Tribune Juive

La morale des lâches. Par Yael Bensimhoun

Il y a quelque chose de profondément troublant dans certains discours politiques européens actuels. On y entend des responsables reconnaître sans détour la nature brutale d’un régime qu’ils décrivent eux-mêmes comme cruel et oppressif, pour conclure immédiatement après qu’il ne faudrait surtout pas intervenir contre lui.

Autrement dit : le mal est reconnu, mais l’action est déclarée illégitime…

C’est exactement ce paradoxe que révèlent certaines déclarations récentes, celle du Premier ministre espagnol par exemple ,qui reconnait l’État islamique comme autoritaire et cruel mais s’insurge contre la guerre menee par Trump et Netanyahu.

À la tribune du Parlement belge, le responsable politique Paul Magnette expliquait lui aussi que l’Europe n’avait aucune raison de s’engager aux côtés des États-Unis ou d’Israël, en invoquant notamment le coût économique d’un conflit : « C’est nous, les Européens, qui voyons le prix du gaz et du pétrole flamber », a-t-il martelé avant d’ajouter que les Européens seraient « les premiers exposés aux risques de violences et de représailles terroristes ».

Le diagnostic est donc posé. Mais la conclusion reste la même : surtout ne rien faire.

Or le mot « représailles » , justement, n’est pas neutre. Car il suppose qu’une faute initiale aurait été commise et que la violence viendrait y répondre.

Ce raisonnement adopte donc ici la logique même de ceux qui menacent : la violence terroriste apparaît comme la conséquence prévisible, et presque compréhensible, de l’acte même de se défendre!

Ce mécanisme n’est malheureusement pas isolé. On en a vu l’expression la plus saisissante après le 7 octobre. Alors même qu’Israël venait d’être frappé par l’une des attaques terroristes les plus meurtrières de son histoire, certains discours se sont immédiatement attachés à déplacer la question morale : non plus l’attaque elle-même, mais la réaction d’Israël. Comme si, là encore, l’acte de se défendre devenait la faute initiale.

Or cette prudence affichée contraste violemment avec la réalité du régime dont il est question. Depuis des années, les dirigeants iraniens multiplient les déclarations appelant à la disparition d’Israël et soutiennent activement des organisations armées dans toute la région. Dans le même temps, à l’intérieur du pays, la population iranienne elle-même paie un prix terrible : manifestations écrasées dans le sang, opposants emprisonnés ou exécutés, femmes et jeunes battus ou tués pour avoir défié un système de contrôle brutal. Les cris de colère et de douleur qui montent régulièrement des rues iraniennes rappellent que ce régime n’est pas seulement une menace extérieure : il est aussi un bourreau pour son propre peuple.

C’est là que surgit un paradoxe moral frappant. Si un régime est réellement aussi violent que ces droles de dirigeants le reconnaissent, s’il opprime sa population, menace ses voisins, et entretient la violence dans toute une région, alors la logique morale la plus élémentaire devrait conduire à vouloir l’arrêter, non? Or la conclusion tirée est exactement inverse : ne rien faire.

On assiste ainsi à une inversion étonnante de la morale. L’inaction devient la position morale, tandis que l’idée d’agir pour mettre fin à une violence est présentée comme dangereuse, irresponsable, voire criminelle.

Ce glissement ne relève pas d’une incohérence accidentelle. Il révèle, je le crois, une hiérarchie implicite des priorités. Ce qui guide ces positions n’est pas d’abord la morale proclamée, mais le calcul politique : la peur de l’escalade, la crainte de perturbations économiques, les risques sécuritaires pour les sociétés européennes. En d’autres termes, la stabilité et les intérêts immédiats passent avant la défense des principes invoqués.

Mais il y a dans ce raisonnement un autre élément plus troublant encore : la manière dont les exigences morales semblent varier selon les acteurs. Les démocraties, et Israël en particulier, sont jugées selon des standards extrêmement élevés, constamment sommées de rendre des comptes, accusées des pires crimes. À l’inverse, les régimes autoritaires ou idéologiques sont abordés avec une prudence infiniment plus grande. On redoute leurs réactions, on craint leurs représailles, on invoque la stabilité pour éviter l’affrontement.

La peur du terrorisme apparaît explicitement dans ces discours. On explique que les Européens seraient « les premiers exposés » aux attentats si une confrontation avait lieu. Autrement dit, la violence potentielle devient un argument pour la prudence politique. Mais cela conduit à un paradoxe inquiétant : plus un régime est capable de menacer, plus il devient difficile de lui résister.

Disons-le donc clairement: Il ne s’agit pas d’une position morale, mais d’une position de prudence politique. La présenter comme un choix moral supérieur revient à brouiller profondément les repères et faire passer un mensonge pour parole d’Evangile.

L’histoire a déjà connu ce type de raisonnement. Dans les années 1930, de nombreux dirigeants européens savaient parfaitement à quel type de régime ils avaient affaire en Allemagne. Ils voyaient les persécutions, comprenaient le danger. Pourtant, ils choisirent l’apaisement, persuadés que la paix à court terme valait mieux que le risque d’un affrontement.

Avec le recul, cette prudence est apparue tragique.

Cette comparaison rappelle une vérité inconfortable : lorsque les démocraties privilégient systématiquement la tranquillité immédiate au détriment de la confrontation avec des régimes dangereux, ce sont souvent les mêmes qui paient le prix de cette prudence.

Hier, les Juifs d’Europe furent abandonnés face à un régime que l’on savait criminel mais que l’on n’osa pas affronter à temps. Aujourd’hui, certains discours semblent reproduire un mécanisme comparable : reconnaître la brutalité d’un régime hostile, reconnaître même les menaces qu’il fait peser, y compris nucléaires, mais considérer que l’affronter serait trop coûteux ou trop risqué.

Dans ce contexte, la dénonciation d’Israël devient parfois une position morale confortable. Elle permet d’affirmer une supériorité éthique tout en évitant d’assumer les conséquences d’un affrontement avec des régimes réellement meurtiers.

L’accusation de  » génocide « , répétée comme une évidence par ces tristes sires de la politique alors qu’elle n’a été ni établie ni jugée par aucune instance internationale, devient ainsi un argument particulièrement commode. Elle permet de se placer immédiatement du côté de la morale absolue, sans avoir à affronter la complexité du réel.

Mais cette rhétorique produit aussi un effet plus profond : elle offre un bouclier moral. En transformant Israël en incarnation du mal, elle permet d’éviter de regarder ailleurs, vers les régimes autoritaires, les menaces qu’ils font peser, ou les populations qu’ils oppriment.

Ainsi, ce qui est présenté comme une exigence morale ne sert en realité que de refuge confortable : celui d’une condamnation spectaculaire qui dispense d’agir.

C’est là que le paradoxe apparaît dans toute sa force : on condamne le mal en paroles, mais on sanctifie l’impuissance en actes. Et l’on finit par appeler « moralité » ce qui n’est en réalité qu’un calcul politique et économique, et lâchons le mot, la lâcheté de ces individus au sommet, qui voudraient faire croire qu’ils sont des Saints.

© 𝐘𝐚𝐞𝐥 𝐁𝐞𝐧𝐬𝐢𝐦𝐡𝐨𝐮𝐧

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