Les dossiers Epstein me fascinent. Chaque mail me fait penser à des notes de travail préparatoires d’un roman d’un Balzac contemporain. Profondément déçue par ce qui en était dit, j’ai décidé d’écrire un premier article, puis, grâce à une émission radio sur le laid, un second que voici. En quoi l’art peut-il être utile pour comprendre l’affaire Epstein ? Cette affaire peut-elle être rattachée à une esthétique de la laideur ? Ou à une récupération de l’esthétique pour cacher la laideur d’Epstein ?
Êtes-vous naturaliste ou symboliste ?
Au moment de la révolution industrielle, les milieux artistiques se déchirent sur ce qu’il faut faire de cette évolution contemporaine. Faut-il l’absorber ou la rejeter ? Rejoindre les naturalistes, la foi dans le progrès et la science, avec Zola, dont la plume dépeint de longues descriptions cliniques de la réalité, la laideur et la pauvreté incluses ? Ou faut-il la rejeter, comme Wilde l’explique dans Le Portrait de Dorian Gray, et opérer un retour au romantisme et au beau ? « L’art est à la fois surface et symbole ; ceux qui vont au-dessous de la surface le font à leurs risques et périls ; ceux qui interprètent le symbole le font à leurs risques et périls ».
En opéra, c’est le naturalisme qui l’emporte, sous le nom de vérisme. Les grands sujets classiques sont remplacés par des scènes de commedia dell’arte (Pagliacci), des ouvriers (Louise de Charpentier), des poètes fauchés (La Bohème, Puccini). Le traitement de la voix inclut désormais des sons laids, ouvrant la voie à une véritable esthétique de la laideur en musique. Puccini écrit régulièrement « impaziente gridando », « con voce strozzata » (avec une voix étranglée), « scricchiolio » (grinçant).
La tentation de l’esthétique de la laideur traverse tout le XIXe siècle.
Si vous êtes déjà allé au musée du Prado, vous savez qu’en son sous-sol, au fond à droite, se trouvent réunies les peintures noires de Goya. Atroce laideur que l’on attend toute une visite dans une petite salle. Terrifiant : vous avez sans doute observé les traits déformés du dieu Saturne dévorant un de ses fils (1819), afin d’éviter que la prophétie ne se réalise — qu’un d’entre eux le tue et prenne sa place. Le thème est profondément classique, mais le traitement naturaliste. Expressionniste bien avant l’heure. Courage à celui qui devra déterminer à quel courant rattacher cette œuvre.

« Saturno devorando a un hijo »
Goya – 1819
On y retrouve le crime, la corruption de la jeunesse et la soif de destruction afin de conserver le pouvoir. Nous voilà presque dans les faits de l’affaire Epstein. Mais restons pour le moment sur des questions d’esthétique.
Le summum de cette tentation de joindre le naturalisme et le symbolisme, déjà présente chez Goya, aboutit au début du XXe siècle, notamment en 1900 avec la création de Tosca. Le sujet est historico-politique, donc romantique.
Chanteuse lyrique à Rome en 1800, Tosca vit pour l’art (Vissi d’arte). En cela, elle pourrait être un personnage wildien. Mais elle est malheureusement jalouse, ce qui fait plonger son personnage sous le symbole. Sa jalousie est utilisée par le sadique Scarpia, chef de la police politique de l’État pontifical de Rome, afin d’arrêter Mario, son amoureux, coupable d’avoir caché un républicain bonapartiste poursuivi par ses sbires.
Alors que Scarpia torture Mario afin de le faire parler, il propose à Tosca un pacte. Si elle se donne à lui, il simulera l’exécution de Mario et les laissera quitter Rome. Elle feint de se donner, et le poignarde. Fait rare dans l’opéra : une femme finit par tuer son bourreau dans une scène de meurtre, de cris d’horreur et de haine. « Étouffe-toi dans ton sang… Tu es tué par une femme. Tu m’as assez torturée, meurs damné… Devant lui, tout Rome tremblait. » Elle le tue, mais à quel prix : si elle libère la ville du tyran, elle ne sauvera pas Mario, réellement fusillé, et ne se sauvera pas elle-même. Après avoir été retrouvée par la police politique de Rome, Tosca se jette dans le vide en criant : « Scarpia, avanti a Dio ! » — Nous nous retrouverons devant la justice de Dieu.
Tout cela ressemble furieusement à l’affaire Epstein ? Eh bien, en réalité, Epstein, c’est encore pire que cela. Car Epstein n’est pas naturaliste.
L’affaire Epstein, et l’esthétique comme paravent de la laideur
Ainsi, le monde dépasse l’opéra. Il est possible de faire du trafic international de mineures et d’être mécène d’art. Parmi les faits atroces, je me suis arrêtée sur un article de Paris Match[1]. Violée par Epstein, une femme aurait été forcée de mener sa grossesse à terme et réclame de voir son enfant. Deux cas avérés seraient signalés.
Parmi les mails, la femme écrit : « Bien jouer du piano n’est pas une raison suffisante pour penser que quelqu’un a de bons gènes ou qu’il devrait avoir un enfant (…) Les commentaires sur le piano et la musique sont faits pour me convaincre que c’est bien ainsi et que cela créera une descendance parfaite. Il [Epstein] me parle d’un « patrimoine génétique supérieur ». Pourquoi moi ? La couleur de mes yeux ? Vraiment, la couleur de mes yeux ? Je regrette la personne que j’étais avant d’être transformée en ce qui ressemble à un incubateur humain. »
L’amour pour la musique d’un tel tortionnaire interroge, notamment parce que ses goûts n’ont pas grand sens. Sa passion pour Beethoven, compositeur pré-révolutionnaire et bouillant, est en contradiction totale avec sa vie. Parmi les musiciens cités figure un chef d’orchestre français.
Frédéric Chaslin – et la jeune femme ressemblant à Emmanuelle Seigner
Toute la presse s’est emparée du sujet Frédéric Chaslin en raison d’un mail où il propose à Epstein une assistante, étudiante en philosophie de 21 ans, pour visiter l’Opéra de Paris. Il est actuellement visé par une plainte pour harcèlement sexuel et chantage sexuel. Mais personnellement, ce qui m’a surprise, c’est que personne ne s’arrête sur ce mail-ci. Car Jeffrey Epstein et Frédéric Chaslin se sont rencontrés alors que le chef d’orchestre dirigeait… Tosca, en 2012, à l’Opéra de Santa Fe.
Cher Jeffrey,
Je tiens à vous remercier de m’avoir ouvert les portes de votre fabuleux ranch hier. Paula y était déjà allée et je comprends que ce fut un privilège exceptionnel pour moi de pouvoir le découvrir.
Quel homme inspiré et inspirant vous êtes…
Je dois dire que c’était la première fois que je pénétrais dans l’univers d’un tel visionnaire. Il ne s’agit pas tant de la dimension matérielle des choses que du goût, du sens des proportions, de l’harmonie et du désir. Tout ce que j’ai vu avait quelque chose de profondément voluptueux. J’étais comme enivré du début à la fin, sans avoir bu une goutte d’alcool. Comme être au cœur d’une œuvre d’art.
Les images m’accompagnaient pendant ma direction de Tosca et m’ont insufflé un nouvel élan. Oui, hier, mon tempo et mon désir pour cette œuvre étaient différents, inspirés par votre désir pour toutes ces choses qui traversaient mon esprit.
Merci Jeffrey, je me sens privilégié de vous avoir rencontré.
Balzac le disait : le hasard est le plus grand des romanciers. Diriger Tosca face à un Scarpia plus vrai que nature ne peut qu’aider à donner à l’œuvre une autre impulsion. Peut-être que Virginia Giuffre, elle aussi, le poursuit désormais devant Dieu, maintenant qu’elle s’est suicidée et qu’il est mort lui aussi.
Remarquez le vocabulaire de Frédéric Chaslin, très wildien et symboliste. Que comprendre de ce mail, au-delà de la flatterie visant sans doute à financer ses propres projets ? Peut-être que sa sensibilité de musicien avait perçu quelque chose chez Epstein sans parvenir à le formuler. Ou bien qu’il a été témoin de quelque chose. Il le suggère d’ailleurs dans une interview accordée à Ouest-France, où il explique qu’Epstein inspirait « la crainte et l’admiration », dans un décor saturé d’œuvres d’art délirant.¹ Il raconte également l’avoir recroisé lors d’une autre reprise à New York, entouré de jeunes femmes au regard éteint.[2]
La dichotomie entre l’esthétique symboliste que les deux hommes semblent partager se prolonge jusque dans le physique de Jeffrey Epstein. Chez les naturalistes, le physique fait l’objet d’une caractérisation précise par le trait — ce que l’on appelait alors la physiognomonie. Inutile de rappeler où ce type de théorie a pu conduire un siècle plus tard, mais ce n’est pas la question ici. Jeffrey Epstein reste beau malgré ses crimes. Scarpia dans l’âme, il est aussi beau que Dorian Gray. Dans cette affaire, il existe une tension entre naturalisme et symbolisme que je trouve fascinante.
D’avvanti à lui, tremava tutta Roma – Devant lui, tout Rome a tremblé.
Pour finir, toujours dans l’interview accordé par Frédéric Chaslin, le journaliste demande :
« Epstein est-il, selon vous, un sujet pour l’opéra ?
– Non. C’est trop sordide. Je suis père, grand-père : ce sont des sujets sur lesquels je ne peux pas « créer » sans être écœuré. Je préfère travailler sur d’autres œuvres. Epstein, il ne faut pas l’oublier, mais je ne veux pas le transformer en spectacle. »
Sur ce dernier point, relatif au rôle de l’art, je suis en désaccord. L’art ne supporte pas la pudeur. Sans doute suis-je naturaliste. Pourquoi donc éviter de mettre en scène la politique, les meurtres, et le sordide ? Après tout c’est un dosage personnel de savoir où le symbolisme laisse place au naturalisme. Mais je serai toujours étonnée de voir chez certain, une vision de l’art symboliste visant non pas au beau, mais à la respectabilité sociale et la réputation. C’est généralement ceux-là, qui finissent par rencontrer les vrais monstres sans les reconnaître.
© Laurine Martinez
Notes
[1]https://www.parismatch.com/actu/international/affaire-epstein-un-enfant-ne-dun-viol-sur-mineure-un-temoignage-bouleversant-et-une-echographie-reveles-264338
[2]https://www.ouest-france.fr/monde/etats-unis/jeffrey-epstein/info-ouest-france-affaire-epstein-il-exposait-sur-son-plafond-les-images-de-son-cerveau-en-oeuvre-dart-dbf5ae40-13f2-11f1-9747-d91830b32b05
© Laurine Martinez



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