
Il existe des carriĂšres militaires honorables.
Et puis il y a celle dâEsmail Qaani, qui relĂšve, vous en conviendrez, dâune catĂ©gorie beaucoup plus rare : la carriĂšre du survivant.
Depuis des annĂ©es, autour de lui, les enturbanĂ©s disparaissent. Les rĂ©unions explosent, les convois se volatilisent, et les photographies de groupe prennent rapidement lâallure dâalbums commĂ©moratifs. Il faut dire que les frappes tombent avec une prĂ©cision⊠dĂ©sarmante.
On pose pour la photo le lundi ; le mardi, bon nombre de ces barbus souriants sont entourĂ©s dâun discret liserĂ© noir et le mercredi, la photo devient portrait.
Et pourtant, au milieu de cette Ă©trange hĂ©catombe, il y a toujours quelquâun qui sort de la fumĂ©e en rajustant sa veste et son couvre-chef.
Terence Hill ?
Non. Qaani.
Le missile arrive : miracle, il était en retard.
La réunion saute ? Bah, il était sorti téléphoner.
Le convoi explose ? Coup de bol ! Il avait changé de voiture.
Ă la longue, la chose finit tout de mĂȘme par intriguer. Car dans lâhistoire militaire, trois sortes dâhommes survivent trĂšs longtemps : les trĂšs cocus, les trĂšs prudents⊠et les trĂšs bien informĂ©s.
DâoĂč la rumeur, naturellement. Peut-ĂȘtre lâagent du siĂšcle, infiltrĂ© depuis des annĂ©es au sommet du rĂ©gime iranien. Le chef-dâĆuvre du renseignement israĂ©lien: lâhomme qui assiste Ă toutes les rĂ©unions⊠mais qui se trouve aux toilettes au moment oĂč elles explosent.
HypothĂšse sĂ©duisante, il faut bien lâadmettre.
Mais il existe une autre explication, beaucoup plus simple et, pour tout dire, beaucoup plus savoureuse.
Un jour, le Mossad dresse une liste.
Pas une liste de mariage, non, ce nâest pas vraiment son genre.
Une liste trĂšs sĂ©rieuse : celle des chefs quâil convient dâĂ©liminer.
On imagine la scĂšne dans quelque bureau du renseignement israĂ©lien. Un officier regarde la liste, puis les rapports dâopĂ©rations, et sâarrĂȘte, intriguĂ©, sur les statistiques de survie dâun certain personnage. Il feuillette les dossiers, observe la sĂ©rie impressionnante de frappes auxquelles lâhomme a dĂ©jĂ Ă©chappĂ©, et finit par lever les yeux vers ses collĂšgues.
â Celui-lĂ ?
Petit silence.
Puis quelquâun rĂ©pond, avec ce mĂ©lange de pragmatisme et dâhumour sec qui accompagne parfois les grandes dĂ©cisions stratĂ©giques :
â Non. Ne lâinscrivons pas. Inutile !
Cet homme a déjà démontré une compétence exceptionnelle : survivre.
Pourquoi donc se fatiguer à déranger un tel talent ?
Dans les rĂ©gimes oĂč la suspicion est une seconde nature, survivre trop longtemps devient vite suspect. Car quand tous tombent sauf vous, la question finit toujours par se poser : comment se fait-il que ce type soit encore lĂ ?
Et câest peut-ĂȘtre lĂ le coup le plus Ă©lĂ©gant du renseignement israĂ©lien.
Ne rien faire.
Laisser simplement un espace blanc dans une liste bien remplie
Parce que ma foi, faut-il encore le prouver? Dans certains régimes, la paranoïa travaille souvent mieux que les missiles.
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DiplĂŽmĂ©e de littĂ©rature française, YaĂ«l Bensimhoun sâest Ă©tablie en IsraĂ«l il y a prĂšs de 20 ans . Câest lĂ quâelle conjugue lâamour de sa langue dâorigine et celui du pays auquel elle a toujours senti appartenir. Elle collabore depuis plusieurs annĂ©es Ă des journaux et magazines franco-israĂ©liens.
