Tribune Juive

La dimension invisible de la géopolitique (II): L’ »au-delà » du politique ou comment comprendre les événements ? Par Pierre Lurçat

1.

Je connais Alexandre Del Valle depuis plus de 25 ans. Juste après le 11-septembre, alors que je me trouvais en France, nous avions créé avec quelques amis une “Association des amis d’Alexandre Del Valle” pour le défendre contre une campagne de diffamation lancée à son encontre par le journal Le Monde (à l’époque pro-palestinien tendance Fatah, depuis il a viré pro-Hamas…). Ce petit préambule pour dire que j’apprécie l’homme et son parcours. Cela ne m’empêche pas d’avoir éprouvé une certaine insatisfaction en écoutant sa dernière intervention sur l’excellente chaîne Mosaique.

Si je devais résumer en une phrase mon sentiment, je dirais que la géopolitique n’a pas grand-chose de profond à nous dire des événements actuels, parce qu’elle s’en tient, comme je l’écrivais récemment, aux apparences et aux réalités “objectives”. Or, depuis le 7-Octobre, nous vivons en Israël des événements qui dépassent de très loin (et de très haut) le domaine de la politique, de la géopolitique ou même de l’histoire dans son acception courante. Comme me l’écrivait Steve Ohana (dont je recommande au passage les commentaires hebdomadaires de la parasha), en réaction à mon article, “nous vivons un moment méta-historique”.

Bien entendu, il est difficile d’expliquer à quelqu’un qui ne vit pas ici – même s’il est un ami d’Israël et un observateur avisé de la scène internationale – ce que signifie la “méta-histoire” d’Israël, ou ce que veut dire la “émouna” (foi) juive, clé de notre compréhension du monde et des événements actuels.  Pour tenter néanmoins de partager cette vision juive du monde, je dirais qu’elle repose sur l’idée fondamentale que la puissance d’un pays ne relève pas que de critères objectifs, économiques ou militaires. Ceux qui s’obstinent à vouloir “mesurer” la puissance des différents acteurs en termes de PIB, ou de nombre d’armes conventionnelles ou non, sont incapables de comprendre la portée des événements actuels. (Une preuve, parmi tant d’autres : la France, puissance nucléaire et membre du Conseil de sécurité de l’ONU, est devenue sous Macron (et avant déjà) un nain politique, dont l’(in)action n’a aucune prise sur le cours des événements…)[1]

2.

La “dimension invisible” de la géopolitique dont il est ici question relève à la fois de la morale et de l’esprit. Dans un article publié en 1920, Jabotinsky critiquait la vision juive traditionnelle, exprimée par le verset du prophète Zacharie : ‘Ni par la puissance, ni par la force, mais par mon esprit[2]. Selon cette conception, expliquait-il, “La force spirituelle est la force véritable. La tradition du judaïsme est une tradition de l’esprit, et non de la force physique”. Je ne partage pas cette conception. Nous possédons tant la tradition de l’esprit que celle de la force physique”.

Bien de l’eau a coulé sous les ponts du Jourdain depuis lors, et la vision de Jabotinsky a inspiré la doctrine du “Mur de fer”, devenue le pilier de la stratégie de défense d’Israël. Mais elle a parfoisété réduite à sa seule dimension militaire, en oubliant que la force de Tsahal seule ne suffit pas à affronter nos ennemis, lorsqu’elle procède d’un oubli de notre identité et de notre vocation, comme nous l’avons constaté tragiquement le 7-Octobre. Or, et c’est le point crucial négligé par la plupart des observateurs, tant Nétanyahou que Trump sont bien conscients de cet aspect essentiel. Un autre exemple frappant de cette cécité de la géopolitique est celui du spécialiste français no. 1 de l’islam, Gilles Kepel, qui avait parlé en 2001 de « dilution de l’islamisme dans l’économie de marché », et dont le grand livre Jihad, paru avant le 11-Septembre, portait en sous-titre: « expansion et déclin de l’islamisme », annonçant bien avant l’heure un « déclin » qu’on attend toujours !

La guerre des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran est inspirée par une conviction profonde, partagée par les deux dirigeants, conviction qui s’exprime en termes de morale et de croyances religieuses, et non en termes purement politiques. Il s’agit bien à leurs yeux de “combattre le Mal”, objectif que les chancelleries européennes, de Madrid à Paris et Londres, sont incapables de comprendre, car elles s’accommodent très bien de l’existence du mal et s’en font aujourd’hui les complices… Face à “l’axe du Mal” et à “l’empire du mal” iranien, c’est la conviction profonde de la justesse de notre cause qui est la clé de notre victoire. Cela est d’autant plus important à rappeler que certaines voix, en Israël même, émettent à présent des doutes sur le bien-fondé de la guerre.

3.

Dans ce contexte, Bernard-Henri Lévy a évidemment raison de rappeler que la guerre contre l’Iran est une “guerre juste”, en s’appuyant sur les différentes théories de la “guerre juste”, d’Augustin jusqu’à Michael Walzer. A propos de ce dernier, je ne peux oublier qu’il avait donné une interview en octobre 2023 au magazine Philosophie[3] (quelques jours après le pogrome du Hamas!) où il s’interrogeait déjà sur la légitimité de la riposte israélienne, se donnant le luxe (et l’outrecuidance) de déclarer que “la justice exige la défaite du Hamas, pas la vengeance” et expliquant encore être “très préoccupé par la décision de lancer un siège total de Gaza et peut-être de partir à la conquête de ce territoire…” Les rédacteurs de la revue-K n’avaient rien trouvé à redire à ces propos consternants.

Mais là où BHL se trompe, c’est lorsqu’il qualifie de “ruse de la raison” (concept hégélien) le fait que cette guerre juste soit menée précisément par Donald Trump (qu’il abhorre comme tant d’autres). Ce n’est pas un hasard, ni une “ruse de la raison” si ce sont Donald Trump et Binyamin Nétanyahou qui sont en train de réaliser ce qu’aucun autre dirigeant occidental avant eux n’a été capable de faire. Leurs accomplissements à ce jour, quelle que soit l’issue et la durée de la guerre en cours, en font d’ores et déjà les dignes héritiers de Roosevelt et de Churchill. Ad Hanitsahon!

© Pierre Lurçat

NB Je présenterai mon dernier livre, Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël et évoquerai l’actualité brûlante dimanche 15 mars à 19h00 chez Alex et Brigitte Bliah, à Jérusalem (adresse et inscription auprès de Brigitte 050-22 40 861).

________

« Jusqu’à la victoire ! » est un slogan apparu pendant la guerre déclenchée le 7-Octobre. C’est le titre de mon dernier livre, Jusqu’à la victoire ! la plus longue guerre d’Israël, disponible sur Amazon, à la librairie du Foyer à Tel-Aviv et au centre Begin de Jérusalem.

Lien Amazon https://share.google/213qPVuvHrAIH2YuZ

Quitter la version mobile