Tribune Juive

Le bon Juif, l’antisioniste et la logique sacrificielle : de l’histoire longue aux figures contemporaines. Par Charles Rojzman

Introduction : une énigme politique et morale

Il serait trop simple de voir dans l’acharnement de certains Juifs de gauche contre Israël un simple effet de convictions idéologiques ou d’engagement moral. Ce qui est en jeu est plus profond : une mécanique psychopolitique héritée de l’histoire longue, réactivée dans le cadre idéologique contemporain, et qui prend aujourd’hui la forme d’un sacrifice symbolique. Dans cette économie sacrificielle, la prise de parole publique contre Israël agit comme une offrande à l’universalisme abstrait dominant dans les milieux progressistes occidentaux. Elle permet au locuteur de se purifier de la “faute” collective associée à la souveraineté juive. C’est ainsi que s’installe la figure du “bon Juif” : celui qui se détache de son peuple pour se fondre dans la communauté morale globale.

I. Racines historiques : de l’émancipation à la condition du reniement

L’histoire commence avec l’émancipation des Juifs en Europe occidentale à la fin du XVIIIᵉ siècle. La citoyenneté est accordée, mais sous condition : vous serez des nôtres si vous cessez d’être une nation. Ce pacte implicite exige de reléguer dans la sphère privée toute expression collective d’identité juive. L’assimilation est le prix de la reconnaissance. Mais le soupçon ne disparaît pas : la loyauté des Juifs reste toujours à prouver. Très tôt apparaissent des figures publiques qui rassurent l’opinion majoritaire en critiquant leur propre communauté. Déjà se dessine la fonction du “bon Juif” : prouver, par le désaveu de soi, que l’on peut être pleinement intégré.

II. Le XXᵉ siècle : de la compassion à la suspicion

La Shoah impose une reconnaissance tragique : le Juif devient la victime absolue, incarnation de l’innocence martyrisée. Mais cette compassion se fixe sur une image précise : le Juif sans défense, désarmé, sans État. En 1948, la création d’Israël bouleverse cet imaginaire. Le peuple juif devient acteur de son destin, capable de se défendre. La figure du “Juif armé” heurte l’image séculaire du Juif victime. Après la guerre de 1967, où Israël triomphe de plusieurs armées arabes, il glisse dans l’imaginaire progressiste du côté des “dominants”. Dès lors, défendre Israël devient suspect ; le condamner devient une marque d’appartenance à la morale universelle. C’est dans cet espace que la figure du “bon Juif” prend toute sa force symbolique.

III. L’époque contemporaine : culture victimaire et intersectionnalité

Le XXIᵉ siècle installe un nouveau langage politique : • Lecture du monde en termes de rapports de domination • Sacralisation de la victime comme autorité morale suprême • Centralité du récit anticolonial Dans ce cadre, Israël est présenté comme l’archétype du dominant : État occidental, puissant militairement, occupant des territoires contestés, affrontant une population perçue comme indigène colonisée. Pour un Juif occidental de gauche, deux options se présentent :

1. Défendre Israël et être assimilé au camp honni des oppresseurs

2. Le condamner et se ranger du côté de la vertu La seconde option devient l’itinéraire privilégié pour qui veut être reconnu dans les milieux intellectuels et militants.

IV. La logique sacrificielle

L’anthropologie nous apprend que les sociétés humaines se maintiennent en désignant une victime expiatoire. Dans les sociétés modernes, cette logique se déplace dans l’espace médiatique : on ne sacrifie plus dans un temple, mais sur la scène de l’opinion publique. Israël est la victime idéale : assez proche pour qu’on lui impute nos fautes (il est occidental), assez différent pour qu’on l’exclue (il est juif et assume sa souveraineté). Mais un sacrifice n’est accepté que s’il est validé par un membre de la communauté de la victime. C’est le rôle du “bon Juif” : cautionner le rejet de l’État juif et offrir une légitimité morale à ce rejet.

V. Un continuum : de la critique interne à la négation complète

1. Elie Barnavi. Ancien ambassadeur d’Israël en France et historien reconnu, Barnavi pratique une critique interne vigoureuse de la politique israélienne. Mais en Europe, ses propos sont souvent instrumentalisés : on en retient moins la nuance que la distanciation vis-à-vis d’Israël, ce qui en fait une caution commode pour valider un discours de condamnation plus large.

2. Haaretz. Ce quotidien de gauche israélien joue le rôle de caisse de résonance permanente : ses articles, sortis de leur contexte, circulent dans les réseaux militants comme preuves internes de la culpabilité d’Israël. Il devient le “journal-témoin” garantissant que l’accusation n’est pas extérieure mais confirmée de l’intérieur.

3. Shlomo Sand. Avec Comment le peuple juif fut inventé, Sand franchit une étape : il nie la continuité historique du peuple juif et, par conséquent, la légitimité même d’Israël. Ce discours, discrédité par nombre d’historiens, triomphe pourtant dans les cercles antisionistes qui y trouvent une justification érudite à la délégitimation totale.

4. Norman Finkelstein. Fils de survivants de la Shoah, il accuse Israël d’exploiter la mémoire du génocide à des fins politiques, popularisant l’idée d’“industrie de l’Holocauste”. Ses prises de position vont jusqu’à légitimer des campagnes internationales de boycott. Il est l’exemple achevé du “bon Juif” militant dont la judéité sert de bouclier rhétorique.

5. Les anciens responsables militaires ou politiques israéliens. À cette liste s’ajoute un phénomène singulier et plus récent : celui d’anciens chefs d’état-major, responsables du renseignement, ministres ou Premiers ministres, qui critiquent publiquement la stratégie du gouvernement israélien en pleine crise ou en temps de guerre. On pourrait citer Ehud Barak, ancien chef d’état-major et Premier ministre, dont les mises en garde contre les dérives du gouvernement sont, en Israël, l’expression d’un débat stratégique sérieux. Mais, reprises à l’étranger, elles sont amputées de leur contexte et transformées en preuves définitives de l’illégitimité d’Israël. De même, Moshe Ya’alon, ancien ministre de la Défense, ou Amos Yadlin, ex-directeur du renseignement militaire, ont exprimé des critiques sur la conduite des opérations à Gaza. Dans la culture politique israélienne, ces interventions participent d’un pluralisme vigoureux ; dans la presse occidentale, elles sont réduites à une phrase-choc confirmant l’accusation d’“oppression” ou de “crime de guerre”. Plus récemment, d’anciens dirigeants du Shin Bet ou du Mossad, hostiles à certaines orientations de Benyamin Netanyahou et de ses alliés comme Itamar Ben Gvir ou Bezalel Smotrich, ont pris position publiquement. Cette liberté de parole, signe de vitalité démocratique, devient sur la scène internationale un matériau brut pour les narratifs antisionistes — et parfois pour les vieux réflexes antisémites recyclés dans un langage de droits humains.

6. Figures culturelles et médiatiques. Dans un registre différent, certaines personnalités issues du monde culturel ou médiatique jouent un rôle analogue sur la scène occidentale. Delphine Horvilleur, rabbin et essayiste, Joann Sfar, dessinateur et romancier, ou encore Anne Sinclair, journaliste et figure médiatique, expriment régulièrement des positions critiques vis-à-vis de la politique israélienne. En mai 2025, Delphine Horvilleur publie dans « Tenou’a » un texte appelant à « ne plus se taire devant la déroute politique et la faillite morale » d’Israël, notamment en dénonçant la situation humanitaire à Gaza. Cette prise de position, inscrite dans une tradition de critique interne, lui vaut des menaces de mort et une violente campagne de dénigrement dans certains cercles. Anne Sinclair, dans « Le Point », a également mis en cause la politique israélienne à Gaza, soulignant une rupture morale profonde. Joann Sfar, pour sa part, a exprimé à plusieurs reprises son refus des amalgames entre la société israélienne et son gouvernement, plaidant pour une distinction claire entre critique politique et rejet d’un peuple.

Ces prises de position, souvent nuancées et ancrées dans une éthique personnelle, relèvent en Israël ou dans la diaspora d’un débat interne légitime. Mais, reprises dans le contexte militant européen ou nord-américain, elles sont fréquemment réduites à leur dimension accusatoire et utilisées pour accréditer l’idée que le rejet d’Israël serait l’attitude morale « naturelle » pour un Juif éclairé.

Ainsi, le prestige intellectuel ou artistique de ces voix, joint à leur distance publique vis-à-vis de la politique israélienne, les transforme malgré elles en « références » pour des récits qui dépassent leurs intentions et alimentent le répertoire symbolique du « bon Juif ».

VI. Fonction politique de ces figures

Ces voix, très différentes par leurs parcours et leurs intentions, remplissent dans le rituel sacrificiel trois fonctions essentielles :

1. Désamorcer l’accusation d’antisémitisme : si un Juif le dit, ce n’est pas de la haine.

2. Fournir un récit interne : l’attaque est crédible car validée par l’intérieur.

3. Transformer le conflit en mythe global : Israël devient l’ennemi universel des dominés.

Conclusion : une tragédie spirituelle et politique

La haine d’Israël chez certains Juifs n’est pas un accident idéologique : c’est la réactivation d’un vieux pacte historique — vous serez des nôtres si vous renoncez à être un peuple. Hier, ce renoncement passait par la discrétion. Aujourd’hui, il prend la forme d’une condamnation publique, présentée comme un acte moral. Mais l’acte est double : en sacrifiant Israël, le “bon Juif” se sacrifie lui-même, car il accepte d’être défini par un universalisme qui ne tolère sa présence qu’à condition qu’il se nie. Ainsi se referme la boucle : la logique sacrificielle, loin d’avoir disparu avec la modernité, trouve dans l’espace médiatique global un théâtre plus vaste encore. Et dans ce théâtre, Israël est la victime idéale, tandis que le “bon Juif” en est l’officiant le plus précieux.

© Charles Rojzman

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