactions, dans les cabinets ministériels, et même dans les discussions de rue : le régime iranien est-il en train de vaciller ?

À première vue, beaucoup pourraient répondre oui. Les nouvelles qui circulent parlent de frappes massives, d’infrastructures militaires détruites, de capacités stratégiques gravement affaiblies. Le président américain Donald Trump lui-même a laissé entendre que la guerre avançait plus vite que prévu. Dans ce contexte, une conclusion s’impose presque naturellement pour l’observateur occidental : si l’appareil militaire iranien est démantelé, le régime finira bien par tomber.

C’est précisément là que Moti Kedar marque un arrêt.

Car, selon lui, cette logique relève d’une lecture occidentale de la guerre, mais certainement pas d’une compréhension du fonctionnement réel des régimes révolutionnaires du Moyen-Orient.

La puissance militaire n’est qu’une façade. Le vrai pouvoir est ailleurs.


Des succès militaires indéniables — mais qui ne touchent pas le cœur du système

Kedar ne nie pas les résultats militaires obtenus dans la guerre en cours. Au contraire, il reconnaît que les frappes ont visé des objectifs stratégiques majeurs.

Selon lui, plusieurs éléments clés de la puissance iranienne ont été sévèrement touchés : les installations liées aux missiles, certaines infrastructures du programme nucléaire, mais aussi des capacités navales et aériennes. La défense aérienne iranienne, explique-t-il, aurait été largement neutralisée. Les déclarations américaines vont même jusqu’à évoquer une aviation iranienne presque inexistante et une marine très affaiblie.

Sur le plan militaire, ce sont des succès réels.

Pourtant — et c’est là que son analyse devient plus tranchante — cela ne suffit pas.

Un régime ne tombe pas parce qu’on a détruit ses avions.
Ni parce qu’on a coulé ses navires.

L’histoire politique du Moyen-Orient l’a montré à plusieurs reprises : ce qui maintient un pouvoir en place n’est pas l’armée au sens classique du terme. C’est la capacité à contrôler la population.

Et en Iran, ce contrôle repose sur une architecture très particulière.


Le vrai pilier du régime : les hommes armés dans les rues

Dans l’analyse de Moti Kedar, la clé du système iranien se trouve dans deux institutions bien connues : les Gardiens de la révolution et surtout les milices du Basij.

Mais pour comprendre leur rôle, il faut sortir des images simplifiées.

Le Basij n’est pas seulement une force paramilitaire. C’est un réseau social militarisé, profondément intégré dans la vie quotidienne iranienne. Les miliciens ne sont pas des soldats venus de casernes lointaines. Ce sont des habitants du quartier. Des voisins. Parfois même des membres de la famille élargie.

Dans de nombreuses villes iraniennes, chacun sait parfaitement qui appartient au Basij. Les habitants connaissent les visages, les noms, les affiliations. Et les miliciens, eux, connaissent leurs quartiers dans les moindres détails : qui critique le régime, qui participe aux manifestations, qui fréquente quels cercles.

Cette proximité crée un système de contrôle extrêmement efficace.

Et surtout extrêmement dissuasif.

Dans la psychologie sociale iranienne, cette présence permanente produit un effet bien particulier : la peur est diffuse mais constante. Elle ne vient pas d’un État abstrait, mais d’un voisin armé.

C’est un mécanisme de pouvoir très différent des modèles occidentaux.


Pourquoi les Iraniens hésitent à se soulever

Lorsque des observateurs étrangers parlent de soulèvement populaire en Iran, ils imaginent souvent une scène révolutionnaire classique : des foules dans la rue, un pouvoir qui vacille, un moment historique.

La réalité pourrait être beaucoup plus brutale.

Car si le régime venait réellement à vaciller, ce que décrit Moti Kedar ressemble moins à une révolution qu’à une guerre civile urbaine.

Les miliciens du Basij savent parfaitement ce qui les attendrait si le régime tombait. Beaucoup d’entre eux ont participé à la répression de manifestations, parfois très violentes. Dans certains cas, ils ont arrêté, battu ou même tué des opposants.

Autrement dit, leur sort est directement lié à celui du régime.

S’il tombe, ils tombent avec lui.

C’est pourquoi, explique Kedar, leur motivation à se battre serait totale. Ce ne serait pas un affrontement politique abstrait. Ce serait une lutte pour la survie personnelle.

Dans ce type de situation, les mains qui tiennent les armes deviennent décisives.


Le silence prudent des pays arabes

Un autre élément attire l’attention de l’analyste : l’attitude des États arabes du Golfe.

Après plus de dix jours de guerre, aucun d’entre eux ne s’est engagé directement dans le conflit. Ni l’Arabie saoudite, ni les Émirats arabes unis, ni Bahreïn, ni Oman, ni le Qatar.

Or ces pays ont eux-mêmes des différends profonds avec l’Iran.

Alors pourquoi cette prudence ?

Pour Moti Kedar, la réponse est simple : ils attendent de voir si le régime iranien survivra.

Dans les capitales du Golfe, les dirigeants savent parfaitement qu’un Iran affaibli mais toujours dirigé par les ayatollahs resterait dangereux. Très dangereux.

Un pouvoir blessé mais intact peut chercher la revanche.

Dans ce scénario, il serait politiquement plus sûr de rétablir des relations avec Téhéran que de rester dans le camp de ceux qui ont tenté de le renverser.

La géopolitique du Moyen-Orient est pleine de ces retournements.


L’opposition iranienne : symbole sans appareil d’État

Dans de nombreuses discussions internationales, un nom revient souvent lorsqu’on parle d’alternative politique en Iran : Reza Pahlavi, fils du dernier shah.

Il existe effectivement un symbole. Un drapeau. Une mémoire historique.

Mais, selon Moti Kedar, cela ne suffit pas à construire un État.

Un gouvernement a besoin d’une administration, d’une bureaucratie, d’un réseau de cadres capables de gérer un pays de quatre-vingt-cinq millions d’habitants. Or cette infrastructure n’existe pas aujourd’hui.

Et surtout, personne ne peut l’organiser ouvertement.

Dans l’Iran actuel, déclarer publiquement son soutien à une alternative politique peut coûter la liberté — parfois la vie.

Dans ces conditions, la construction d’une opposition structurée devient presque impossible.


La tentation des minorités… et le piège nationaliste

Certains analystes proposent une stratégie différente : soutenir les minorités ethniques iraniennes. Les Baloutches, les Kurdes, les Arabes d’Ahvaz pourraient, en théorie, constituer des foyers de rébellion.

L’idée paraît séduisante.

Mais Kedar y voit un risque majeur.

Si la guerre devient ethnique, elle peut produire un réflexe nationaliste puissant chez les Perses. Même des Iraniens profondément hostiles au régime pourraient alors se ranger derrière lui pour défendre l’intégrité territoriale du pays.

C’est un phénomène bien connu dans la région : face à une menace extérieure ou à une fragmentation interne, les sociétés se regroupent souvent autour du pouvoir central.

Paradoxalement, une stratégie destinée à affaiblir le régime pourrait donc le renforcer.


Le facteur que personne n’aime évoquer : la durée

Il y a enfin une question que Moti Kedar aborde sans détour : celle du temps.

Changer un régime comme celui de l’Iran ne se fait pas en quelques semaines. Peut-être pas en quelques mois.

Il observe déjà, dans les sociétés occidentales et même en Israël, une forme d’impatience. Les opinions publiques veulent voir la fin de la guerre. Les institutions civiles, les systèmes éducatifs, les milieux économiques commencent à parler de retour à la normalité.

Mais les régimes révolutionnaires fonctionnent selon une logique différente.

L’Iran a combattu l’Irak pendant huit années de guerre totale entre 1980 et 1988. Huit années de pertes humaines immenses, de destructions massives, et pourtant la République islamique a survécu.

Cette mémoire stratégique reste très présente dans l’élite iranienne.

Elle rappelle une chose simple : le régime sait encaisser les coups.


La question fondamentale

Au fond, toute l’analyse de Moti Kedar peut se résumer en une question très simple.

Pas une question nucléaire.
Pas une question de missiles.
Pas une question de marine ou d’aviation.

Une seule question.

Qui tient la rue ?

Tant que les milices du régime garderont leurs armes et leur capacité à contrôler les villes iraniennes, le système politique pourra continuer à fonctionner.

Et si ce système survit, avertit Kedar, il pourra reconstruire ce qui a été détruit — missiles, armées, infrastructures. Peut-être en dix ans. Peut-être en quinze.

Mais il reconstruira.

Dans cette perspective, la guerre actuelle ne se joue pas seulement sur les bases militaires ou dans les airs.

Elle se joue dans les rues iraniennes.

© David Germon

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