La dérive insoumise. Ressentiment, islamophobie, créolisation : l’idéologie LFI disséquée
Tribune Juive
Dans « LFI – Anatomie d’une perversion », une cinquantaine d’intellectuels, essayistes, universitaires et artistes disent tout le mal qu’ils pensent du parti de Jean-Luc Mélenchon. Attention, ça pique.
Par Erwan Seznec Rédacteur en chef adjoint du service Société
La France insoumise (LFI) a poussé si loin l’antisionisme que la justice a considéré qu’il n’était pas diffamatoire de le qualifier de « passionnément antisémite », comme l’avait écrit Raphaël Enthoven. Il a conduit Serge Klarsfeld à considérer en 2024 le RN comme « un rempart contre les actes antijuifs et contre la propagande antijuive », que le parti encourage.
Il a donné ses lettres de noblesse aux divagations de Renaud Camus sur le « grand remplacement », présumé inéluctable, en le rebaptisant « créolisation » (celle-ci « n’est pas un projet ou un programme, c’est un fait », déclarait Jean-Luc Mélenchon le 25 septembre 2020). Il a manifestement retiré la grossièreté et l’inculture des critères éliminatoires pour obtenir une circonscription gagnable aux législatives.
Et pourtant, LFI est aujourd’hui le principal parti de gauche dans notre pays. Les socialistes et les écologistes s’allieront à elle au soir du 22 mars pour monter des exécutifs dans de nombreuses de villes en France. « Le Parti socialiste vient d’offrir un nouvel exemple de son absence totale de colonne vertébrale humaniste », résume Abnousse Shalmani dans LFI – Anatomie d’une perversion (aux éditions David Reinharc, parution ce 5 mars 2026), à propos de l’incapacité du PS à trancher une bonne fois pour toutes avec les Insoumis.
Ressentiment et médiocrité
Comment en est-on arrivé là ? « À quelle occasion s’est produit le schisme fatal, à partir duquel une partie notable de la frange la plus radicale du camp a trahi ses idéaux et ses valeurs, abandonné l’horizon universaliste de la laïcité et de la citoyenneté républicaine, pour se mettre au service d’un projet politico-religieux ultraconservateur ? », se demande notamment Brice Couturier.
Dans son introduction à cet ouvrage collectif (qu’il a dirigé avec l’éditeur David Reinharc comme coordinateur), Pierre-André Taguieff avance une hypothèse : LFI capitalise sur la médiocrité. Il cite le philosophe allemand Peter Sloterdijk : « Le fascisme est une politique de la vengeance intégrale ; il s’adresse à des collectifs de perdants et les incite à aller chercher des compensations autodestructrices (…) Il offre à des êtres ambitieux qui ont échoué des possibilités alternatives de promotion – c’est cela, son secret (…) c’est cela, l’attrait qu’il exerce. »
Surveillant dans un lycée, à la tête d’une micro-milice nommée la Jeune Garde traquant les fascistes, les inventant si besoin, Raphaël Arnault est devenu député grâce à LFI. Jean-Luc Mélenchon a fait entrer son chauffeur, Sébastien Delogu, à l’Assemblée nationale. En démocratie, un chauffeur peut se hisser à la qualité de député. Le problème est ailleurs : LFI n’a pas choisi de rehausser ses représentants, mais d’abaisser l’Assemblée, ce qui se « signale de manière éclatante dans l’attitude de ses élus à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale : leur refus de se plier aux codes vestimentaires, leur langue relâchée, leur violence, verbale mais pas seulement », écrit Pierre-André Taguieff.
Dévaluer le Parlement
Le réalisateur Michaël Prazan évoque dans l’ouvrage Mathilde Panot, « incapable de situer le fleuve Jourdain sur une carte géographique », mais glosant néanmoins sur la géopolitique du Proche-Orient, et « l’ancien dealeur de haschich Louis Boyard réclamant “l’égalité des droits entre Israéliens et Palestiniens” en ignorant qu’elle existe dans le contexte démocratique israélien », et pas à Gaza.
Comme le relève Robert Redeker dans sa contribution, paradoxalement, « M. Mélenchon est le seul en France à penser et agir à hauteur de ce que Nietzsche appelait la grande politique. Homme d’un autre temps, il est le seul à échapper à la médiocrité d’âme caractérisant la plupart des hommes, femmes et partis politiques français ». Il a hélas choisi de construire son ascension sur la frustration. « Là où jadis la gauche se voulait l’héritière des Lumières, la voilà devenue la fille du ressentiment, écrit le poète Kamel Bencheikh. Cette passion du ressentiment inverse le projet libérateur : on ne veut plus élever l’homme, mais abaisser le monde à la hauteur de ses blessures. »
« La France insoumise est fascinée par ceux qui détruisent, mais déteste ceux qui construisent, abonde Samuel Fitoussi. Elle préfère les économistes décroissants aux ingénieurs nucléaires, les émeutiers aux entrepreneurs à succès, les vandales écologistes aux agriculteurs, les déboulonneurs de statues au patrimoine historique, les black blocs aux lignes de TGV, les zadistes aux aéroports » et, toujours, «le ressentiment à la gratitude».
Islamophobie, le filon
Où mène ce ressentiment ? Dans le mur, prédit Philippe Val. « LFI est d’accord avec tous ceux qui détestent l’Europe de l’Ouest en général et la France en particulier. Elle se bat pour un budget qui nous précipiterait dans la faillite, fait les yeux doux à des mouvements terroristes comme le Hamas et nie l’hostilité des dictatures qui rêvent de notre disparition ».
Un des aspects les plus désastreux de cette exploitation méthodique du ressentiment concerne bien sûr la communauté musulmane. Notre « culture laïque, vécue comme libératrice par des générations entières d’immigrants », était déjà fragilisée, déplore Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel. LFI a décidé de l’enterrer, lui préférant « la dénonciation obsessionnelle de l’islamophobie qui se cacherait derrière la défense de la laïcité, de l’universalisme républicain et de la volonté d’assimilation des populations immigrées ».
Le parti trouve malheureusement des relais dans le monde universitaire, déplorent le sociologue Olivier Galland et le politologue Gérard Grunberg. Ils reviennent sur les attaques encaissées par l’Ifop en 2025 à la parution de son «état des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ». Les critiques invoquaient la rigueur méthodologique.
Les deux auteurs parlent plutôt d’idéologie et de cette « sociologie du déni » qui refuse de « répondre aux questions que se posent les citoyens ordinaires », en particulier sur l’islam, au motif que les citoyens « seraient aveuglés par un brouillard idéologique qui leur fait prendre des vessies pour des lanternes, sous l’influence des médias et de certains courants politiques » de droite.
LFI – Anatomie d’une perversion, édition David Reinharc, 413 pages, cinquante contributeurs
Sous les formulations ampoulées des universitaires, on trouve rapidement les simplifications insoumises: on vous a opprimé, LFI vous vengera. « Hommes contre femmes, hétéros contre homos, Français de souche contre personnes “racisées”, bailleurs contre locataires, automobilistes contre cyclistes, entreprises contre salariés, administrations contre usagers, producteurs contre consommateurs, policiers contre jeunes des quartiers, bien portants contre handicapés », c’est sans fin, détaille Jean-Éric Schoettl.
Mécanique sectaire
Dans sa contribution, Jean Szlamowicz cite la députée LFI Nadège Abomangoli : « Le soutien au génocide n’est que le prolongement des politiques islamophobes de ce pays qui nous disent que les vies d’Arabes valent moins que d’autres. » Du délire, cingle le linguiste, qui dénonce chez LFI « une brutalité sectaire, un mépris de donneurs de leçons ignares, un débat réduit à une harangue injurieuse condamnant les réfractaires à la rééducation politique ».
Sectaire. Le mot revient souvent. « Dans la rhétorique de La France insoumise, analyse Xavier-Laurent Salvador, maître de conférences, on retrouve les trois phases de l’adhésion sectaire : le clivage (le monde contre nous), la culpabilisation (la France islamophobe, raciste contre nous autres, la vraie France du métissage) et la promesse de libération (le peuple insoumis porteur de la vérité morale contre le mensonge). »
Au total, le livre court sur 410 pages de contributions : on y trouvera Bérénice Levet, Christine Angot, Noëlle Lenoir, Michel Onfray, Jean-Paul Lilienfeld, Emmanuel Debono, Raphaël Enthoven, et les pingouins de Xavier Gorce, bien connus des lecteurs du Point.