À toute guerre, la longue histoire militaire l’atteste, correspondent des buts à atteindre. À ce stade d’avancement de l’actuel conflit au Moyen-Orient, dont l’issue demeure encore très aléatoire – qui se régionalise, implique différentes parties, mobilise les proxys de la République islamique et vise, par effet d’entraînement, les États du Golfe, leurs raffineries, les usines de désalinisation, le Liban, les bases militaires occidentales, les intérêts des pays européens et le blocage du Détroit d’Ormuz… -, quels sont les véritables objectifs poursuivis par Tel Aviv et Washington ? Et, in fine, quel sera, en fonction du niveau de résistance de l’Iran, le coût final de cette guerre, qualifiée de « dissymétrique », opposant alors des armées puissantes à une force, théoriquement plus faible, qui fait le pari de l’enlisement… ; voire, dans le scénario du pire, celui de l’embrasement mondial, au travers de la constitution hypothétique, avec le temps qui passe, d’une coalition « anti-occidentale », associant la Chine, la Russie et le Pakistan… ?
Trois buts essentiels semblent, en tout état de cause, être partagés, dans l’immédiat, par les États-Unis et Israël : anéantir le programme nucléaire iranien, détruire l’arsenal balistique du pays et affaiblir le régime, jusqu’à sa chute définitive…. Et, au-delà, suite aux massacres du 7 octobre 2023, au sud d’Israël et dont l’Iran n’est pas complètement étranger par son appui au Hamas, faire aussi la grande histoire « en tournant la page, ouverte en 1979... », selon l’expression utilisée par l’islamologue Gilles Kepel. La mort d’Ali Khameneï, « tête de la pieuvre », participe de ce basculement historique majeur….
La « logique » des belligérants
Et pourtant, comme dans toute guerre, chaque belligérant poursuit sa propre logique.
Israël, en premier lieu. L’État hébreu, « à portée de missiles » considère, uni, avec résilience, derrière son armée et face à une menace « existentielle », que la seule solution, par réflexe « préventif » et de légitime défense, est de se « débarrasser » des Mollahs, par la destruction systématique et « chirurgicale » des infrastructures militaires du régime, de son appareil sécuritaire et « en finir », en poursuivant le même objectif, avec tous les proxys de l’Iran, à l’instar de la milice chiite du Hezbollah au Liban.
Les États-Unis, en second lieu. L’Amérique de Donald Trump est d’abord soucieuse d’empêcher les Iraniens de poursuivre leur programme d’enrichissement d’uranium et plus globalement, témoigne d’une réelle ambition : celle de changer la donne géopolitique au Moyen-Orient, en redessinant la carte des coopérations avec les monarchies sunnites, par la relance des Accords d’Abraham, scellés en 2020 ; et plus encore, reprendre une partie du contrôle de l’exploitation du pétrole et du gaz iraniens, non sans conséquence d’ailleurs pour la Chine, « ennemi commercial » des Etats-Unis, qui se fournit en énergie auprès de l’Iran…. et donc, fortement dépendante des infrastructures pétrolières iraniennes et des livraisons venant du Golfe.
Enfin, en troisième lieu, la République islamique d’Iran. Celle-ci est bien décidée, en réaction à cette attaque conjointe du « petit et du grand satan », à semer le chaos et à conduire une « guerre d’usure », en utilisant tous les moyens d’action disponibles, par des frappes multiples de missiles et de drones « kamikaze » Shahed contre les intérêts américains et les États du Golfe. Le but essentiel est, sans aucun doute, d’obliger le monde arabe, menacé économiquement au travers d’une exportation ralentie des hydrocarbures, « à faire pression » sur les États-Unis, de retourner une majorité de citoyens « états-unien » contre Donald Trump et enfin de provoquer une hausse du prix du baril de pétrole afin de « toucher » le consommateur occidental au portefeuille….
L’obsession de la durée du conflit
En effet, si les buts de guerre sont affichés de façon plus ou moins explicite, Israël et les États-Unis sont, sans conteste, sous la contrainte : celle d’obtenir, au plus vite, les résultats attendus ou au minimum, des victoires tangibles à court terme, au risque de lasser, en augmentant le coût politique du conflit… et bien entendu, de donner alors des arguments légitimes à des médias peu conciliants et à une opinion publique internationale versatile.
Utile, dans ce contexte, d’énoncer certaines incertitudes pesantes.
Tout d’abord, le soutien à la guerre aux États-Unis repose sur une fraction de l’opinion encore majoritaire et fidèle à Donald Trump alors que, dans la perspective des futures élections « midterms », la base « MAGA », plus volontiers « isolationniste », fait part, sur des réseaux sociaux influents, de son opposition à la doctrine du « regime change » et ce, d’autant plus après la mort de soldats américains et à la lumière des échecs précédents en Afghanistan et en Irak.
À cet égard, il n’est pas inconsidéré de penser que la détermination israélienne, dimension essentielle dans un conflit de cette nature, dépasse celle des États-Unis, ayant, en effet, le plus intérêt, parmi les forces en présence, à réduire le temps de guerre… Le Président Trump affirme, certes, « qu’il n’y aura pas d’accord avec l’Iran, seulement une capitulation sans condition ». Pour autant, celui-ci s’abstient de préciser, non sans ambiguïté, la méthode choisie, en hésitant même sur les messages de communication quant à l’avenir du régime des Mollahs et sur la meilleure façon de rendre à l’Iran sa grandeur, sous le slogan « Make Iran Great Again » !
Autre élément de fragilité, l’implication du Liban, otage du Hezbollah qui a volontairement ouvert un nouveau front « suicidaire » au nord d’Israël. Les bombardements israéliens font renaître, au sein du pays, les mauvais souvenirs du passé et font fuir les Libanais – conséquence humanitaire inéluctable qui ne peut que faire réagir notre pays, « l’ami » de toujours – du sud du pays et de la banlieue de Beyrouth.
Par ailleurs, ne pas occulter non plus, dans le même temps, le poids politique des populations chiites dans les pays de Golfe, que ce soit à Bahreïn (majoritairement chiite) ou en Arabie Saoudite, où certaines minorités « pro-iraniennes » pourraient, à terme, se révolter contre l’alliance de la pétromonarchie avec les États-Unis.
Et enfin, ne pas sous-estimer, en effet, le régime iranien, qui se montre en capacité de disséminer ses forces, d’activer, si besoin, des « cellules terroristes dormantes » dans différentes régions du monde et de maintenir, à ce jour, une armature de répression, au travers des miliciens bassidjis, des « Gardiens de la Révolution » et de l’armée régulière, dissuadant, après les violences de janvier dernier, la société civile iranienne, composée par ailleurs d’une « mosaïque d’ethnies », de prendre la rue et le pouvoir… Cette situation figée pourrait d’ailleurs pousser les États-Unis à valider l’option consistant, d’une part, à exploiter ces divisions internes de la société iranienne contre le régime, et d’autre part, à s’appuyer sur les groupes armés kurdes d’Iran et d’Irak afin de créer les nouvelles conditions d’une insurrection populaire, notamment d’une jeunesse d’Iran, tournée vers l’Occident, aspirant à l’installation d’un État démocratique et laïc, après 47 ans de dictature religieuse.
Autant de paramètres, parmi bien d’autres, qu’il est nécessaire de prendre en compter pour tenter de cerner les possibles contours de la sortie de cette guerre… L’hypothèse d’un conflit long n’est donc pas à exclure, menaçant de conduire à cet « embourbement » tant redouté et qu’il est impératif et encore possible, espérons-le, d’éviter !
De la guerre… à une paix durable ?
Dans cette situation incertaine, parier, comme le fait la République islamique, sur l’érosion politique, ne constitue pas à coup sûr une stratégie gagnante. Ce conflit renvoie, en effet, comme l’a énoncé très justement le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, à un « enjeu civilisationnel » qui dépasse largement les « petits » calculs politiciens et les intérêts particuliers… , démontrant en cela la nuisance de l’idéologie islamiste, considérée à la fois comme un danger pour les libertés, la démocratie et la sécurité du monde.
Certes, l’intervention « américano-israélienne » est confrontée à de nombreuses inconnues, à une riposte iranienne non négligeable et au fait, principe de réalité, que les bombes ne suffisent pas pour faire tomber un régime…
Et quand bien même, cette guerre doit en effet, comme toute guerre du reste, déboucher sur la paix…
Si imposer « la paix par la force » est un pari risqué, il s’agit, ici, de faire la guerre pour construire une paix durable. Celle qui permette alors d’envisager l’installation d’un nouveau pouvoir en Iran, stable et démocratique, et d’assurer, bien au-delà, un véritable équilibre stratégique au Moyen-Orient mais aussi de l’Asie centrale à la méditerranée, dans l’intérêt d’Israël et des Occidentaux dans leur ensemble…
La construction d’un axe de collaboration « fraternel » entre l’Iran et Israël (ou l’instauration d’un dialogue apaisé entre l’Occident et des responsables musulmans modérés) qui bouleverserait la géopolitique de la région demeure, à ce jour, un horizon atteignable et nous fait dire que cette guerre est bien la moins mauvaise des décisions…
Imaginer, en effet, que le régime des Mollahs pouvait tomber pacifiquement et qu’en attendant, la négociation de « bonne foi » était possible, relève soit du cynisme, soit, au mieux, d’une profonde naïveté, tant celui-ci a été bâti sur la violence et la propagande, générant, depuis des décennies, un chantage diplomatique permanent et ce, sans renoncer à massacrer sa population pour se maintenir au pouvoir et à soutenir le terrorisme aveugle dans le monde entier…
© Philippe Mocellin

Docteur en Science Politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, Philippe Mocellin est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et de contributions géopolitiques concernant la situation au Moyen-Orient.
Auteur de « L’Iran, enfin libre… ou la construction d’une nouvelle ère géopolitique ? » (publié dans Tribune Juive le 4 mars 2026)

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