Tribune Juive

L’aveuglement occidental et la haine d’Israël. Par Rony Akrich

Il faut désormais cesser de tourner autour des mots. Une partie de la gauche occidentale a rompu avec l’exigence de vérité. Elle ne regarde plus le monde, elle le récite. Elle ne juge plus les faits, elle applique un catéchisme. Elle ne pense plus en termes de responsabilité, de causes, de conséquences ou de tragique historique, mais en termes d’images obligées, d’émotions prescrites et de coupables désignés d’avance. Dans cette religion séculière, Israël est devenu le péché visible, la faute incarnée, l’État qu’il faudrait condamner avant même d’avoir examiné le réel.

Tout part de là. Israël n’est plus traité comme une nation parmi les nations, soumise, comme les autres, à l’histoire, à l’erreur, au danger et à la nécessité de se défendre. Il est traité comme une exception maudite. On ne lui reproche pas seulement telle opération, telle décision ou telle politique. On lui reproche d’exister comme puissance juive, comme souveraineté assumée, comme refus de la vulnérabilité éternelle. Le Juif victime convenait à la sensibilité occidentale. Le Juif souverain la dérange. Le Juif que l’on pleure rassure. Le Juif qui se défend scandalise. Le Juif mort nourrit les commémorations. Le Juif vivant, armé, décidé à survivre, devient insupportable.

C’est cette vérité que beaucoup refusent de regarder en face. Car ce qui se joue dans la diabolisation d’Israël n’est pas seulement un désaccord géopolitique. C’est une crise morale bien plus profonde. Une partie de l’Occident n’a jamais accepté que le Juif sorte du statut d’objet de compassion pour redevenir sujet de l’histoire.

Alors commence l’inversion. Celui qui se défend devient l’agresseur. Celui qui enterre ses morts devient le bourreau moral. Celui qui affronte des forces de destruction est sommé de s’excuser d’être encore debout. Et, en face, ceux qui brandissent la haine, le fanatisme, la guerre religieuse et la logique exterminatrice trouvent toujours des interprètes pour leur accorder des circonstances atténuantes. On leur prête la souffrance, donc la légitimité. On leur prête la colère, donc le droit à l’aveuglement. On leur prête le vocabulaire de la résistance, donc une forme d’immunité morale.

C’est ainsi qu’une partie de la gauche occidentale peut se dire anti-impérialiste tout en fermant les yeux sur l’impérialisme iranien. Elle dénonce la puissance israélienne, mais reste étrangement embarrassée lorsqu’il s’agit de nommer la cruauté du régime des mollahs. Elle sait hurler contre Jérusalem, mais devient subtile, prudente, nuancée, presque timide, dès qu’il faut parler de Téhéran, du Hezbollah, des milices, de la terreur organisée et de la captation des peuples par des appareils idéologiques armés.

Le Hezbollah, lui, bénéficie parfois d’un traitement presque obscène. Il suffit qu’il s’inscrive dans une rhétorique anti-israélienne pour que certains esprits occidentaux lui prêtent une noblesse qu’il ne possède pas. Organisation armée, relais stratégique d’une théocratie régionale, acteur permanent de la guerre, il se trouve pourtant enveloppé, par certains, d’un lexique flatteur, comme si l’hostilité à Israël suffisait à blanchir la nature réelle d’un mouvement. Voilà l’abîme de notre époque, ce ne sont plus les actes qui déterminent le jugement, mais la place occupée dans le mythe idéologique.

Il faut ici parler clairement de l’islamo-gauchisme, non comme d’une formule polémique vide, mais comme d’une réalité intellectuelle. Il s’agit de la rencontre entre deux faillites. D’un côté, une gauche occidentale qui a perdu toute capacité de hiérarchiser le mal et qui réduit le monde à une opposition puérile entre dominants et dominés. De l’autre, des forces islamistes qui ont parfaitement compris comment instrumentaliser cette faiblesse morale pour se présenter comme des figures d’émancipation, alors même qu’elles sont des machines de servitude.

Car les premières victimes de l’islamisme ne sont pas les militants occidentaux qui le contemplent de loin comme une énergie de rupture. Les premières victimes sont les sociétés musulmanes elles-mêmes. Ce sont les femmes humiliées, les dissidents traqués, les minorités écrasées, les libertés surveillées, les jeunes à qui l’on vole l’air, les peuples transformés en matière première de la domination cléricale. Les Iraniens le savent mieux que quiconque. Eux n’ont pas besoin qu’on leur explique ce qu’est une théocratie. Voilà pourquoi tant d’exilés iraniens regardent avec dégoût les postures occidentales qui travestissent l’ennemi de leur liberté en acteur romantique de l’histoire.

C’est pourquoi la fracture de notre temps ne passe plus simplement entre la droite et la gauche. Elle passe entre ceux qui savent que le tragique existe, qu’une démocratie peut être obligée de se défendre, qu’une nation menacée n’a pas le devoir de mourir pour rester moralement pure aux yeux des salons, et ceux qui continuent à exiger d’Israël une perfection impossible, qu’ils n’exigeraient jamais d’aucun autre État.

Il est temps de dire aussi que cette haine d’Israël n’est pas seulement politique. Elle est symbolique, culturelle, presque théologique. Israël dérange parce qu’il rappelle au monde que l’histoire n’est pas un séminaire universitaire. Elle est lutte, mémoire, frontières, survie, choix tragiques, fidélité à une continuité. Israël dérange parce qu’il introduit dans le théâtre moral occidental une figure que celui-ci ne maîtrise plus, celle d’un peuple qui ne demande plus pardon d’exister. Et cela, pour beaucoup, est intolérable. Ils pardonnent tout au Juif sans défense. Ils ne pardonnent rien au Juif qui se défend.

Les grands penseurs de la lucidité l’avaient pourtant annoncé, chacun à leur manière. Raymond Aron nous avait appris que l’idéologie commence là où finit l’attention au réel. Albert Camus savait qu’à force d’excuser la violence au nom d’une cause supposée juste, on finit toujours par trahir les vivants. Arendt avait montré comment la paresse de penser ouvre la voie aux plus graves renversements du jugement. Et Emmanuel Levinas rappelait que la morale n’est pas une ivresse verbale, mais une responsabilité concrète devant des visages concrets. Or c’est précisément cela qui s’effondre aujourd’hui dans une partie de la gauche occidentale, la capacité de voir les visages réels derrière les abstractions militantes.

Le résultat est devant nous. Une démocratie imparfaite, mais vivante, attaquée de toutes parts, est traitée comme le mal principal. Des forces de destruction, des relais de théocratie, des agents de guerre idéologique et militaire sont couverts du langage prestigieux de la résistance. Des exilés qui savent ce qu’est la tyrannie sont ignorés au profit d’universitaires qui jouent avec les mots. Des peuples pris en otage sont transformés en symboles de séminaire. Et l’Occident, qui se croyait la patrie du discernement, révèle qu’il peut encore sombrer dans la passion accusatrice, la lâcheté morale et l’incapacité à distinguer entre l’ennemi tragique et l’ennemi absolu.

Oui, une belligérance se fait jour. Mais elle n’oppose pas seulement des États ou des camps. Elle oppose deux anthropologies. D’un côté, une humanité dissoute dans l’émotion, incapable de juger, enivrée de posture, fascinée par sa propre vertu, prête à justifier n’importe quelle violence du moment qu’elle s’exerce contre le coupable officiel. De l’autre, une humanité plus sobre, plus lucide, qui sait que la liberté est menacée par des forces réelles, que la souveraineté n’est pas un luxe, que la défense n’est pas un crime, et que le premier devoir de l’esprit est de ne pas mentir sur le monde.

Il faudra donc choisir. Choisir entre les slogans et la vérité. Entre le théâtre moral et la gravité historique.

Car c’est bien cela que beaucoup ne supportent plus, qu’Israël veuille vivre, qu’il ne s’excuse plus de se défendre, qu’il refuse d’offrir sa gorge pour que l’Occident puisse continuer à se croire moral.

Et c’est peut-être là, au fond, le vrai scandale. Non pas qu’Israël se trompe parfois, comme toute nation vivante, mais qu’il demeure debout là où tant d’autres ont déjà capitulé dans leur âme.

© 2026 Rony Akrich

Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, est le fondateur, en 2018, de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et à Ashdod.

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